La guerre de Trump contre l’information edit

20 April 2026

Les rapports de Donald J. Trump avec l’information en général et les grands médias en particulier ont toujours été complexes, partagés entre la séduction et l’invective. Toutefois, depuis sa réélection, on assiste à une combinaison inédite d’attaques directes et de grandes manœuvres capitalistiques qui sont en train de transformer le paysage médiatique américain. Ces bouleversements ont d’évidentes répercussion sur l’Europe dont le public s’informe de plus en plus sur les plateformes numériques américaines.

La mise en cause des médias traditionnels

Depuis l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, son administration a poursuivi sans relâche une démarche consistant à menacer les médias traditionnels tout en favorisant systématiquement les sites et les influenceurs favorables au pouvoir. C’est ainsi que des procédures ont été engagées contre le New York Times et contre les chaînes CBS et CNN avec des accusations infondées de partialité et de volonté de nuire. De même, lors des réunions quotidiennes du service de presse de la Maison-Blanche, un accueil prioritaire a été accordé à des influenceurs dont le rôle est de répercuter sur les réseaux sociaux la parole du président, au détriment des journalistes professionnels des principaux quotidiens et d’Associated Press. Le Pentagone a adopté la même politique en essayant d’éliminer de ses conférences de presse les médias traditionnels jugés trop critiques. Du coup certains d’entre eux comme le New York Times ont engagé une action en justice et ont obtenu gain de cause.

La séduction des géants du numérique

Tout naturellement, les géants du numérique dont l’influence sur l’opinion est immense ont été la cible du président qui a fait appel à son vice-président JD Vance, un familier de la Silicon Valley, pour les séduire.

Lors du premier mandat de Trump, le seul oligarque du numérique qui soutint le candidat fut Peter Thiel, le fondateur de Paypal et Palantir, alors que ses collègues finançaient les démocrates. C’est aussi Thiel qui a imposé à Trump en 2024 le choix de JD Vance.

La situation a changé de manière spectaculaire lors du scrutin de 2024. Les dirigeants des géants du numérique ont estimé qu’il était plus sûr pour assurer leur avenir de soutenir financièrement le candidat républicain. C’est ainsi que le jour de l’inauguration, on a vu les responsables de Microsoft, Meta, Google, Amazon entourer le nouvel élu tandis qu’Elon Musk, le propriétaire de X, ex Twitter, devenait son collaborateur pour procéder à des coupes franches dans les administrations publiques.

Pour comprendre ce revirement et en mesurer les conséquences en matière d’information, il faut rappeler le mode de fonctionnement de l’État fédéral. Contrairement à ce que pensent souvent les Européens, l’administration fédérale est à la fois un important financeur et un puissant régulateur du secteur privé. Le Pentagone et la NASA investissent des milliards de dollars dans les entreprises d’Elon Musk ou de Peter Thiel. De même, la Commission fédérale des communications ou FCC (Federal Communications Commission), l’équivalent de l’Arcom, peut imposer des contraintes considérables aux médias audiovisuels, voire révoquer leur licence. Brendan Carr, son nouveau président nommé par Trump, ne s’est pas privé de menacer CBS ou CNN accusés d’être trop critiques de la Maison-Blanche et de diffuser des fake news.

On comprend mieux dans ces conditions le comportement de Jeff Bezos, le patron d’Amazon. Celui-ci avait acheté en 2013 le prestigieux quotidien le Washington Post. La ligne éditoriale du journal était favorable aux démocrates et pendant le premier mandat de Trump, ses journalistes avaient fréquemment critiqué le fonctionnement de la présidence, avec l’accord tacite de Bezos. Lors de la campagne de 2024, celui-ci a changé de position. Il a interdit au journal de prendre publiquement position en faveur de la démocrate Kamala Harris et il a financé la campagne du candidat républicain. Cette nouvelle ligne a eu un impact direct sur l’économie du journal qui a perdu des centaines de milliers d’abonnés.

En février dernier, Bezos, en évoquant les pertes financières considérables du journal, a engagé un vaste plan social qui a entraîné le départ de 300 des 800 journalistes et la réorganisation de l’équipe éditoriale jugée trop favorable aux démocrates. Comme l’ont observé les professionnels américains des médias, ces décisions étaient en partie justifiées par la crise économique et financière du quotidien mais elles avaient surtout comme objet de calmer Trump qui menaçait de prendre des mesures juridiques contre Amazon et d’interdire la collaboration de la NASA avec Blue Origin, la filiale spatiale du groupe qui est par ailleurs le concurrent direct de SpaceX, l’entreprise d’un autre courtisan, Elon Musk.

La réorganisation de l’audiovisuel

Toutefois, ces manœuvres semblent modestes par rapport au vaste projet de réorganisation de l’audiovisuel qui résulte de la vente du groupe Warner Bros-Discovery. Ce groupe est non seulement un important producteur de programmes mais il est aussi propriétaire de CBS News et surtout de de CNN, la chaîne d’information qui suscite depuis des années la colère de Trump et de ses acolytes qui l’accusent de partialité et de gauchisme. Quand Warner a été mie en vente en 2025, Netflix s’est porté acquéreur pour 83 milliards de dollars. Cette offre a immédiatement déclenché la contre-offensive de Paramount qui a surenchéri à 110 milliards. Or Paramount appartient à un ami très proche de Trump, Larry Ellison, président du groupe Oracle qui a mis son fils David à la tête de sa filiale audiovisuelle.

Netflix a été contraint de se retirer. Il est donc certain que Warner passera sous l’autorité des alliés du président sous réserve d’une autorisation du ministère de la Justice qu’ils sont sûrs d’obtenir. Trump et son ministre de la Défense Pete Hegseth se sont empressé de célébrer publiquement cet événement en se réjouissant que leur ennemi CNN soit enfin repris en main.

Le résultat de cette opération réalisée en violation des dispositions antitrust appliquées depuis un demi-siècle par le ministère de la Justice consacrera la domination dans le secteur de l’audiovisuel d’un groupe totalement inféodé à la Maison-Blanche et qui s’est vu octroyer, fin 2025, le contrôle de la filiale américaine de la plateforme chinoise Tik Tok suivie par 150 millions d’Américains.

Les répercussions en Europe

Cette nouvelle configuration constitue une sérieuse menace pour le maintien d’une démocratie pluraliste aux États-Unis mais elle concerne aussi l’Europe et particulièrement la France.

Dans notre pays comme chez nos voisins la majorité des moins de 35 ans s’informe uniquement sur les réseaux sociaux qui, à l’exception de TikTok, appartiennent à des groupes américains désireux en priorité de rester en bons termes avec la Maison Blanche et de bénéficier de l’appui de celle-ci. C’est ainsi que X et Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, ont démantelé les équipes de modérateurs qui tentaient d’éviter les débordements racistes, antisémites ou homophobes et à ce titre irritaient les partisans du président. L’Union européenne s’efforce d’appliquer le Digital Service Act qui sanctionne ces abus et elle a imposé des amendes à Meta, X ou Google. Toutefois, elle se heurte à un front commun des plateformes et de l’administration américaine qui réclament un allégement de ces contraintes et menacent des mesures de rétorsion si l’Europe ne se soumet pas.

De même, les autorités européennes n’ont jamais pu avoir accès aux algorithmes des plateformes qui constituent de puissants outils de manipulation des opinions et assurent la promotion de nombreuses fake news.

Enfin le modèle américain inspire plusieurs acteurs de l’information en France. Le groupe Bolloré a construit CNews sur le modèle de Fox News, porte-parole des partisans de Trump. De même les attaques incessantes des médias de ce groupe contre l’audiovisuel public s’inspirent des attaques de Trump et de ses partisans contre PBS et Voice of America, le modeste secteur public américain qui est en voie de disparition.

On peut craindre que ces atteintes au pluralisme et à la liberté de l’information soient irréversibles et survivent à la présidence de Trump. Cela rend d’autant plus nécessaire la vigilance des Européens qui doivent se donner les moyens de préserver ces valeurs sur notre continent.