Poutine et la Première Guerre mondiale edit
Les enseignements que Vladimir Poutine tire de la Grande Guerre et des révolutions de 1917, auxquelles il fait constamment référence depuis les années 1990, alimentent son discours hostile à l’Occident et expliquent sa crainte des mouvements populaires. Ces convictions profondément ancrées mettent aussi en lumière les ressorts de sa politique révisionniste et de sa volonté expansionniste.
Le récit élaboré depuis de longues années par Vladimir Poutine autour de la « Grande Guerre patriotique » (1941-45) a pour fonction de justifier ses actes et ses décisions les plus lourdes de conséquences, comme la guerre en Ukraine, présentée comme la continuation de la Seconde Guerre mondiale, avec pour objectifs proclamés « la dénazification et la démilitarisation ». Cette référence historique magnifie le rôle et la puissance de l’Union soviétique qui atteint son zénith en 1945 et fait de « Yalta » le modèle de coopération entre les grands acteurs mondiaux dont la Russie de Poutine demeure nostalgique[i]. L’examen des prises de position de Vladimir Poutine depuis le début des années 1990, avant même son arrivée au Kremlin en 2000, met toutefois en évidence la profondeur et la permanence de convictions, inspirées des leçons qu’il tire de la Grande Guerre, qu’il s’agisse de la thématique du peuple russe comme « nation divisée » et spoliée, qui a consenti à ses voisins des « cadeaux » territoriaux, du caractère arbitraire des frontières de la Russie actuelle, de l’humiliation infligée par les Occidentaux ou encore du risque d’effondrement de l’État russe, illustré par les révolutions de 1917.
Des convictions anciennes profondément enracinées
En 1991, l’ancien officier du KGB en poste à Dresde, qui vient d’être témoin de la disparition de la RDA et qui va assister peu après à l’effondrement de l’URSS, s’exprime sur la « tragédie » que vit alors son pays. Responsable des relations internationales de la Mairie de Saint-Pétersbourg auprès d’Anatoly Sobtchak, il déclare dans une interview que « les dirigeants d’octobre 1917 ont posé une bombe à retardement sous la construction de l’État unitaire qui s’appelait alors la Russie […]. Ils ont brisé notre Patrie en différentes principautés, qui n’existaient pas auparavant sur le globe terrestre »[ii]. En 1994, lors d’une conférence organisée par la Körber Stiftung à Saint-Pétersbourg, il invite son auditoire à « ne pas oublier que, dans l’intérêt de la sécurité globale et de la paix en Europe, la Russie a cédé volontairement aux anciennes républiques soviétiques des territoires considérables, y compris des terres qui, historiquement, ont toujours appartenu à la Russie. Je pense non seulement à la Crimée ou au Kazakhstan, mais aussi par exemple à la région de Kaliningrad »[iii]. La conséquence de la disparition de l’URSS, poursuit Vladimir Poutine, c’est que, « soudainement, 25 millions de Russes vivent à l’étranger et que la Russie ne peut tout simplement pas se permettre – ne serait-ce que dans l’intérêt de la sécurité en Europe – d’abandonner ces personnes arbitrairement à leur sort ». La même année, invité à la conférence Matthiae-Mahl, à Hambourg, il quitte démonstrativement la salle quand un représentant balte, Lennart Merri, critique une note du ministère russe des Affaires étrangères (MID), qui considère que « la question des communautés russes dans les pays voisins de la Russie ne peut être réglée seulement par des moyens diplomatiques »[iv].
Candidat à la succession de Boris Eltsine, Vladimir Poutine publie en décembre 1999 sa plate-forme électorale [v]. Le travail de reconstruction dont a besoin la Russie est impossible, écrit-il, si la société est divisée et met en présence des forces sociales et politiques qui défendent des valeurs fondamentales et des options idéologiques différentes. Au cours du siècle qui vient de s’achever, il rappelle que le pays a été confronté à deux reprises à cette situation, en 1917 et en 1990 et que, dans le premier cas, la consolidation de la société s’est opérée par la force et par la répression. Dans le livre d’entretiens qu’il publie pour mieux se faire connaître de ses concitoyens, il évoque la fin des années 1980 et son expérience d’agent du KGB en RDA, confronté aux manifestants pacifiques de Dresde. Il tente alors d’obtenir de ses autorités des instructions sur la conduite à tenir mais « Moscou se tait », raconte-t-il. « J’ai alors eu le sentiment que le pays n’existait plus. Il était clair que l’Union soviétique était malade, atteinte d’une maladie mortelle, incurable qui portait le nom de paralysie. La paralysie du pouvoir », déplore Vladimir Poutine[vi].
On retrouve ces thèmes dans l’intervention qu’il prononce en avril 2005, devant l’Assemblée fédérale, dans laquelle il qualifie l’effondrement de l’Union soviétique de « plus grande catastrophe géopolitique du siècle »[vii]. Cet événement, marque-t-il, « fut un véritable drame pour le peuple russe. Des dizaines de millions de nos concitoyens et compatriotes se sont retrouvés hors du territoire russe ». De plus, ajoute-t-il en référence à la guerre qui fait alors rage en Tchétchénie, « l’épidémie de désagrégation s’est propagée à la Russie elle-même ». Pour nous, souligne le Président russe, « la question du soutien international à la garantie des droits des Russes à l’étranger demeure une question très importante ».
La réintégration de la Première Guerre mondiale dans le récit national russe
Tandis que la célébration de la « Grande Guerre patriotique », à laquelle les Soviétiques ont payé un lourd tribut, offre l’occasion d’exalter l’image du vainqueur, la commémoration de la Première Guerre mondiale permet au Kremlin de cultiver la posture de la victime. Le déficit croissant de légitimité du régime Poutine et sa crainte de mobilisations populaires (« révolutions de couleur ») lui confèrent progressivement une orientation hostile à l’Occident. Celui-ci devient la « figure de l’ennemi », foncièrement hostile, qui cherche à humilier la Russie, à l’affaiblir et à la disloquer. Conséquence de l’érosion de sa légitimité démocratique et des importantes manifestations de protestation suscitées par son retour au Kremlin en 2012, Vladimir Poutine fait prendre à la Russie un tournant conservateur. Comme l’explique Sergey Radchenko. il se tourne vers l’histoire, dénonce une « l’humiliation » infligée par l’Occident et se lance dans une politique expansionniste pour « assurer sa survie politique »[viii].
C’est aussi en 2012 que Vladimir Poutine réintègre la Première Guerre mondiale dans le récit national. Jusqu’en 2010, explique Vera Tolz, elle demeure un épisode marginal dans l’historiographie russe[ix]. À la différence des autres pays européens, qui ont entretenu sa mémoire, en URSS, puis dans la Russie post-soviétique, la Première Guerre mondiale a été marginalisée. Un tournant est pris cependant à l’approche du centenaire de son déclenchement, le contexte interne et international conduit le Kremlin à exploiter le thème des souffrances du peuple russe et de l’humiliation dont il aurait été l’objet. Cette évolution est amorcée en décembre 2010 par la fondation « Russkii mir » (« Monde russe ») qui organise, avec le soutien du Kremlin et de la Douma, une conférence internationale consacrée à la commémoration de la première guerre mondiale. L’historienne nationaliste et ancienne députée Natalia Narochnitskaïa est l’une des chevilles ouvrières de cet événement qui, dans des travaux, fustige un Occident ingrat, refuse de reconnaître la contribution de la Russie et ses sacrifices aux victoires communes, et qui dresse un parallèle entre les Libéraux russes de 1917, critiques du gouvernement tsariste, et les Libéraux opposés à Vladimir Poutine.
En juin 2012, lors d’un débat au Conseil de la Fédération, Vladimir Poutine, évoque pour la première fois de manière assez circonstanciée cette « guerre oubliée » [x]. A l’ère soviétique, elle a été dénoncée comme « impérialiste » sans qu’on comprenne ce qui la distingue de la seconde guerre, « en réalité, il n’y a aucune différence », estime le Président russe. « Je ne pense pas qu’elle ait été passée sous silence parce qu’elle a été qualifiée d’impérialiste », affirme-t-il. Si la première guerre a été exclue de la mémoire collective, c’est pour des raisons très différentes, poursuit Vladimir Poutine, or « nous réfléchissons très peu à ce qui s’est alors passé, notre pays a perdu cette guerre face aux vaincus, cas unique dans l’histoire de l’humanité ! Nous avons perdu cette guerre face à une Allemagne qui a été vaincue ». D’après lui, cette situation est « le résultat de la trahison nationale des dirigeants d’alors », à savoir des Bolchéviks qui, ensuite, « ne voulaient pas en parler et ont porté cette croix », mais qui ont cependant « racheté leur faute » lors de la « Grande Guerre patriotique ». On ne peut néanmoins oublier le prix de cette défaite, estime le Président russe, « la perte de territoires considérables » au nom des intérêts « d’un seul groupe, d’un parti, qui voulait se maintenir au pouvoir ».
Deux ans plus tard, pour le 100e anniversaire de son déclenchement, le Président russe inaugure le 1er août 2014 un monument à la mémoire des « héros de la Première Guerre mondiale » [xi]. « Il importe de rétablir la vérité historique » sur ce conflit, souligne-t-il, le discours qu’il prononce à cette occasion s’inscrit dans la démarche annoncée deux ans plus tôt (« nous reconstituons aujourd’hui la continuité ininterrompue de notre histoire, en y incorporant la mémoire sacrée de la première guerre »). « La Russie a été contrainte d’entrer » dans ce conflit, affirme le Président russe. Il évoque la « légendaire offensive Broussilov » et développe une théorie du « coup de poignard dans le dos », dont il rend responsables les Bolchéviks, sans mentionner ni les difficultés économiques de la Russie, ni les défaites coûteuses en hommes qui ont contraint l’armée russe à se retirer de Pologne et de Lituanie en 1915, et dont elle ne s’est jamais vraiment remise. Pour le Président russe, « la victoire a été volée à notre pays par ceux qui ont appelé à la défaite de notre Patrie, de son armée, qui ont semé des divisions en Russie, se sont rué vers le pouvoir, en trahissant les intérêts nationaux ». En novembre 2014, dans une discussion avec de jeunes historiens, il explique à nouveau que la Russie n’a pas été battue sur le champ de bataille, mais qu’elle a été vaincue par un ennemi intérieur et que cette défaite a conduit à « des pertes colossales de territoires pour des considérations politiques »[xii].
L’intégration de la Première Guerre mondiale dans l’histoire russe est également pour le Kremlin un élément de soft power qui permet de tisser des liens avec la diaspora russe en Europe, alors que, dans le même temps, le Kremlin développe les concepts de « Monde russe » et de « Compatriotes », notions aux contours assez imprécis, dont Moscou entend assurer la défense. Vladimir Poutine souligne la nature panslave du conflit – la Russie a défendu « les peuples slaves frères » – il mentionne notamment le « peuple frère de Serbie », promettant de financer l’entretien des tombes des 124 généraux et des soldats russes inhumés à Belgrade. Le programme des commémorations inclut la construction de mémoriaux orthodoxes hors de Russie (Italie, Serbie, Biélorussie). L’attention portée aux « Compatriotes » devient une dimension importante de la politique culturelle de Moscou. En novembre 2014, le ministre russe des Affaires étrangères participe à une conférence internationale à laquelle sont invités notamment les descendants des combattants et les représentants des associations de « Compatriotes »[xiii]. Évoquant les « millions de personnes » pour lesquelles la Russie n’est « pas seulement la Patrie de leurs ancêtres, mais un sujet d’attention vivante et constante, de liens spirituels, de sympathie et de préoccupation », Sergueï Lavrov les assure que « nous apprécions hautement votre engagement en faveur du renforcement les liens avec votre Patrie historique, votre contribution à une perception objective de l’image de notre pays dans le monde, à la promotion de la langue russe et de la culture russe à l’étranger ».
L’annexion de la Crimée et l’Allemagne de l’entre-deux-guerres
Les arguments d’ordre historique sont au cœur de l’argumentaire de Moscou pour justifier l‘annexion de la Crimée. Devant l’Assemblée fédérale, le 18 mars 2014, le Président Poutine fait à nouveau référence aux conséquences de la « bombe à retardement » placée par les Bolchéviks sous l’édifice fédéral soviétique qui a abouti, dit-il, à ce que des « millions de Russes qui se sont endormis dans un pays se sont réveillés à l’étranger et sont devenus des minorités nationales dans les anciennes républiques soviétiques »[xiv]. Il évoque le sort des habitants de la Crimée en 1991, qui « sont passés d’une main à l’autre comme on échange un sac de pommes de terre ». Ainsi, selon lui, le peuple russe est devenu « l’un des peuples, sinon le peuple, divisé le plus nombreux de la terre ».
L’annexion de la Crimée suscite parmi les experts russes un débat qui mobilise largement l’histoire de l’Allemagne après sa défaite en 1918 et l’entre-deux-guerres. Proche du Kremlin, le politologue Andranik Migranian n’hésite pas à recourir à des arguments qui confortent la thèse d’un parallélisme entre les deux situations[xv]. « Il faut distinguer Hitler avant 1939 et Hitler après 1939 », explique-t-il, en intégrant l’Autriche, les Sudètes et Memel, il a achevé ce que Bismark n’avait pas réussi à réaliser. « Si Hitler s’en était tenu là, il serait entré dans l’histoire de son pays comme un homme politique de très haut niveau », ne craint pas de prétendre Andranik Migranian, qui évoque « un nouveau Versailles, une humiliation du peuple et de l’État russes qui, avec le temps, doivent inévitablement avoir des conséquences négatives et conduire à une nette hausse des tensions entre la Russie et l’Occident, qui en fait a eu lieu », mais dont la Russie n’est « certainement pas responsable ».
Dans une tribune publiée le 1er mars, quelques jours avant l’annexion de la Crimée, l’historien Andreï Zoubov, met en garde ses concitoyens[xvi]. « Nous sommes au seuil d’une destruction complète des accords internationaux, du chaos économique et de la dictature politique », avertit ce professeur à l’Université de Moscou qui est alors évincé de son poste. « Tout cela s’est déjà produit, en Autriche, début mars 1938, avec l’Anschluß, quand les Nazis ont voulu agrandir leur Reich au détriment d’un autre État allemand », puis en mars 1939 avec l’annexion des Sudètes et de la région de Klaïpeda, rebaptisée Memel, rappelle-t-il. Andreï Zoubov cite les paroles prononcées alors par Hitler qui, par cette agression, déclare vouloir mettre fin aux souffrances endurées par les Allemands de Memel abandonnés à leur sort pendant vingt ans. « L’histoire se répète », s’alarme l’un des rares intellectuels russes à critiquer l’annexion de la Crimée. Les conditions dans lesquelles le « référendum » d’indépendance (« une farce ») a été organisé en Crimée, sous la pression de l’armée russe, « ressemblent comme deux gouttes d’eau à l’Anschluß de 1938 », observe-t-il.
« La Russie est aujourd’hui un pays qui tente de maintenir son statut de grande puissance, non par la force de ses succès, de son dynamisme ou de ses progrès, mais en cultivant les griefs et le ressentiment », accuse pour sa part la politologue Lilia Shevtsova[xvii]. « L’expression peut-être la plus inquiétante de ce ‘syndrome de l’humiliation’ russe se trouve dans les rappels constants des conséquences de l’abaissement d’une grande nation après la première guerre mondiale », souligne-t-elle. Le sociologue Sergueï Medvedev évoque pour sa part « l’intensité du traumatisme post-impérial en Russie », dont témoigne « l’obsession de l’Ukraine et les accusations de trahison formulées à son encontre », dans lesquelles, écrit-il, on peut « entendre l’écho du ressentiment weimarien et de la théorie du “coup de poignard” dans le dos, populaire dans l’Allemagne des années 1920-30 »[xviii].
En juin 2020, Vladimir Poutine précise ses vues dans la revue The National Interest, il entend tirer « les véritables leçons du 75e anniversaire » de la fin de la Seconde Guerre mondiale[xix]. Il répète que « le traité de Versailles est devenu le symbole d’une grave injustice pour l’Allemagne » et que « ce pays a été dépouillé, contraint de payer d’énormes réparations aux alliés occidentaux qui ont épuisé son économie ». « Cette humiliation nationale a constitué un terrain fertile pour des sentiments radicaux de revanche en Allemagne », que les Nazis ont su habilement utiliser dans leur propagande. « Paradoxalement, écrit le Président russe, ce sont les États occidentaux, en particulier le Royaume Uni et les États-Unis, qui ont directement ou indirectement contribué à cette situation ». Évoquant à nouveau les controverses autour de « l’ordre de Versailles » sur les « frontières fixées arbitrairement » au détriment de l’Allemagne, il reprend l’expression de « bombe à retardement » qu’il a utilisée à plusieurs reprises à propos de la Russie. Comme en écho aux critiques du Kremlin sur la non-prise en compte des intérêts de la Russie dans l’ordre européen de l’après-guerre froide, il dénonce l’inertie de la Société des Nations, « restée sourde aux multiples appels de l’Union soviétique à établir un système équitable de sécurité collective ». Grigori Ioudine relève que, dans la liste des responsables de la seconde guerre mondiale que dresse Vladimir Poutine (Angleterre, France, Pologne…), l’Allemagne ne figure pas[xx].
«Cadeaux», «bombe à retardement» et invasion de l’Ukraine
Quelques jours après la publication de cet article, Vladimir Poutine s’insurge contre les républiques issues de l’URSS qui, après avoir déclaré leur indépendance, n’ont pas renoncé aux « cadeaux » reçus lors de leur adhésion à l’Union, à savoir une « quantité considérable de terres russes, traditionnelles, historiques », déclarations qui suscitent des inquiétudes dans ces pays et conduisent le porte-parole du Kremlin à assurer que « la Russie n’a pas de revendications territoriales vis-à-vis de ses voisins » [xxi]. Le Président russe réitère néanmoins sa position dans son article sur « l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », publié en juillet 2021, annonciateur de l’invasion de l’Ukraine [xxii]. Se référant à son ancient mentor Anatoly Sobtchak, il s’en prend une fois encore aux républiques qui n’ont pas rendu les « cadeaux » reçus lors de leur adhésion à l’URSS et aux Bolchéviks qui, en acceptant d’inscrire le droit de sécession dans la constitution soviétique, ont placé « la bombe à retardement la plus dangereuse » qui explosera en 1991 et qui ont « manipulé les territoires à leur convenance, sans égard pour les opinions des peuples ». Ce faisant, le Président Poutine refuse aux peuples qui constituaient l’Union soviétique un droit qu’il revendique pour les communautés russophones de l’espace post-soviétique, en Ukraine notamment.
C’est aussi à la Première Guerre mondiale que se réfère Vladislav Sourkov dans un article publié en février 2022 quelques jours avant l’invasion de ce pays[xxiii]. Celui qui fût longtemps l’idéologue du Kremlin évoque la « paix honteuse » (« похабный мир ») de Brest-Litovsk conclue avec l’Allemagne et approuvée en février 1918 par le Comité central du parti bolchévik lors d’une session historique. En vertu de ce traité, explique-t-il, la Russie renonçait à « des territoires considérables qui lui appartenaient dans la région de la Baltique, en Biélorussie et en Ukraine. Sa frontière occidentale a été repoussée loin vers l’est, ramenant notre pays aux frontières d’avant Pierre le Grand ». « Au prix d’un nombre colossal de victimes, il semble que l’État communiste ait mis un terme à la désintégration de la Russie, qui avait commencé en 1917-18 », en réalité, elle s’est poursuivie, affirme Vladislav Sourkov, qui compare « la puissante Union soviétique » au sarcophage de Tchernobyl, sous lequel « les réactions de division, de décomposition et de distanciation se poursuivent ». La carte actuelle de la partie européenne ressemble étonnamment selon lui à celle approuvée par les Bolchéviks à Brest-Litovsk après l’ultimatum allemand, aussi annonce-t-il « beaucoup de géopolitique, pratique et appliquée et même de contact ». « Nous sommes naturellement pour la paix, non pas pour une paix honteuse, mais pour une paix juste », avertit Vladislav Sourkov.
Pour justifier, dans son intervention du 21 février 2022, la reconnaissance de l’indépendance des républiques de Donetsk et de Louhansk, avant de déclencher deux jours plus tard l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, Vladimir Poutine dénonce « le nationalisme agressif et le néo-nazisme élevés au rang de politique d’État », mais il consacre aussi de longs développements à la Première Guerre mondiale et aux bouleversements de la Russie en 1917, reprenant une argumentation désormais bien rodée [xxiv]. « L’Ukraine contemporaine, affirme-t-il, est une création totale de la Russie, ou, plus précisément, de la Russie bolchévique, communiste. Ce processus a commencé tout de suite après la révolution de 1917, Lénine et ses proches l’ont conduit d’une manière très dure pour la Russie en se séparant de terres historiquement russes. Personne n’a demandé l’avis des millions de personnes qui les habitaient ». Le Président russe s’en prend une fois encore à Lénine, qui a défendu le droit à l’autodétermination et une organisation confédérale, principes retenus dans la constitution de 1924, alors que Staline était favorable à un État unitaire, dont les composantes jouiraient d’une autonomie.
« Était-il nécessaire de satisfaire les ambitions nationalistes croissantes à la périphérie de l’ancien empire ? Pourquoi transférer aux nouvelles entités administratives — les républiques fédérées — souvent arbitrairement constituées de vastes territoires qui n’avaient aucun lien avec elles ? », demande Vladimir Poutine à la veille d’envahir l’Ukraine. Et le Président russe de poursuivre : « était-il nécessaire d’accorder des cadeaux aussi généreux, qui allaient au-delà des rêves les plus fous de la plupart des nationalistes les plus zélés et, en outre, d’accorder le droit de sécession de l’État unitaire sans aucune condition ? ». Ce qui apparaît à première vue « incompréhensible » s’explique, selon Vladimir Poutine par la volonté des Bolchéviks de conserver le pouvoir coûte que coûte, raison pour laquelle ils ont accepté « l’humiliant traité de Brest-Litovsk » en dépit de la « situation dramatique de l’Empire allemand et de ses alliés à la fin de la première guerre mondiale ». Aussi, les principes léninistes sur l’État étaient « pire qu’une erreur » comme il est apparu clairement après la dissolution de l’Union soviétique, affirme-t-il.
Le spectre d’une nouvelle révolution
Depuis ses années en RDA, Vladimir Poutine, qui n’a donc pas vécu les espoirs soulevés par la Perestroïka et la Glasnost dans l’URSS gorbatchévienne, manifeste une grande méfiance à l’égard des mouvements de protestation. Interrogé en 2000 sur ses sentiments à l’égard des manifestants de Dresde et de la chute du mur de Berlin, le futur Président russe se contente de la juger « inévitable » et de déplorer la « paralysie » du pouvoir soviétique, sans évoquer l’élan démocratique des Allemands de l’est, alors que Dresde était un foyer d’opposition au régime d’Erich Honecker[xxv]. Au cours d’une décennie marquée par des changements démocratiques dans des pays voisins, et notamment en Ukraine (2004), dans lesquels le Kremlin dénonce des complots ourdis par l’Occident, cette allergie vis-à-vis des mouvements populaires ne fait que s’accentuer. En 2011, alors qu’il est confronté à une mobilisation sans précédent dans les rues, Vladimir Poutine met en garde contre « les populistes » et évoque l’abdication du Tsar Nicolas II en 1917[xxvi]. Cette crainte que manifeste le régime russe à l’égard du peuple explique aussi que le centenaire des révolutions de 1917 – celle de février tout comme celle d’octobre - n’ait donné à aucune commémoration officielle. On peut y voir l’incapacité du Kremlin à concilier des points de vue très divergents sur ces événements, compte tenu de l’influence que conservent les Communistes dans le pays, mais aussi une nouvelle preuve de son conservatisme et de son aversion pour les ruptures historiques (le culte de la « stabilité »), ainsi qu’une volonté d’éviter toute valorisation ou glorification de la protestation[xxvii]. En juin 2023, Vladimir Poutine est confronté à un défi inédit avec la mutinerie d’Evguéni Prigojine, qui fait vaciller un court moment son pouvoir. Il dénonce à nouveau un « coup de poignard dans le dos porté à notre pays et à notre peuple » qu’il compare à celui de 1917 et dont il égrène une fois encore les conséquences (victoire volée, perte de territoires, destruction de l’État, guerre civile…)[xxviii].
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[i] « Ukraine : vers un nouveau Yalta ? », Telos, 24.01.2025 ; « Les 9 mai de Vladimir Poutine », Telos, 14 mai 2025
[ii] Cet entretien est disponible sur Youtube : Владимир Путин. Вечерний разговор (1991, 2002) ч1
[iii] « Rußland und der Westen: Internationale Sicherheit und Reformpolitik », 101. Bergedorfer Gesprächskreis, St. Petersburg, koerber-stiftung.de, 1994
[iv] « Putin's infamous history in Hamburg », dw.com, 03.07.2017
[v] Vladimir Poutine, « La Russie au seuil du millénaire » (en russe), ng.ru, 30.12.1999
[vi] « Première personne. Conversations avec Vladimir Poutine » (en russe), Vagrius, 2000
[vii] Vladimir Putin gave his Annual Address to the Federal Assembly, en.kremlin.ru, 25.04.2005
[viii] Sergey Radchenko, « Fear and Resentment in the Kremlin – How Putin’s Grievances Fueled Renewed Instability in Europe », Horizons: Journal of International Relations and Sustainable Development, N° 29, 2025
[ix] Vera Tolz (2014), « Modern Russian Memory of the Great War, 1914-1920 ». In E. Lohr, A. Semyonov, & V. Tolz (Eds.), The Empire and Nationalism at War (pp. 257-285). Slavica Publishers.
[x] Réponses aux questions des membres du Conseil de la Fédération (en russe), en.kremlin.ru, 27.06.2012
[xi] Unveiling of a monument to World War I heroes, en.kremlin.ru, 01.08.2014
[xii] Meeting with young academics and history teachers, en.kremlin.ru, 05.11.2014
[xiii] Intervention du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov lors de la Conférence mondiale thématique « La Première Guerre mondiale et le sort des compatriotes russes », Moscou, le 6 novembre 2014, mid.ru
[xiv] Address by President of the Russian Federation, en.kremlin.ru, 18.03.2014
[xv] Andranik Migranian, « Nos Peredonov », iz.ru, 03.04.2014
[xvi] Andreï Zoubov, « Cela s’est déjà passé » (en russe), vedomosti.ru, 01.03.2014
[xvii] Lilia Shevtsova, « Humiliation as a Tool of Blackmail », the-american-interest.com, 02.06.2015
[xviii] Sergueï Medvedev « le ressentiment russe » (en russe), Отечественные записки, 06/2014.
[xix] Vladimir Putin, «The Real Lessons of the 75th Anniversary of World War II », nationalinterest.org, 18.06.2020
[xx] Grigori Ioudine, « Le complexe de Weimar de Poutine » (en russe), newtimes.ru, 19.06.2020
[xxi] « Après les propos de Poutine sur les ‘cadeaux ‘, Peskov a précisé que la Russie n’avait pas de revendications territoriales » (en russe), interfax.ru, 22.06.2020
[xxii] Article by Vladimir Putin « On the Historical Unity of Russians and Ukrainians », en.kremlin.ru, 12.07.2021
[xxiii] Vladislav Sourkov, « L’avenir nébuleux d’une paix honteuse », (en russe), actualcomment.ru, 15.02.2022
[xxiv] Address by the President of the Russian Federation, en.kremlin.ru, 21.02.2022
[xxv] « Première personne. Conversations avec Vladimir Poutine », Op. cité
[xxvi] « Poutine a comparé 1917, l’effondrement de l’URSS et les prochaines élections : il ne faut pas permettre aux populistes de spéculer à nouveau » (en russe), Gazeta.ru. 17.11.2011
[xxvii] Maria Ferretti, « La mémoire impossible. La Russie et les révolutions de 1917 », Cahiers du monde russe, 1-2 / 2017
[xxviii] Address to citizens of Russia, en.kremlin.ru, 24.06.2023
