Les jeunes «absolutistes religieux» sont-ils radicaux? edit

June 8, 2018

Un certain nombre de lecteurs critiques de La Tentation radicale (dont Telos a rendu compte, voir le papier de Gérard Grunberg) ont émis des doutes sur le fait que notre indicateur «d’absolutisme religieux» soit le signe d’une forme de radicalité. L’argument est que l’absolutisme est l’essence même de la religion et que dans une large mesure on ne peut pas être religieux sans être absolutiste, c’est-à-dire croire de manière absolue à sa religion («il y a une seule vraie religion») et considérer qu’elle doit dominer tous les autres domaines de la vie (y compris la science, comme nous le demandions dans une des deux questions ayant servi à construire cet indicateur[1]).

Ce raisonnement peut tout à fait s’entendre, mais nous ne raisonnons pas in abstracto, nous raisonnons dans le cadre de la société française en 2017 où cette conception de la religion est devenue ultra-minoritaire chez les jeunes non musulmans (y compris chez les chrétiens, 6%), alors qu’elle rassemble près d’un tiers des jeunes musulmans (et que les trois quarts des absolutistes sont musulmans). C’est donc un fait que coexistent chez les jeunes deux conceptions extrêmement clivées de la religion et que les jeunes déclarant une affiliation religieuse non musulmane n’adhèrent absolument pas à une conception absolutiste de cette religion, alors que c’est le cas d’une forte minorité des jeunes musulmans.

Les jeunes absolutistes sont-ils pour autant radicaux ? Nous avons bien précisé dans l’ouvrage (voir le schéma de la page 101) que le stade ultime de la radicalité est la justification de la guerre religieuse et que celle-ci peut être liée, en suivant la littérature à ce sujet, à l’absolutisme[2], à la tentation pour la violence ou à la combinaison des deux. Notre « religion » si l’on peut dire n’était donc pas faite au départ, nous avons posé les termes de l’équation et cherché simplement à vérifier quels étaient les liens entre ces différentes variables et leur combinaison.

On peut présenter ici quelques résultats complémentaires inédits (non présents dans l’ouvrage) qui apportent un éclairage nouveau mais qui confirment largement les conclusions de notre ouvrage.

Mais tout d’abord, rappelons un résultat majeur présent dans le livre (figure 1) : c’est bien la combinaison de l’absolutisme et de la tentation pour la violence et la déviance dans la vie sociale ordinaire[3] qui est le plus clairement associée à la justification de la guerre religieuse. De leur côté, l’absolutisme stricto-sensu et la tentation pour la violence stricto-sensu y contribuent aussi mais à un bien moindre degré. 

L’exploitation d’autres questions de l’enquête conforte ce résultat. Nous présentions par exemple aux lycéens une liste de 10 personnalités[4], et leur demandions d’indiquer pour chacune d’elles, s’ils les «  aimaient », s’ils ne « les aimaient pas », ou s’ils ne « les connaissaient pas ». Le traitement statistique montre que les choix de trois personnalités – Dieudonné, Oussama Ben Laden et Tariq Ramadan – sont très corrélés. L’image de Dieudonné est assez largement associée à l’antisémitisme, celle de Ben Laden évidemment au terrorisme islamiste et celle de Tariq Ramadan à une promotion de l’islam dans un registre ambigu et controversé.

La figure 2 montre l’association entre le choix d’au moins une de ces personnalités clivantes et la combinaison de l’absolutisme religieux et de la tentation pour la violence. Le résultat est assez spectaculaire : 66% des absolutistes tentés par la violence disent aimer au moins une de ces trois personnalités mais c’est le cas aussi d’environ 40% des absolutistes qui ne sont pas attirés par la violence et du même pourcentage de lycéens non absolutistes mais séduits par la violence. Cela corrobore bien l’idée que la combinaison absolutisme-socialisation à la violence est un facteur-clé d’adhésion à des idées radicales (que symbolisent, dans un registre particulier, chacune de ces personnalités). Une autre question sur le fait « d’avoir entendu dire du mal des juifs dans son entourage, sa famille ou ses amis » montre une corrélation du même ordre avec la combinaison absolutisme-violence : 40% des absolutistes séduits par la violence répondent par l’affirmative, contre 12% des non absolutistes répudiant la violence (26% des absolutistes non violents, et 22% des jeunes tentés par la violence sans adhésion à l’absolutisme religieux).

Prenons un dernier exemple concernant la réaction aux attentats de Charlie Hebdo et de l’HyperCasher d’un côté, du Bataclan de l’autre. On interrogeait les lycéens sur les auteurs de ces attentats en leur demandant s’ils les condamnaient totalement ou si tout en les condamnant ils partageaient certaines de leurs motivations, ou même s’ils ne les condamnaient pas ou y restaient indifférents. La figure 3 montre la proportion de lycéens ne condamnant pas totalement les auteurs de ces attentats en fonction de leur adhésion à l’absolutisme et de leur attirance pour la violence. Le résultat est à nouveau très net : 70% des jeunes absolutistes tentés par la violence ne condamnent pas totalement les auteurs des attentats de Charlie Hebdo et de l’HyperCasher et c’est encore le cas de 57% des absolutistes éloignés de la violence. Les proportions sont moins élevées pour les attentats du Bataclan, mais c’est encore près de la moitié des lycéens absolutistes tentés par la violence qui répugnent à condamner leurs auteurs.

Au total, ce que montrent ces différents résultats c’est que l’attirance pour la violence stricto sensu peut être un facteur renforçant certaines formes de radicalité, que l’absolutisme religieux peut l’être également, mais que c’est surtout la combinaison de ces deux facteurs qui est le plus nettement associée à ces expressions de radicalité. Bien sûr, ces expressions de radicalité dont nous avons montré certaines manifestations dans ce papier sont diverses et n’expriment pas exactement la même chose. D’ailleurs les degrés d’adhésion sont variables. Mais ce qui est remarquable, c’est que les écarts entre les différentes combinaisons d’absolutisme et d’attirance pour la violence sont relativement stables. Il est clair notamment que les jeunes qui ne sont ni religieusement absolutistes, ni attirés par la violence ont toujours des niveaux faibles de radicalité, quel que soit le registre étudié, alors qu’à l’opposé les jeunes qui cumulent ces deux caractéristiques (absolutisme et attirance pour la violence) ont des niveaux très élevés. Les jeunes soit seulement absolutistes, soit seulement sensibles à la violence ont quant à eux des niveaux intermédiaires. Il semble donc bien y avoir une logique assez stable de cette combinaison absolutisme-violence.

Il faut bien sûr garder à l’esprit que, dans notre enquête, les jeunes absolutistes tentés par la violence sont peu nombreux (4% de l’échantillon, mais 13% des musulmans), les absolutistes dégagés de la violence regroupant quant à eux 7% de l’échantillon et 19% des musulmans. Ajoutons pour finir que la tentation pour la violence est un trait spécifiquement masculin et que, par conséquent la combinaison absolutisme-violence concerne particulièrement les garçons, les filles adhérant plus souvent à un absolutisme dégagé de cette tentation pour la violence.

 

[1] L’autre question étant une question (légèrement simplifiée) classique des enquêtes sur les valeurs, sur le relativisme ou l’anti-relativisme religieux.

[2] Nous expliquons dans le livre pourquoi nous ne pouvons mesurer au sens propre le fondamentalisme.

[3] Le fait de trouver « acceptables » des comportements violents ou déviants : voler quelques jours un scooter, tricher lors d’un examen, participer à une action violente pour ses idées, conduire sans permis, dealer du haschich, se battre avec la police, provoquer des dégâts matériels, affronter d’autres manifestants.

[4] Dieudonné, le Pape François, Oussama Ben Laden, le Dalai Lama, Tariq Ramadan, Barak Obama, Dalil Boubakeur, Angela Merkel, Vladimir Poutine, Marine Le Pen.