Les jeunes Français au prisme des valeurs européennes edit

Oct. 12, 2020

La comparaison internationale est un formidable révélateur des spécificités d’un pays. Ce qui semblait aller de soi peut apparaître alors, au regard de comportements ou d’opinions divergents à l’extérieur des frontières, comme un trait culturel très particulier. Ce relativisme culturel s’applique aussi aux jeunes Européens. On suppose parfois que la classe d’âge ou la génération sont de puissants agents unificateurs en abolissant les frontières, mais ce n’est que très partiellement vrai.

Les résultats présentés ici sur les valeurs des jeunes Européens à partir de l’enquête European Values Study de 2017 le confirment. J’examinerai la question en tentant de dégager les orientations spécifiques des jeunes Français. Ces derniers se distinguent assez souvent nettement des autres jeunes Européens. En effet, ils ont assez fréquemment des scores élevés (en positif ou négatif). Sur quels registres ?

Des jeunes Français très libéraux en matière de mœurs, très tolérants, mais défiants et plutôt inciviques

Les jeunes Français se situent dans le peloton de tête du libéralisme culturel : ils considèrent aujourd’hui massivement que chacun doit être libre d’organiser sa vie privée et de disposer de son corps comme il l’entend. C’est ainsi par exemple qu’ils sont 71% à trouver justifiable l’homosexualité en 2017 (contre seulement 26% en 1981 !). Ce libéralisme des mœurs aujourd’hui dominant en Europe de l’ouest est loin d’être partagé par les jeunes d’Europe de l’est comme les Polonais ou les Roumains. Logiquement, il conduit les jeunes Français à être très tolérants à l’égard de ceux qui peuvent adopter des façons de vivre différentes (du fait de leur origine par exemple) ou de ceux dont le comportement peut être jugé déviant : une question classique de l’enquête sur les valeurs demande aux personnes interrogées si elles accepteraient d’avoir pour voisins des personnes présentant ce type de profil (des immigrés, des alcooliques, des drogués, des homosexuels, des musulmans etc.) et les jeunes Français sont parmi les plus tolérants des Européens à cet égard. Ils sont aussi parmi ceux qui se situent le plus bas sur l’indicateur d’hostilité aux immigrés.

Pourtant, paradoxalement, cette tolérance affichée se combine à la défiance interpersonnelle. Seuls 29% des jeunes Français déclarent « faire confiance à la plupart des gens », contre 53% des Suédois, 65% des Hollandais et 70% des Danois. Le principe affiché d’ouverture aux autres ne paraît pas s’actualiser dans des relations sociales fluides et confiantes. Les jeunes Français restent sur la réserve.

Ils se distinguent sur ce plan nettement des Nordiques qui combinent tolérance et confiance. Ils s’en distinguent aussi sur un autre aspect : chez les jeunes Scandinaves, le primat de la liberté individuelle trouve sa limite dans les règles qui organisent la vie collective et qui doivent être respectées. Cette barrière normative à l’exercice de la liberté est beaucoup moins admise par les jeunes Français qui sont avec les Espagnols et les Slovaques parmi ceux qui adhèrent le moins aux normes civiques qui enjoignent, par exemple, de ne pas réclamer des indemnités auxquelles on n’a pas droit, de ne pas frauder le fisc, ni d’accepter un pot de vin, ou de ne pas payer son billet de train.

Pour s’en tenir à cet exemple, 18% des jeunes Français trouvent ainsi justifié de ne pas payer son billet de train (en se plaçant en position 7-10 sur une échelle en dix positions) et 20% se situent sur une position intermédiaire (5-6), soit au total près de 40% des jeunes Français qui ne condamnent pas fermement cette attitude incivique, beaucoup plus que les Allemands (26%), que les Suédois (24%) ou que les Danois (17%).

La passion pour l’égalité et les réticences à l’égard de l’économie de marché

Les jeunes Français ont effectivement des scores élevés sur deux indicateurs mesurant la préférence pour l’égalité : ils sont, derrière les Suédois et les Espagnols, les plus fervents défenseurs de l’égalité entre les sexes et ils plaident également pour une forte réduction des inégalités économiques.

C’est ce qui les conduit sans doute, plus que d’autres jeunes Européens, à se montrer plutôt défiants à l’égard de l’économie de marché (en considérant par exemple que la concurrence n’est pas forcément une bonne chose), souvent accusée d’accentuer les inégalités. Cette défiance est moins forte aussi bien à l’est qu’au nord de l’Europe, alors qu’elle est encore plus marquée en Italie et en Espagne. Depuis 1990 (première date à laquelle les questions sur ce sujet ont été posées) l’adhésion des jeunes Français à l’économie de marché s’est encore affaiblie. Mais sur ce plan, ils ne distinguent guère des adultes qui partagent cette défiance.

Des doutes sur la démocratie associés à un retrait politique et une préférence pour les actions de type protestataire

On célèbre souvent dans les médias l’engagement des jeunes pour la défense de causes comme l’antiracisme, l’environnement et. L’examen des données européennes conduit pourtant à modérer cet enthousiasme concernant les jeunes Français. En effet, sur cette échelle de comparaison européenne, ces derniers se situent plutôt dans le bas de la fourchette mesurant la politisation et l’engagement associatif. Certes les jeunes Français sont très favorables à la cause environnementale, mais cela ne semble pas se traduire par un engagement très actif dans la vie sociale ou politique.

Parmi les jeunes Européens, les Français semblent être ceux qui montrent le plus fort contraste entre l’engagement politique classique (voter, s’intéresser à la politique, militer) – faible – et l’engagement dans des actions de type protestataire comme la manifestation ou les pétitions – fort. Les jeunes Français sont également situés haut sur l’échelle de justification de la violence politique. Ces attitudes ne sont sans doute pas étrangères aux doutes qu’ils expriment quant au fonctionnement et à l’utilité de la démocratie. Sur ces échelles, ils se situent au plus bas niveau d’adhésion (avec les jeunes Britanniques, notons-le) des pays d’Europe de l’ouest. Il est utile ici de revenir aux données brutes. Certes une nette majorité de jeunes Français continuent d’adhérer aux principes de la démocratie et de juger important de vivre dans un pays gouverné démocratiquement, mais une minorité non négligeable et nettement plus élevée que dans les autres pays d’Europe de l’ouest conteste ces principes. Par exemple, plus d’un jeune Français sur cinq considère que le fait que « les individus choisissent leurs dirigeants lors d’élections libres » n’est pas un critère essentiel de la démocratie ; seuls 6% des jeunes Danois et 8% des jeunes Allemands partagent la même opinion. On trouve également 12% de jeunes en France pour considérer que vivre dans un pays démocratique n’est pas quelque chose de fondamental (5% des Allemands, 6% des Danois).

Au total, les jeunes Français présentent un profil de valeurs assez particulier en Europe. Ils ne s’apparentent totalement à aucun des modèles (rassemblant plusieurs pays) qui prévalent sur le continent au nord et à l’est de l’Europe, tout en empruntant des traits à chacun d’eux. Ils partagent avec les pays du nord une grande liberté de mœurs, mais s’en distinguent nettement par leur défiance et leur faible intégration sociopolitique. Ils sont évidemment incomparablement plus libéraux que les jeunes de l’Est, mais partagent, pour une part au moins, leur défiance à l’égard du fonctionnement de la démocratie. Ceux dont les jeunes Français sont finalement les plus proches sont les Espagnols qui se sont, à l’inverse des Italiens, drastiquement éloignés de la religion et de l’Église, et dont les mœurs se sont détachées de tout carcan moral ; et qui restent, comme les Français, viscéralement attachés à l’égalité, réticents à l’égard de l’économie de marché, sans répugner à justifier, comme leurs jeunes voisins du nord, un certain degré de violence politique.

Ce tableau comparatif a évidemment ses limites car il « moyennise » les situations nationales sans tenir compte des nuances qui, à l’intérieur de chaque pays, différencient des types de jeunesse. Ce que la comparaison internationale permet de gagner par la mise en lumière des contrastes nationaux, elle le perd dans la description des dégradés d’attitudes propres à chaque pays. L’exercice permet de voir néanmoins que des cultures nationales assez stables impriment leur marque et se transmettent, tout en se transformant, d’une génération à l’autre. Car – je n’y ai pas insisté ici faute de place – les jeunes d’un pays sont, en moyenne, beaucoup plus proches des adultes de même origine que de la plupart des jeunes d’autres nationalités. La proximité nationale l’emporte généralement sur la proximité de classe d’âge ou de génération.