La politique au travail: ce que l’entreprise révèle des fractures françaises edit
Le Rassemblement National a présenté plus de 700 listes aux municipales de mars 2026 et il s’implante dans de nouveaux territoires. Au premier tour des législatives 2024, il est devenu le premier parti de toutes les catégories de salariés. Fait encore plus notable : il est désormais le premier parti chez les cadres du privé, à égalité avec Renaissance. Si le RN attire des salariés de toutes conditions, quels sont les ressorts communs de cette adhésion transversale ? Et qu’est-ce qui différencie véritablement, dans le vécu au travail, un employé proche du RN d’un employé proche de LFI ?
Notre enquête inédite, menée avec l’institut Bilendi auprès de près de 3 900 salariés du privé en 2024 et 2025, ne se limite pas à comparer cadres et ouvriers. Elle analyse les ressentis au sein d’une même profession : cadres RN contre cadres Renaissance, employés LFI contre employés LR. Des collègues qui partagent la même occupation, le même revenu, mais pas le même bulletin de vote.
Défiance verticale à gauche, défiance horizontale à droite
Le résultat central de l’enquête est que l’axe qui sépare les électorats au travail n’est ni le salaire, ni la catégorie socioprofessionnelle. C’est la qualité du lien social vécu au quotidien dans l’entreprise. Toutes les comparaisons sont réalisées au sein de chaque CSP : un cadre LFI est comparé à la moyenne des cadres, un ouvrier RN à la moyenne des ouvriers. Et les résultats résistent aux contrôles par secteur, taille d’entreprise, revenu et éducation.
L’électeur du RN présente un profil qui ressort particulièrement fortement. Il est l’électorat qui témoigne de la plus faible confiance dans ses propres collègues. Suggestions non écoutées, faible sentiment d’appartenance à l’équipe, entraide en berne : l’isolement est d’abord relationnel, vécu au quotidien dans l’open-space. En revanche, sa confiance dans l’institution entreprise reste nettement plus élevée que celle de la Gauche Radicale.
L’électeur LFI offre le miroir inversé : il se méfie de l’institution entreprise et de la direction dans des proportions plus grandes que le RN, mais fait beaucoup plus confiance à ses pairs. Bonne entraide entre collègues, solidarité d’équipe, fort sentiment d’utilité. Sa défiance est verticale ; celle du RN est omnidirectionnelle, et surtout horizontale. Cette distinction est peut-être la clé de tout ce qui suit.
Frustration existentielle contre frustration matérielle
Malgré son isolement, le salarié sympathisant RN se déclare en moyenne plus satisfait de son travail que le sympathisant LFI. À CSP, salaire et secteur identiques, l’écart persiste. C’est donc un filtre idéologique qui l’explique. Le salarié LFI attend du travail qu’il change le monde : utilité sociale, équité, sens. L’écart entre ces attentes élevées et la réalité nourrit sa déception. Sa frustration est existentielle. Le sympathisant RN attend du travail qu’il lui donne une place dans la société : fierté, promotion, statut. Sa frustration est matérielle.
Une variable est particulièrement discriminante : le rapport au télétravail, plébiscité chez le salarié LFI en quête d’autonomie, largement rejeté chez le salarié RN qui souffre déjà de solitude au travail. Le RN ne conteste pas le modèle de l’entreprise ; il conteste sa place dans ce modèle. LFI demande un autre monde ; le RN demande une meilleure place dans celui-ci.
Le RN n’est pas un bloc : deux salariats, un ciment culturel
Derrière l’unité se cachent deux vécus du travail opposés. Une analyse en classes latentes distingue environ 60 % de « RN heureux » et 40 % de « RN malheureux ». Premier résultat contre-intuitif : la composition socioprofessionnelle des deux groupes est remarquablement proche. Environ 20 % de cadres dans les deux cas, surreprésentation d’employés et d’ouvriers identique. L’hypothèse naturelle de cadres épanouis attirés par les questions identitaires d’un côté et d’ouvriers précarisés de l’autre, est réfutée.
Ce qui les sépare, c’est la qualité de l’environnement relationnel au travail, et notamment la taille de l’entreprise. Les « RN heureux » travaillent massivement plus en TPE (33 % contre 12 %), où la proximité crée de la confiance. Les « RN malheureux » sont surreprésentés dans les ETI et grandes entreprises, où l’anonymat nourrit l’isolement. Sur le plan économique, le « RN heureux » adopte une posture pro-entreprise et plébiscite la liberté entrepreneuriale. Le « RN malheureux » glisse vers les positions de LFI dans sa critique de l’entreprise. Mais ce rapprochement s’arrête aux frontières de la solidarité : sur l’aide aux pauvres comme sur le dialogue social, il reste ancré dans l’univers mental de son camp.
Ce qui unit les deux RN, c’est le rejet de l’immigration, strictement identique dans les deux groupes. Le RN est une coalition culturelle, pas un bloc économique, uni par ce qu’il rejette, divisé par ce qu’il vit au travail.
La confiance dans les collègues prédit l’ouverture culturelle
Pourquoi la fermeture culturelle résiste-t-elle même chez les RN épanouis ? Parce que ce n’est pas la satisfaction professionnelle qui prédit l’ouverture, mais la confiance dans les collègues, et plus généralement la confiance dans les autres. Même les « RN heureux », dont la satisfaction au travail est élevée, restent en deçà du seuil de confiance interpersonnelle nécessaire pour basculer vers des attitudes plus ouvertes.
Entre LFI et RN, la même variable dessine la ligne de partage. LFI se caractérise par une solidarité collective plus élevée et une confiance interpersonnelle supérieure. Ce profil « déclassé mais solidaire » se traduit par une ouverture culturelle. Le RN présente le profil inverse : satisfaction correcte mais isolement social au cœur de l’entreprise, qui se traduit par la fermeture. À l’échelle de l’ensemble des salariés, la confiance interpersonnelle apparaît comme le premier prédicteur de l’ouverture culturelle dans toutes les CSP. Qu’il soit ouvrier, employé ou cadre, l’individu qui fait confiance à autrui se montre plus ouvert ; celui qui se méfie tend vers la fermeture. Ces résultats résistent à tous les contrôles par CSP, salaire et éducation.
Le tiers silencieux
Un tiers des salariés du privé déclarent n’avoir aucune affiliation partisane. Ce ne sont pas que des indécis, ce sont aussi des salariés en atonie. Dans leur expérience de vie au travail, ils sont très similaires aux sympathisants du RN : isolés dans les relations de travail, faible sentiment de reconnaissance. Mais la réaction émotionnelle à cette situation est très différente. Pas de colère, pas d’espoir. L’électeur non affilié n’est pas frustré parce qu’il n’aspire plus. Il a cessé de rêver. Le retrait émotionnel au travail correspond au retrait dans la sphère publique et à l’abstention électorale. L’atonie professionnelle précède l’atonie civique.
L’entreprise, laboratoire de la confiance sociale
On cherche d’ordinaire les racines du vote dans les inégalités de revenu, dans l’héritage familial, dans le niveau de diplôme. Nos données suggèrent qu’il faut aussi regarder près du bureau où l’on passe huit heures par jour, de l’équipe avec laquelle on déjeune, du collègue à qui l’on fait (ou ne fait pas) confiance.
Le salarié qui fait l’expérience quotidienne de la coopération et de l’entraide développe une vision du monde où la confiance est possible, et cette vision déborde le cadre professionnel. Elle s’étend au voisin, à l’inconnu, à l’étranger. À l’inverse, celui qui vit l’isolement et la solitude au sein même de son collectif de travail intériorise une représentation du monde comme jeu à somme nulle, où l’autre représente une menace. La fracture identitaire qui déchire la société française ne se réduit pas à un clivage de classe. Elle traverse le corps social selon une ligne plus profonde : celle du rapport à l’altérité, forgé au quotidien dans le lieu de travail.
Ce constat a des implications considérables. Pour les entreprises, l’isolement relationnel de centaines de milliers de salariés n’est pas seulement un problème de bien-être ou de performance : c’est un fait politique. Chaque open-space où un salarié déjeune seul, chaque équipe où les suggestions restent lettre morte constitue, à sa mesure, un incubateur de défiance généralisée. Pour les partis, le RN est traversé par une fracture économique que seul le ciment culturel maintient : si les enjeux économiques venaient à reprendre le dessus, la ligne de faille passerait au milieu du RN lui-même. Pour la démocratie enfin, si la reconquête démocratique passe quelque part, elle passe aussi par l’entreprise, par la capacité du lieu de travail à redevenir un espace où l’on fait l’expérience concrète de la coopération, de l’écoute et de la confiance.
Cet article est fondé sur la Policy Note HEC « La politique au travail : vécu en entreprise et fractures politiques des salariés en France » (février 2026), réalisée à partir d’une enquête Bilendi auprès de 3 909 salariés du privé.
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