Du «Siècle juif» au siècle antijuif? edit
Au début de son best-seller paru aux États-Unis en 2004, The Jewish Century, l’historien Yuri Slezkine énonce la thèse suivante : « Si le XXe siècle est devenu le Siècle juif, c’est entre autres parce que la tentative faite par Hitler de mettre en pratique sa vision a entraîné la consécration des nazis comme représentants du Mal absolu et la réémergence des Juifs en tant que victimes universelles[1]. » Voilà qui revient à dire que les Juifs ont bénéficié du statut victimaire que leur a conféré la reconnaissance internationale du génocide nazi des Juifs d’Europe. Car, comme le note Slezkine, « le statut de victime est un symbole universel de vertu[2] ». Mais cette description se voulant optimiste et rassurante du « Siècle juif » paraît aujourd’hui désuète, confrontée à la dure réalité des faits. La déjudaïsation du nouveau siècle commençant est en cours, et se double d’une criminalisation des Juifs rendue acceptable par une propagande antisioniste dont l’efficacité est croissante, portée par la compassion éprouvée pour « le peuple palestinien », dont l’image est celle d’un ensemble de victimes ou de martyrs. Cette compassion mêlée d’empathie suscite des raisons de s’engager de diverses manières contre Israël et « les sionistes ».
De la dé-victimisation des Juifs à leur criminalisation
Les Juifs sont de moins en moins considérés comme des victimes et de plus en plus comme des bourreaux, jusqu’à être accusés d’être des « génocidaires » à visage « sioniste ». Ils ont perdu le monopole du statut victimaire qui les protégeait des expressions de la haine, du ressentiment et du désir de vengeance. Sans oublier la force motrice de la jalousie due à leur quasi-monopole du statut victimaire après 1945. À faire un premier inventaire des indices, des symptômes de divers ordres et des signes annonciateurs qui, depuis le début des années 2000, permettent d’imaginer l’avenir des Juifs, le XXIe siècle risque d’être un nouveau siècle antijuif.
S’il est vrai que, naguère, les sionistes pouvaient affirmer que « le véritable remède à la vulnérabilité juive n’implique pas que tout le monde devienne juif, mais bien au contraire que les Juifs deviennent comme tout le monde[3] », alors il convient aujourd’hui de reconnaître que cette promesse de normalisation ne s’est pas réalisée, du moins aux yeux de leurs ennemis. Les Juifs ont revêtu une nouvelle fois les signes de cette exceptionnalité négative qui ont alimenté dans l’histoire les mobilisations antijuives. Déjà, au cours des vingt dernières années du XXe siècle, la concurrence des victimes s’est faite au détriment de l’image des Juifs, assimilés aux « sionistes » fantasmés comme « colonialistes », « impérialistes » et « racistes ». La force protectrice de la mémoire de la Shoah s’est peu à peu affaiblie, puis effacée, tandis que la mémoire de la Naqba ne cessait de nourrir un imaginaire victimaire marqué par une volonté de vengeance. On peut voir dans ce processus de déplacement et de substitution une illustration du fait que le colonialisme est devenu, par l’effet de la propagande wokiste centrée sur le décolonialisme et l’intersectionnalisme, le péché capital dans la morale politique ordinaire. Le Palestinien colonisé, et donc « racisé », incarne désormais le type de la victime par excellence, d’abord d’un « nettoyage ethnique » commencé avec la Naqba, puis d’un « génocide » supposé perpétré à Gaza.
Après la première Intifada (lancée le 9 décembre 1987), une campagne internationale contre l’État Israël a été organisée, déjà fondée sur la nazification de la cible. La dé-victimisation des Juifs était en route, en même temps que leur criminalisation. Cette campagne « antisioniste » a été relancée après la seconde Intifada, qui a commencé le 28 septembre 2000. Mais la plupart des éléments constitutifs de cette violente campagne étaient présents à la fin des années 1980. C’est à l’icône médiatique qu’était alors l’abbé Pierre, « l’homme le plus populaire de France », compagnon de route de l’antisioniste-négationniste Roger Garaudy[4], qu’on doit la formulation standard de l’amalgame accusateur : « Je constate qu’après la constitution de leur État, les Juifs, de victimes, sont devenus bourreaux[5]. » Présenté d’une façon perverse comme un constat, ce message accusateur lancé en mars 1991 a été depuis indéfiniment répété sous diverses formes, notamment par des icônes médiatiques, aujourd’hui disparues, telles que Stéphane Hessel, Edgar Morin ou Desmond Tutu[6]. Au cours des trois décennies qui suivirent, l’accusation s’est totalement démarginalisée, au point de se transformer en une évidence idéologique faisant partie de la doxa dominante. Et les « bourreaux » ont pris la figure de « génocidaires ».
Les leçons de Roger Garaudy et de l’abbé Pierre
Les mises en accusation d’Israël par les « antisionistes » radicaux (ceux qui rêvent de détruire l’État juif) se fondent souvent sur un usage polémique de textes religieux juifs lus avec les yeux d’aujourd’hui, l’objectif étant de légitimer, par exemple, l’assimilation entre Josué, personnage mythique, et Hitler, personnage historique (mais lui-même mythifié). Les polémistes et les propagandistes « antisionistes » visent ainsi à justifier la thèse selon laquelle il existe chez les Juifs une tendance immémoriale au génocide des populations non-juives, ce qui revient à faire des Juifs des criminels-nés.
On rencontre ce type de raisonnement spécieux, qui essentialise et criminalise « les Juifs », chez de nombreux auteurs contemporains, les plus célèbres ayant été, en France, l’abbé Pierre et Roger Garaudy. C’est dans la même perspective qu’en 2004, l’intellectuel d’extrême gauche Louis Sala-Molins a publié un pamphlet au titre dénué d’ambiguïté : Le Livre rouge de Yahvé, qui ressemble à un règlement de comptes avec le judaïsme[7]. Il commence ainsi :
« Du premier mot de la Torah au dernier du Livre de Josué, Yahvé mène son affaire : de la création du monde à l’installation des Israélites, ses chouchous, sur pas mal d’hectares à l’est du Jourdain et sur tout l’ouest du fleuve, jusqu’à la mer, bande de Gaza comprise. C’est l’“eretz Israël” dont parlent encore des Israéliens de maintenant en ligne directe avec les Israélites de jadis. Tant pis pour les Cananéens et Philistins d’alors, tant pis pour les Palestiniens d’aujourd’hui[8]. »
Quant aux « fils de Jacob », ils sont identifiés par l’universitaire comme « les premiers génocideurs de la lignée israélite[9] ». Bref, « Israël est à la source de la barbarie dont la Torah est le récit[10] ».
L’enseignement génocidaire de la Bible, selon Roger Garaudy et l’abbé Pierre, commence par une leçon sur Josué, présenté comme le premier conquérant génocidaire :
« Le terme de “génocide”, dans tous les dictionnaires, a un sens précis. Le Larousse donne, par exemple, cette définition : “Génocide. Destruction méthodique d’un groupe ethnique par l’extermination de ses individus.” Cette définition ne peut s’appliquer à la lettre que dans le cas de la conquête de Canaan par Josué, où il nous est dit pour chaque ville conquise : “Il n’en reste aucun survivant” (par exemple dans Nombres XXI, 35)[11]. »
Le thème accusatoire est repris par l’abbé Pierre dans une lettre à Roger Garaudy datée du 15 avril 1996 : « Mais avec JOSUÉ, je découvrais (certes conté des siècles après l’événement), comment se réalisa une véritable “Shoah” sur toute vie existant sur la “Terre promise”[12]. » Dans les deux cas, la confusion entre la dimension mythico-religieuse et la dimension historico-politique joue le rôle d’un opérateur de diabolisation du sionisme et de l’État d’Israël.
Le 27 mars 1993, au cours d’un entretien avec Bernard Kouchner, l’abbé Pierre avait ainsi abordé la question de la « Terre promise » : « Que reste-t-il d’une promesse lorsque ce qui a été promis, on vient le prendre en tuant par de véritables génocides des peuples qui y habitaient, paisiblement, avant qu’ils y entrent ? (...) Quand on relit le livre de Josué, c’est épouvantable ! C’est une série de génocides, groupe par groupe, pour en prendre possession ! Alors foutez-nous la paix avec la parole de Terre promise[13] ! » L’histoire du peuple juif est ainsi transformée en une longue succession « d’épisodes barbares[14] », le dernier en date étant le « génocide des Palestiniens de Gaza ».
Dénoncer le « sionisme » comme le bras armé du « judaïsme mondial »
Ce qu’ont en tête les militants « antisionistes » est un mélange de mythes accusatoires de diverses provenances visant « le sionisme » et Israël. Désigné comme l’ennemi absolu, « le sionisme » sait l’objet de définitions vagues et contradictoires dont les variations dépendent des intérêts et des passions qui dominent dans tel ou tel contexte sociohistorique. Ce que les « antisionistes » entendent par le mot « sionisme », d’usage exclusivement polémique, relève moins du sens de ce dernier que de sa force de diabolisation du phénomène supposé connu pour son caractère répulsif. La représentation du « sionisme » la plus répandue, et depuis longtemps, dans le monde arabo-musulman apparaît dans un manuel scolaire saoudien sous la formulation suivante : « Le sionisme (...) constitue l’appareil exécutif officiel du judaïsme mondial[15]. » Si le « sionisme » est le bras armé du « judaïsme mondial », alors ce dernier peut être imaginé comme une organisation puissante et d’extension planétaire, imaginée sur le modèle de la pieuvre (« aux innombrables tentacules »), dont l’idéologie est celle qui orienterait les pratiques « sionistes » condamnables.
Derrière le « sionisme », il faudrait donc voir le « péril juif ». Car le « sionisme », précise un autre manuel scolaire saoudien, est « un phénomène de nationalisme raciste et agressif qui prend le caractère du colonialisme européen, lequel est [un type] d’impérialisme occidental[16] ». Racisme et colonialisme : tels sont en effet les deux principaux thèmes d’accusation de la propagande « antisioniste ». Ainsi défini et criminalisé, le « sionisme » se réduit, pour ses accusateurs, à une manifestation historique de la nature transhistorique ou « éternelle » des Juifs, dont l’un des traits distinctifs est la « haine du genre humain », impliquant méchanceté et cruauté : « Les Juifs sont la méchanceté dans son essence même[17]. » Si, aux yeux des « antisionistes », le sionisme est une forme de racisme, c’est parce qu’il est l’une des manifestations modernes du « racisme juif[18] », situé au cœur du judaïsme.
Revenons en France, où la majorité des antisionistes a longtemps été, avant l’islamisation de la « cause palestinienne » devenue une cause sacrée, le fait des milieux d’extrême gauche se disant « progressistes », « humanistes » et défenseurs de la laïcité. Dans Mes démons, essai publié en 1994, Edgar Morin expose avec une certaine virulence sa vision intrinsèquement négative du sionisme et d’Israël, inséparable de son rejet de son identité juive[19], qu’il réduit à une forme intolérable d’auto-enfermement en confiant qu’il en a eu « plein le dos du peuple élu[20] », et il ne cache pas non plus son rejet du « culte de la mémoire de la Shoah » : « Je suis étranger à toute idée du peuple élu, et justifier l’élection par la mission sacerdotale d’Israël me paraît une idée bouffonne. (...) Définir la nation juive par la conquête d’une terre étrangère promise me répugne[21]. » Et de préciser, en tant que « laïque », ce qu’il a « en aversion » : « La fermeture sur soi, l’impureté des non-juifs, le sentiment de supériorité de l’élection, les justifications divines pour toutes exactions dans la conquête de la terre promise[22]. » La transformation post-victimaire de l’image du Juif est devenue claire au cours des années 1975-1985 :
« L’image du juif français de l’après-guerre, identifié essentiellement comme victime innocente d’une tentative de génocide et redevenu un être libre dans une société libre, s’est lentement effacée au profit d’un être communautaire, représenté par des institutions laïques et religieuses, toutes rattachées par un cordon ombilical à Israël, et se vouant à défendre inconditionnellement non plus Israël menacé par ses voisins, mais Israël vainqueur, dominateur, annexeur, envahisseur[23]. »
L’imaginaire antiraciste est mobilisé par l’intellectuel antisioniste à travers des analogies douteuses offertes par le contexte sociohistorique (les campagnes contre le racisme antinégriste de l’Afrique du Sud) : « Le sionisme communautaire et le socialisme des fondateurs ont été dévorés par une société “normale”, laquelle est en cours de se faire dévorer par le nationalisme et un nouveau colonialisme. Tsahal instrument de survie d’Israël est devenue la solution à tout problème. On va vers une “sudafricanisation” d’un type nouveau[24]. » En catégorisant Israël comme un État raciste, Morin appelle à tourner la page de la « mémoire de la Shoah », dénoncée comme une sorte d’opium du peuple israélien, bercé par une mémoire victimaire qui lui cache l’intolérable réalité :
« L’horrible processus génocidaire de 1942-1945 ne conduit pas à sacraliser l’État d’Israël de 1989. Shoah ne doit pas vouloir dire qu’on doit continuer à considérer comme des victimes ceux qui tirent par balles sur des enfants palestiniens lanceurs de pierres, ainsi que ceux qui approuvent ces meurtres. Ceux que leur particularité juive avait amenés à se sentir solidaires de tous les persécutés se voient aujourd’hui tragiquement confrontés à un Israël nationaliste, dominateur, arrogant, répressif qui sera irrémédiablement entraîné dans une dérive fatale pour ses voisins et lui-même si des interventions internes et externes ne se conjuguent pas pour arrêter ce processus[25]. »
On trouve chez certains intellectuels israéliens engagés à gauche une critique de la politisation de la référence à la Shoah, impliquant le « culte de la mémoire de la Shoah », par exemple dans les propos tenus par Yehuda Elkana sur le « droit à l’oubli », publiés dans Le Monde le 8 avril 1994[26] : « Ce que je conteste, c'est que l’on transforme la Shoah en machine de guerre politique. Le culte du génocide, notamment auprès de ceux qui ne l’ont pas vécu, n’a fait que susciter une insupportable hubris morale juive. Pis, il a bridé toute créativité, en lui substituant une arrogance qui prétend se légitimer dans l’éternité de la persécution. » L’un des principaux arguments avancés par les critiques israéliens, repris en écho par les propagandistes antisionistes arabes et les gauchistes occidentaux, est que ce militantisme mémoriel alimenterait un judéocentrisme et une vision paranoïaque du monde, le « panekhthrisme » (du grec ekhthros : « ennemi ») – identifié naguère par Maxime Rodinson[27] –, dont les conséquences seraient dangereuses pour les Israéliens et plus généralement pour les Juifs. Plutôt que d’éduquer à la vertu de justice, il inculquerait un désir insatiable de vengeance :
« Je ne sais pas si Israël avait vraiment besoin du procès Eichmann. Mais ce que je sais, c'est que ce procès nous a causé des dégâts considérables. Il a réveillé en nous l’esprit de vengeance. Pis, il a donné l’illusion que cette vengeance était possible. Pour moi, les visites de lycéens, que les écoles israéliennes organisent aujourd’hui à Auschwitz, sont absurdes. Elles provoquent des ravages moraux. Elles renforcent, chez les jeunes gens, l’impression que le monde entier est contre eux. Avec ce culte de la mémoire, mon pays, Israël, a eu, de plus, une influence extrêmement néfaste sur toutes les communautés juives[28]. »
Un abrégé du catéchisme « antisioniste »
Dans une tribune publiée par Le Monde le 3 juin 2002, intitulée « Israël-Palestine : le cancer », rédigée pour l’essentiel par Edgar Morin, on trouve un résumé du nouveau catéchisme indistinctement « antisioniste », anti-israélien et antijuif, celui du XXIe siècle commençant :
« “Dans l’opprimé d’hier l’oppresseur de demain”, disait Victor Hugo. Israël se présente comme le porte-parole des juifs victimes d’une persécution multiséculaire jusqu’à la tentative d’extermination nazie. (...) C’est la conscience d’avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le mot “Shoah”, qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du goulag, des Tsiganes, des Noirs esclavagisés, des Indiens d’Amérique), devient la légitimation d’un colonialisme, d’un apartheid et d’une ghettoïsation pour les Palestiniens[29]. »
La vision de l’abbé Pierre est ici reprise et développée :
« On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en “peuple dominateur et sûr de lui” et, à l’exception d'une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier. »
Et l’affirmation criminalisante est significativement répétée, tel un thème obsessionnel :
« Et nous voici à l’incroyable paradoxe. Les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. »
L’efficacité symbolique d’une telle argumentation est due, au moins en partie, à la politique menée par certains gouvernements israéliens, qui, pour faire face à la réelle « menace existentielle » pesant sur l’État juif, paraissent s’engager dans une guerre totale ne distinguant pas clairement les groupes armés ennemis des civils. Mais ce qui est souvent pardonné à certains États pratiquant des bombardements massifs faisant des dégâts collatéraux ne l’est pas pour Israël, victime ordinaire du « double standard ». Le « biais de confirmation » joue en défaveur d’Israël, dont l’image dominante est aujourd’hui structurée par des stéréotypes négatifs.
Banalisation de l’accusation de « génocide » après le 7-Octobre
La rivalité mimétique a engendré un monstre : le « sioniste » sanguinaire ou l’israélien « génocidaire », figure répulsive maximale qui s’est mondialement répandue après le 7-Octobre, pour devenir une base de réduction polémique de tous les Juifs, à l’exception de ceux qui ont fait acte d’allégeance à tel ou tel groupe islamo-palestiniste célébré comme un collectif de « résistants » – les nouveaux « bons Juifs », formant l’« admirable minorité » célébrée par Morin et ses affidés de plume.
En novembre 2025, la sociologue Dominique Schnapper n’a pas manqué de faire ce juste et inquiétant constat : « Les perspectives du mouvement intersectionnel et post-féministe ont transformé le Juif en représentant premier du “Mâle, blanc et dominateur”, l’ennemi absolu. Les étudiants juifs dissimulent les signes visibles de leur judéité parce qu’ils ont peur[30]. » La question se pose en premier lieu dans le monde universitaire, au sein duquel les enseignants et les étudiants perçus comme Juifs sont de plus en plus souvent discriminés, boycottés, injuriés, menacés[31]. Il ne faut pas négliger de pointer les conséquences pratiques de la criminalisation des Juifs, qui « font face à une série d’assimilations infamantes qu’on peut résumer ainsi : Juifs = sionistes = israéliens = partisans de la politique de Netanyahou = génocidaires ». Mais si les Juifs sont reconnus comme des « génocidaires », alors « toutes les mesures adoptées contre eux sont légitimes[32] ».
Dans le nouvel ordre victimaire international, les accusés diabolisés ne sont plus les « néo-nazis » ou les « antisémites » censés peupler les territoires maudits de « l’extrême droite », mais bien les « sionistes » et plus largement les « Juifs » supposés pro-israéliens, dénoncés en tant que tels comme les « nouveaux nazis ». Le nouvel ennemi désigné par les « progressistes », les « antifascistes » et les « antiracistes » d’aujourd’hui, tous engagés en faveur de la « cause palestinienne », peut dès lors être qualifié de « judéo-nazi[33] ». La sacralisation de la victime palestinienne aura été le principal instrument de la nazification des Juifs.
Nazifier l’ennemi : allers et retours
Il y a là un retournement antijuif d’un argument polémique utilisé par les Juifs eux-mêmes, en particulier par les Israéliens, pour disqualifier radicalement leurs ennemis. Il faut ici rappeler que l’extrême gauche antisioniste, en Israël comme ailleurs, au nom de la recherche de « la paix », avait dénoncé la nazification de l’adversaire ou de l’ennemi par les Israéliens sous l’influence de David Ben Gourion qui, en décembre 1951, avait déclaré, ayant à l’esprit les actions antijuives du « Grand Mufti » de Jérusalem[34], « ce leader nazi des Arabes » : « Nous ne voulons pas que les nazis arabes viennent nous massacrer ![35] ».
Haj Amin al-Husseini, le « Grand Mufti » de Jérusalem, avait en effet déclaré le 2 novembre 1943, alors qu’il avait rejoint l’Allemagne hitlérienne le 6 novembre 1941 : « Allah a voulu qu’il n’y ait pas d’ordre établi pour les Juifs et qu’ils n’aient pas d’État. » Le 1er mars 1944, dans son émission retransmise par la radio nazie de Berlin, al-Husseini, désireux d’étendre au Moyen-Orient les exterminations de masse conduites par les nazis, incitait les Arabes musulmans au meurtre des Juifs au nom d’Allah :
« Arabes, levez-vous comme des hommes et combattez pour vos droits sacrés. Tuez les Juifs partout où vous les trouvez. Cela plaît à Dieu, à l’Histoire et à la religion. Cela sauve votre honneur. Dieu est avec vous[36]. »
L’historienne israélienne de gauche Idith Zertal rappelle ainsi l’importance et la récurrence de cette nazification de l’ennemi arabo-musulman dans le discours israélien de combat : « La nazification de l’ennemi, qui que soit cet ennemi, et la transformation des menaces sécuritaires en danger d’anéantissement total de l’État, semblent avoir caractérisé, à très peu d’exceptions près, les modalités du discours des élites politiques, sociales et culturelles d’Israël[37]. » Or, face à des nazis, on ne négocie pas, on entre en guerre. Telle est la conclusion pratique que les pacifistes israéliens n’ont cessé de dénoncer. Leurs adversaires les ont inévitablement perçus comme des lâches ou des traîtres. Mais la question ne cesse de se poser : de quel côté est le réalisme politique ? Quoi qu’il en soit, c’est autour de la vision de l’ennemi que s’opère le partage de la population israélienne en deux camps opposés : ceux qui croient devoir et pouvoir négocier avec l’ennemi, et les autres.
Did you enjoy this article? close
[1] Yuri Slezkine, Le Siècle juif [2004], tr. fr. Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, 2009, p. 9.
[2] Ibid., p. 394.
[3] Ibid., p. 8.
[4] Voir Michel-Antoine Burnier & Cécile Romane, Le Secret de l’abbé Pierre, Paris, Éditions Mille et une nuits, 1996 ; Pierre-André Taguieff, « L’abbé Pierre et Roger Garaudy. Négationnisme, antijudaïsme, antisionisme », Esprit, n° 224, août-septembre 1996, pp. 205-216.
[5] Abbé Pierre, dans La Vie, n° 2378, 29 mars 1991 (interview). Voir Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages d’un faux, nouvelle édition refondue, Paris, Berg International/Fayard, 2004, pp. 229-230.
[6] Pierre-André Taguieff, Une France antijuive ? Regards sur la nouvelle configuration judéophobe. Antisionisme, propalestinisme, islamisme, Paris, CNRS Éditions, 2015, pp. 74 sq.
[7] Louis Sala-Molins, Le Livre rouge de Yahvé, Paris, La Dispute / Snédit, 2004.
[8] Ibid., p. 7.
[9] Ibid., p. 236.
[10] Ibid., p. 243. Voir Pierre-André Taguieff, Criminaliser les Juifs. Le mythe du « meurtre rituel » et ses avatars (antijudaïsme, antisémitisme, antisionisme), Paris, Hermann, 2020, pp. 333-334.
[11] Roger Garaudy, Les Mythes fondateurs de la politique israélienne, Paris, La Vieille Taupe, décembre 1995, pp. 136-137 ; rééd., 1996, p. 152 ; nouvelle éd. augmentée, Beyrouth, Al Fihrist, 1998, p. 217. Voir Michel-Antoine Burnier & Cécile Romane, Le Secret de l’abbé Pierre, op. cit., pp. 6-7.
[12] Abbé Pierre, 15 avril 1996 ; lettre citée par Michel-Antoine Burnier & Cécile Romane, Le Secret de l’abbé Pierre, op. cit., p. 7.
[13] Abbé Pierre, 27 mars 1993 ; cité par Michel-Antoine Burnier & Cécile Romane, Le Secret de l’abbé Pierre, op. cit., p. 11.
[14] Louis Sala-Molins, Le Livre rouge de Yahvé, op. cit., p. 243.
[15] Hadîth et culture islamique, classe de 2e, 2001, p. 101 ; cité in CMIP, La Démocratie en danger. L’enseignement scolaire saoudien, extraits de manuels scolaires traduits et présentés par Arnon Groiss, préface de Antoine Sfeir, Paris, Berg International, 2004, p. 103.
[16] Biographie du Prophète et Histoire de l’État musulman, classe de 2e, 2001, p. 90 ; cité in CMIP, ibid., p. 101.
[17] Exercice de langue. Faciliter les règles de la langue arabe, classe de 3e, 2e partie, 1999, p. 24 ; cité in CMIP, ibid., p. 80. Sur ce thème d’accusation, voir Pierre-André Taguieff, La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Éditions Odile Jacob, 2008, pp. 250 sq.
[18] Pierre-André Taguieff, La Judéophobie des Modernes, op. cit., pp. 340 sq.
[19] Voir Edgar Morin, sur France Culture, émission « À voix nue », une série d’entretiens commencée le 24 janvier 2000 : « Je n’ai jamais voulu me laisser déterminer par mon identité juive. »
[20] Edgar Morin, Mes démons, Paris, Stock, 1994, p. 165.
[21] Ibid., p. 156.
[22] Ibid., p. 157.
[23] Ibid., p. 160. Morin écrit « juif » et non « Juif ». Il s’en est expliqué ailleurs. Voir Edgar Morin, « Juif : adjectif ou substantif », Le Monde, 11 octobre 1989, https://www.lemonde.fr/archives/article/1989/10/11/point-de-vue-juif-adjectif-ou-substantif_4127587_1819218.html
[24] Edgar Morin, Mes démons, op. cit., p. 174.
[25] Ibid., p. 175.
[26] « La leçon iconoclaste du professeur Elkana » (interview), 8 avril 1994, https://www.lemonde.fr/archives/article/1994/04/08/debats-shoah-la-lecon-iconoclaste-du-professeur-elkana_3827039_1819218.html. Edgar Morin, dans Mes démons (op. cit., p. 164, note 1), cite et approuve la position prise par Elkana.
[27] Maxime Rodinson, « Quelques thèses critiques sur la démarche poliakovienne », in Maurice Olender (dir.), Pour Léon Poliakov. Le Racisme, mythes et sciences, Bruxelles, Éditions Complexe, 1981, p. 318.
[28] « La leçon iconoclaste du professeur Elkana », art. cit.
[29] Edgar Morin, Sami Naïr & Danièle Sallenave, « Israël-Palestine : le cancer », 3 juin 2002, https://www.lemonde.fr/archives/article/2002/06/03/israel-palestine-le-cancer-par-edgar-morin-sami-nair-et-daniele-sallenave_278484_1819218.html. Dans les passages cités, je respecte le choix orthographique des cosignataires : « juif(s) » et non pas « Juif(s) ».
[30] Dominique Schnapper, « Le retour de l’antisémitisme », Telos, 20 novembre 2025, https://www.telos-eu.com/fr/societe/le-retour-de-lantisemitisme.html.
[31] Voir l’enquête de la sociologue Valérie Boussard, « Sur les campus français, la guerre des mots : quand “sioniste” sert à dire “juif” », 3 juin 2026, https://www.crif.org/articles/actualites/2026-06-03/sur-les-campus-francais-la-guerre-des-mots-quand-sioniste-sert-a-dire-juif/.
[32] Dominique Schnapper, « Le retour de l’antisémitisme », art. cit.
[33] Voir par exemple le pamphlet de propagande « antisioniste » intitulé Le Manifeste « Judéo-Nazi » d’Ariel Sharon ou Les Origines du génocide actuel des Palestiniens, Al-Quds – Gaza – Strasbourg – Paris, Le Parti des Musulmans de France, Le Parti de la France Plurielle, l’Arab Commission of Human Rights, La Pierre et l’Olivier, Le Collectif de la Comm. Tun. en Europe, avril 2002, 63 p. ; Youssef Hindi, « Qu’est-ce que le judéo-nazisme ? », 17 mai 2022, https://egaliteetreconciliation.fr/Qu-est-ce-que-le-judeo-nazisme-68163.html.
[34] Sur al-Husseini, voir Maurice Pearlman, Mufti of Jerusalem: The Story of Haj Amin el Husseini, Londres, Victor Gollancz, 1947 ; Josef B. Schechtman, The Mufti and the Fuehrer: The Rise and Fall of Haj Amin el-Husseini, New York & Londres, Thomas Yoseloff, 1965 ; David G. Dalin & John F. Rothmann, Icon of Evil: Hitler’s Mufti and the Rise of Radical Islam, New York, Random House, 2008.
[35] David Ben Gourion, discours prononcé devant le Comité central du Mapaï, 13 décembre 1951 ; passage cité par Idith Zertal, La Nation et la mort. La Shoah dans le discours et la politique d’Israël [2002], tr. fr. Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, 2004, p. 241.
[36] Amin al-Husseini, 1er mars 1944, cité par Maurice Pearlman, Mufti of Jerusalem, op. cit., p. 51..
[37] Idith Zertal, La Nation et la mort, op. cit., p. 241.
