Jeunesse: déclassement ou cellule de dégrisement? edit
Pour expliquer le spleen ou la colère des nouvelles générations diplômées, et ce faisant leur attirance vers l’extrême-gauche, l’argument le plus fréquemment avancé est celui du déclassement. Encouragés à poursuivre le plus loin leurs études[1], si possible jusqu’au master, ils estiment que cet effort se rentabilise peu en termes d’emploi. Cette appréciation semble justifiée. Pourtant le déclassement est-il le premier carburant de la radicalisation de la jeunesse ?
Emploi et niveau de formation
La moitié des nouvelles générations françaises (les 25-34 ans) sont sorties de leur parcours scolaire avec un diplôme de l’enseignement supérieur[2] , et un quart sont des diplômés bac + 5[3]. Ces derniers[4] mobilisent bien des polémiques[5] : leur nombre, leurs qualifications, leur employabilité, ces sujets font débat. Presque la moitié d’entre eux ont suivi une filière littéraire ou de sciences sociales, les autres se distribuant dans des secteurs très spécialisés (scientifiques, médicales, sciences de l’ingénieur, commerce).
Le niveau bac + 5 garantit à terme un emploi : en 2023, six ans après la fin de leur scolarité, 9 sur 10 de ces diplômés sont en emploi ce qui disqualifie l’idée qu’une part importante de hauts diplômés sont au chômage. Cette « rentabilité » du diplôme s’observe pour tous les filières universitaires, même si elle est maximale pour les doctorats dans le secteur de la santé (95 %), et légèrement moindre dans les autres secteurs.
Mais l’accès à l’emploi prend du temps et dans la période récente semble se ralentir, reflétant la conjoncture économique maussade de la période : une note du ministère de l’Education[6] nationale fait état d’un taux d’emploi salarié (hors enseignement) pour la promotion 2024 de près de 70% dix-huit mois après la fin de la scolarité, un score en baisse de 2,3 points par rapport à celle de 2023.
Autre enseignement des travaux de l’INSEE : une partie de ces diplômés bac + 5 est déclassée[7], dans le sens où leur emploi, objectivement, ne correspond pas à leur niveau de formation[8] , ce qui impacte leur salaire[9] et se traduit en perte symbolique, en termes de statut ou de gratification procurée par le contenu du travail.
Cette situation, source de frustration, est particulièrement présente chez les bac + 5 détenteurs d’un master en sciences humaines ou en sciences sociales : dans cette filière plus d’un tiers des diplômés sont déclassés. Toutefois, le déclassement touche aussi d’autres secteurs : 23% des bac + 5 de filière scientifique, 18% des sortants d’école de commerce le subissent. En contraste, il est résiduel chez les ingénieurs (11%) et chez les détenteurs d’un doctorat de santé (6%).
Figure. Six ans après la fin de leur scolarité, que sont devenus les diplômés bac + 5 ?

Le « déclassement » par rapport à l’emploi est donc relativement important chez les diplômés bac + 5, et rend compte de la gronde et de l’insatisfaction qui règnent dans leurs rangs.
Pour autant plusieurs nuances s’imposent. Tout d’abord, il faudrait aussi confronter ces chiffres à l’aune des aspirations des nouvelles générations, y compris chez les plus diplômées, pour lesquelles le travail occupe une place moins centrale dans la vie qu’autrefois, et pour lesquelles la réalisation de soi et la gratification morale dans une activité professionnelle posent souvent leur exigence avant le niveau de salaire ou le statut. On peut donc poser la question : le « déclassement » est-il toujours subi ?
Déclassement ou désenchantement?
La valeur des diplômes s’est transformée. Le parcours universitaire long s’est banalisé aujourd’hui. Il était fort minoritaire chez les personnes nées dans les années 60-70 (dans la tranche 55-64 ans, 7% des femmes et 9% des hommes ont un diplôme bac+ 5) et la maîtrise et le doctorat (à l’époque dit de 3e cycle) étaient associés à certaines promesses : mobilité ascendante, un certain prestige, un confort économique grandissant, un contenu stimulant. Un diplôme de bac + 5 dans les années 2020 correspond d’abord à un sésame pour un emploi « qualifié », et beaucoup des jeunes adultes dotés d’un master ne se projettent pas vers un parcours ascensionnel, une carrière : ils ne font que s’adapter à un marché d’emplois dans une société de services qui requiert des savoir-être et des compétences.
On aurait tort, pourtant, d’associer principalement la colère des jeunes aux déceptions face à l’emploi, et d’utiliser comme un talisman le terme de déclassement[10] qui, de fait, refléte les changements rapides du marché de l’emploi dans les économies développées.
En réalité, bien d’autres éléments nourrissent l’état d’esprit des jeunes : tout d’abord le sentiment d’être en première ligne face aux chaos du monde, entre dérèglement climatique et errances géopolitiques, un contexte plus lourd de menaces que le simple sujet de l’emploi. Par ailleurs, ils ont éprouvé le décalage entre un environnement éducatif chargé d’utopies et de bons sentiments (inclusion, multiculturalisme, confort de vie et consommations multiples notamment dans les loisirs et la culture, abondance du temps libre et démocratisation de tout) et leur contexte de vie d’adulte dans les années 2020. Nés dans le relatif optimisme des années 1990-2008 où la croissance économique et les révolutions technologiques entretenaient l’image d’un monde sans cesse plus prospère et plus ouvert, ils ont été confrontés en peu d’années à une série de désillusions : celles de la méritocratie (les inégalités scolaires et sociales sont loin d’avoir été résorbées), celles de la démocratie (montée des extrêmes et intensification du ressentiment social), du progrès technologique libérateur (dérives extravagantes de la communication en réseaux et du numérique en général), de la société des loisirs (travailler moins en gagnant plus). Demain ne sera pas l’Eden que promettait le climat psychologique et culturel de la génération post-68. Pour la première fois dans l’enchaînement des générations, la perspective d’un avenir meilleur s’est arrêtée net, prenant de court des adolescents et jeunes adultes bercés des idéaux démocratiques et pacifiques de l’après-guerre. Ironie de l’histoire, pour exprimer leur déception et une certaine rage ils ont recours aux mythologies révolutionnaires de leurs parents ou grands-parents, celles de la table-rase, l’idéologie post-coloniale ayant supplanté l’idéal communiste, les réseaux sociaux de la colère ayant remplacé la littérature marxiste.
Inutile de conflictualiser les générations entre elles, en leur opposant des brevets de vertu. Depuis une cinquantaine d’années, un ensemble de choix collectifs, la préférence pour les loisirs et l’entertainment, et la relativisation de la valeur travail se sont imposées. De nouvelles problématiques sont apparues : la dévalorisation des diplômes, le sentiment d’un avenir bouché, les thématiques du déclin et de l’incertitude, voilà notre réalité et notre horizon. Le déclassement concerne l’ensemble de la société, à l’aune d’une multitude de paramètres (production, PIB, classements PISA, etc.) et le terme de désenchantement pourrait utilement le remplacer. La vérité : ce sont toutes les classes d’âge qui se retrouvent dans une cellule de dégrisement.
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[1] Pour donner une idée de son ampleur : le nombre de diplômes bac + 5 délivrés a été multiplié par 5,6 entre 1985 et 2022. Dans le même temps le nombre de diplômes d’écoles d’ingénieur a été multiplié par 3,3 et celui des écoles de commerce par 6, stimulé par l’essor de l’enseignement supérieur privé.
[2] 52% très exactement pour l’ensemble des 25-34 ans, un pourcentage plus élevé pour les femmes (57%) que pour les hommes (47%). Mais les filières des ingénieurs et des sciences fondamentales et applications comportent une majorité d’hommes. Source : INSEE, Education Nationale.
[3] En 2024, 28% des femmes et 25% des hommes de 25-34 ans ont un niveau d’études de bac + 5 ou plus. INSEE Références Niveau de diplôme de la population 18/11/2025, INSEE enquête Emploi 2024.
[4] Sur l’insertion en emploi voir données INSEE sur les bac + 5 ayant fini leur scolarité en 2017.
[5] « Bac + 5, mais déclassés : la génération oubliée de la présidentielle », tribune de Sébastien Tran, directeur de l’école de commerce Audiencia, Le Figaro Etudiant, 5 septembre 2026.
[6] Note Flash du SIES n°69, juillet 2026.
[7] Last but not least, certaines licences pro (dans l’industrie ou la santé) garantissent davantage l’emploi que le master et ne conduisent pas au déclassement.
[8] C’est-à-dire occupant un emploi moins qualifié que celui auquel ils pourraient « normalement » prétendre. Source : Céreq, Enquête Génération 2017 (menée en 2020, 2023). Le déclassement est encore plus fort chez les bac + 2 que chez les bac + 5. Cf. État de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation en France, n°19
[9] Pour les diplômés du supérieur long, le niveau médian de revenu mensuel est de 2990 euros contre 2000 euros pour ceux qui sont « déclassés ».
[10] Voir aussi l’article d’Olivier Galland, « Les jeunes et le déclassement », Telos, 15 octobre 2025.
