L’état de la démocratie dans le monde un an après le retour de Trump edit
Où en est la démocratie dans le monde ? Les dérives autoritaires de la seconde Administration Trump, la montée des mouvements nationalistes et des extrêmes politiques un peu partout, leur arrivée au pouvoir dans certains pays, comme cela a été le cas récemment au Japon ou au Chili, tout cela amène à penser que la démocratie, et plus précisément la démocratie libérale, est en crise.
Dans un tel contexte, la parution du Democracy Report 2026 du V-Dem Institute était particulièrement attendue pour tenter de prendre le pouls de cette démocratie à l‘échelle mondiale. Le V-Dem Institute (V-Dem pour Varieties of Democracy), qui est rattaché à l’université de Göteborg (Suède), n’est pas un organisme très connu. Mais c’est tout de même la référence concernant les études sur la démocratie puisqu’il s’agit de la plus grande base de données au monde en la matière.
Or, comme on pouvait s’y attendre, le diagnostic n’est pas bon.
Ainsi, d’après le rapport, en 2025, la proportion de démocraties dans le monde est revenue au niveau qu’elle avait en 1995. C’est encore plus net pour la proportion de la population mondiale vivant en démocratie. Là, on est revenu au niveau de 1978. En 2005, 50 % de la population mondiale vivait dans une démocratie. Ce chiffre est tombé à 26 % en 2025. Pour le V-Dem Institute, cela signifie tout simplement que les gains de la « troisième vague de démocratisation », qui a démarré en 1974 avec la révolution des œillets au Portugal, ont été quasiment effacés.
Cette notion de vague de démocratisation a été forgée par Samuel Huntington dans son livre The Third Wave: Democratization in the Late Twentieth Century (1991). Celui-ci avait remarqué que chacune des vagues de démocratisation dans le monde avait été suivie par un reflux, que le V-Dem Institute qualifie de vague d’autocratisation.
La troisième vague d’autocratisation
D’après le V-Dem Institute, nous sommes en train de vivre la troisième vague d’autocratisation que l’on peut observer dans toutes les régions et qui a démarré en 2000. Et en 2025, « La ‘troisième vague d’autocratisation’ s’approfondit et s’étend et a récemment atteint l’un des principaux bastions démocratiques, les États-Unis d’Amérique (É.-U.) ».
L’autocratisation signifie que quasiment toutes les dimensions de la démocratie se dégradent plus qu’elles ne s’améliorent dans un grand nombre de pays. Autocratisation ne rime pas pour autant avec autocratie. Un pays qui s’autocratise devient moins démocratique, mais peut toujours être qualifié de démocratie, comme c’est le cas par exemple des Etats-Unis de Trump.
Les auteurs du rapport observent que l’autocratisation est devenue la tendance dominante depuis le début des années 2010 et qu’elle s’accélère depuis une décennie. Ils vont même jusqu’à se référer à un article qui explique que « la vague actuelle d'autocratisation est sans précédent par sa durée, son ampleur et son intensité – pire que celle des années 1930 à tous égards ». Cette troisième vague d’autocratisation est principalement portée par les courants politiques nationalistes, antilibéraux et d’extrême-droite.
Elle se traduit en premier lieu par un déclin du nombre de démocratie dans le monde. C’est en 2016 que le nombre de démocraties (démocraties électorales et démocraties libérales) a atteint un pic (95). En 2025, elles n’étaient plus que 87, soit moins que les autocraties (92). Mais ce déclin est encore plus spectaculaire si l’on se concentre sur les démocraties libérales. Un tournant s’est produit à la fin des années 2000 où le nombre de démocraties libérales a baissé de façon très nette passant de 45 en 2009 à 31 en 2025. Il y a désormais plus d’autocraties fermées dans le monde que de démocraties libérales, alors qu’il y a seulement une quinzaine d’années il y avait deux fois plus de secondes que de premières.
Cette autocratisation est encore plus spectaculaire lorsqu’on prend en compte la population puisqu’en 2025, 74 % de la population mondiale vivait dans une autocratie. Désormais, plus de personnes vivent dans des autocraties fermées (28 %) que dans des démocraties (26 %) et la proportion de la population mondiale sous un régime de démocratie libérale est désormais réduite à une portion congrue (7 %).
L’autocratisation de ces dernières années se traduit aussi par un recul de la liberté d’expression, de la liberté d’association, de la liberté et de l’équité des élections ou encore par la censure des médias. Le V-Dem Institute observe également une volatilité (transformation) croissante des régimes politiques et le fait que « Le monde n'a jamais vu autant de pays s'autocratiser simultanément qu'au cours des dernières années ». Ainsi, en 2025, cela a été le cas de 44 pays représentant 41 % de la population mondiale, dont 28 démocraties et y compris 5 démocraties libérales. Cela conduit les auteurs du rapport à affirmer qu’« aucun pays, y compris les démocraties occidentales établies de longue date, n'est à l'abri de l'érosion des normes démocratiques ».
Le cas des États-Unis de Trump
Le rapport était bien évidemment aussi très attendu sur son analyse de la première année de la seconde Administration Trump, qui est le symbole par excellence de cette autocratisation.
Pour le V-Dem Institute, on peut identifier, en effet, trois tendances dans ce reflux de la démocratie dans le monde. La première est un approfondissement de l’autocratie dans des Etats qui étaient déjà autocratiques. Le nombre d’autocraties fermées est d’ailleurs passé de 22 en 2019 à 35 en 2025.
La seconde est un reflux, voire un effondrement démocratique, dans les Etats qui s’étaient démocratisés à la fin du XXe et au début du XXIe siècle. C’est le cas de la Hongrie de Viktor Orban, de la Serbie d’Aleksandar Vucic, de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan ou de l’Inde de Narendra Modi.
Enfin, la troisième est un recul démocratique dans certaines démocraties traditionnellement stables, y compris dans ses bastions que sont l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord. En 2025, les Etats-Unis ne sont ainsi plus considérés comme une démocratie libérale, mais comme une démocratie électorale (démocratie où l’Etat de droit et les libertés civiles sont moins bien respectés que dans une démocratie libérale).
Le jugement des auteurs du rapport est d’ailleurs particulièrement sévère à propos des Etats-Unis de Trump. Ils estiment ainsi que le degré de démocratie y est revenu au niveau qu’il avait en1965, soit « l'année que la plupart considèrent comme le début d'une véritable démocratie moderne aux États-Unis » ; que les « contraintes législatives », tout comme les « contraintes judiciaires » atteignent leur niveau le plus bas depuis plus de 100 ans ; que les droits civiques et l’égalité devant la loi sont retombés aux niveaux de la fin des années 1960 ; et que la liberté d’expression est désormais à son plus bas niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Les auteurs du rapport sont d’ailleurs surpris de la rapidité de la dégradation de la situation démocratique aux Etats-Unis : « La rapidité avec laquelle la démocratie américaine est actuellement démantelée est sans précédent dans l'histoire moderne ». Trump a mis un an pour faire ce que Orban a fait en 4 ans, Vucic en 8 ans, Erdogan et Modi en une dizaine d’années.
En définitive, comme l’écrivent les auteurs de ce rapport, à coup sûr, « La démocratie est confrontée à des défis existentiels à travers le monde », tandis que « Le ‘centre de gravité’ de l’expérience humaine et de la gouvernance mondiale s’est fortement déplacé vers l’autoritarisme » et que « de nombreux pays vastes, peuplés et économiquement puissants s'autocratisent »
La situation est-elle pour autant perdue pour la cause démocratique ? Sans doute pas. Ces mêmes auteurs rappellent, en effet, qu’« environ 70 % des épisodes d’autocratisation de la ‘troisième vague’ ont été inversés ». Cela semble se produire tout particulièrement lorsque 3 éléments sont réunis : (1) la présence de « garde-fous institutionnels solides agissant comme des ‘freins’ à l'autocratisation » ; (2) une « action sociétale vigoureuse servant de ‘moteur’ à la renaissance démocratique » avec une opposition unie, une société civile forte et active, des médias indépendants et des manifestations pro-démocratie non violentes et populaires ; et (3) agir tôt, car on s’aperçoit que la plupart des revirements se produisent vers la fin du premier cycle électoral. Les élections à mi-mandat aux Etats-Unis en novembre prochain pourraient donc être un rendez-vous décisif pour l’avenir de la démocratie américaine.
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