Grèce: et maintenant? edit

Feb. 25, 2015

L’accord du 20 février esquissé entre autorités grecques et européennes a une apparence, celle du compromis de la dernière heure qui évite la crise aiguë, et une réalité, un compromis sémantique qui ne règle rien, accompagné d’un ballon d’oxygène temporaire. Le compromis rhétorique a été dénoncé au sein même de Syriza par Manolis Glezos, une figure historique de la résistance grecque. Étendre de quatre mois le « MFFA » (Master Financial Assistance Facility Agreement) et rappeler les obligations du « current agreement » pour ne plus prononcer le mot de « mémorandum », remplacer la Troïka par « les institutions » et rebaptiser les créanciers « partenaires » alors qu’on s’est engagé à ne pas agir sans leur accord, c’est effectivement préférer les mots à la substance.

Pourtant le Premier ministre grec Alexis Tsipras a salué cette première bataille gagnée car, estime-t-il, il a restauré la souveraineté grecque en reprenant l’initiative de la réforme (la Grèce n’est plus une colonie de la dette), il a obtenu qu’en 2015 l’urgence sociale prenne le pas sur la dette (l’objectif d’excédent primaire est diminué de moitié pour permettre le financement de mesures de lutte contre la pauvreté) et il a de plus convaincu ses partenaires que d’autres solutions que l’austérité étaient envisageables et qu’il se faisait fort, en quatre mois, d’en faire la démonstration (réforme fiscale, réforme de l’état, lutte contre la fraude et la corruption).

Un conflit de légitimité
Il est assez dérisoire d’essayer de départager les intransigeants grecs ou allemands et les conciliateurs européens car chacun reconnaît que le processus de négociation est en cours et que rien n’est réglé. Par contre ce qui s’est joué sous nos yeux est un conflit de légitimité, aggravé par la radicalité de Syriza et exacerbé par la personnalité du ministre grec des Finances, Yánis Varoufakis. L’issue de cette grande querelle permettra de dire si les Européens savent fabriquer du politique en inventant des solutions inédites au-delà de l’application des règles, imposer la loi des créanciers ou à défaut expulser les membres déviants de l’Union.

Conflit de légitimité car Tsipras s’est fait élire contre les « diktats européens » qu’il entendait abolir alors qu’il s’agissait d’accords négociés, signés et mis en œuvre par ses prédécesseurs de droite et de gauche avec les autorités européennes en échange de deux plans d’aide d’une ampleur considérable. En dénonçant unilatéralement ces accords, Tsipras entendait s’affranchir des règles européennes et des règles internationales alors que ce sont des gouvernements démocratiques qui ont aidé la Grèce quand elle n’avait plus accès aux marchés. Un gouvernement souverain garde des pouvoirs d’exception, le défaut comme l’a fait l’Argentine, ou la sortie de l’euro comme aurait pu le faire la Grèce. Ce qui fait la spécificité du cas grec c’est la stratégie du dedans/dehors qui consiste à réclamer une aide au nom de la solidarité européenne pour mener une politique au nom de la volonté du peuple souverain.

Ce conflit de légitimité est aggravé par la radicalité de Syrisa qui rejette sur l’extérieur la responsabilité des malheurs grecs et qui rejette autant l’austérité bruxelloise que les réformes structurelles de l’OCDE (libéralisation du marché du travail, du marché des biens et services…). Pour Syriza, en acceptant ses vues, l’Europe se sauve autant qu’elle aide la Grèce, puisqu’elle reconnaît l’erreur des politiques d’austérité, l’inadaptation des solutions promues par la Troïka et l’irréalisme des perspectives de remboursement de la dette.

Enfin le conflit de légitimité a été exacerbé par la personnalité de Varoufakis, un professeur de théorie des jeux qui joue à découvert, néglige le jeu de l’adversaire et pratique plus volontiers la défense de rupture que la recherche du compromis. Bref un professeur qui ne résiste pas à l’attrait d’un mot d’esprit et qui considère que ses réflexions du moment peuvent être partagées en temps réel avec le public.

L’accord du 20 février présente donc ce double avantage de fournir une première réponse au conflit de légitimité entre élus grecs qui rejettent l’austérité et élus européens qui s’interrogent sur les aides à la Grèce, et au-delà à la question de la soutenabilité de compromis qui ne règlent pas la question de la solvabilité grecque.

Retour sur quatre semaines de crise
Revenons donc sur ces quatre premières semaines de la troisième crise grecque, une crise provoquée par une alternance démocratique.

Du côté grec le rejet du mémorandum, de l’austérité et de la Troïka honnis, l’affirmation d’un programme de rupture sociale revenant sur l’acquis des réformes libérales, et la demande d’un financement intérimaire de six mois pour proposer un nouveau plan sont présentés comme des décisions souveraines. Les mesures revenant sur les réformes du marché du travail, les suppressions de postes de fonctionnaires, les privatisations, le salaire minimum, le niveau des pensions inscrites au programme ayant été validées par le peuple, ils ne se prêtent guère à la négociation. Cette position a été nourrie par le procès en responsabilité exclusive de l’Europe dans les malheurs de la Grèce et par le rôle pionnier que la Grèce s’est assignée dans la rédemption de l’Europe. Mais pour être crédible dans une négociation, cette position devait être confortée par un plan B, faute de quoi le risque imminent de solvabilité ne pouvait conduire qu'à un défaut. Ce qu’un dessinateur de presse a parfaitement résumé en caricaturant un Varoufakis menaçant son partenaire en pointant son pistolet sur lui même !

Du côté européen, l’alternance politique ne peut abolir les engagements d’un pays membre, d’autant que d’autres pays peuvent avoir l’envie de remettre en cause leurs propres obligations, la tentation était donc de reprendre le cours de la négociation là où elle avait été laissée quand Samaras a convoqué des élections anticipées, et donc appliquer pleinement le mémorandum, ce mélange d'austérité et de rigueur sous l'autorité de la Troïka qui précisément avait abouti au succès de Syrisa. Mais pour que cette stratégie puisse marcher, il fallait que les Européens soient prêts à assumer le Grexit

La négociation va se dérouler en trois temps, sur fond de provocations à répétition de Varoufakis.

Dans un premier temps le ministre grec des Finances insiste sur la réduction de la dette et demande à cette fin la convocation d’une réunion internationale sur le modèle de 1953, cependant que le Premier ministre insiste pour l’application du programme de Syriza, qui démonte les réformes de la Troïka, avec l’argent européen. Les alliés potentiels, notamment italiens, sont renvoyés à leur propre insolvabilité. Les diverses prestations de Varoufakis provoquent la sidération tant l’impréparation, la provocation et la désinvolture semblent tenir lieu de programme.

Dans un deuxième temps, l’Allemagne laisse entendre que le Grexit est envisageable car le risque de contagion est plus limité qu’en 2012. Entre l’aléa moral d’une réduction de la dette et le risque de contagion consécutif à un Grexit, M. Schauble a fait son choix. Il lui vaudra d’être affublé d’un uniforme nazi et d’une moustache hitlérienne par un journal proche de Syriza ! La confrontation devenant publique, Varoufakis commence le rétropédalage  en abandonnant la revendication sur la dette en acceptant que la Troïka soit remplacée par les institutions et en affirmant que 70% du Mémorandum est parfaitement compatible avec le programme gouvernemental les 30% restants pouvant être coproduits avec l’OCDE.

Pour conclure la négociation, Varoufakis sort de scène au profit de Tsipras. Celui-ci demande un délai de six mois pour élaborer une politique alternative et en vérifier la compatibilité avec les engagements européens déjà pris en échange d'un gel du programme sur lequel Syriza s’est fait élite, d’un programme humanitaire dont les modalités et les financements restent à définir. L’accord du 20 février, confirmé le 24, accorde un délai de quatre mois, autorise un programme social de lutte contre la pauvreté et substitue à des mesures d’économies de nouvelles rentrées fiscales.

Pour les Français cet accord a un étrange parfum, celui des compromis Jospin et Hollande lorsque nous refusions le Pacte de stabilité et le Traité budgétaire et qu’à l’arrivée nous acceptions le premier parce que le terme de croissance (PSC) était ajouté et le second parce que le… terme de croissance était ajouté (TSCG) sans que rien dans la substance des accords initiaux ne soit modifié.

Le bol d’air n’est pourtant pas à négliger. Dans une Grèce qui rechute, dont les rentrées fiscales s’étiolent, dont les spreads de taux remontent et dont les sorties de capitaux s’accélèrent, reconnaître la nécessité de mesures humanitaires, relâcher la pression pour 2015 et ouvrir la perspective d’un financement normal auprès de la BCE n’est pas négligeable.

Les querelles du programme de transition ne peuvent masquer toutefois les deux questions centrales soulevées par les autorités grecques, à savoir l’alternative à l’austérité et la soutenabilité de la dette. Un troisième plan de sauvetage devra donc être négocié pendant la période de transition.

Et maintenant ?
Ce plan devra régler les besoins de financement de la Grèce déjà identifiés et trouver des substituts aux mesures jusqu’ici envisagées par la Troïka, comme l’augmentation de la TVA ou la réduction des pensions. Il devra être compatible avec les exigences de la communauté politique européenne : rien ne peut justifier que les pays du Sud de l’Europe participent à un troisième plan de sauvetage grec pour permettre au gouvernement grec de servir des pensions et un Smic plus généreux en Grèce que chez eux. Pas davantage, on ne peut justifier un rééchelonnement de la dette qui aurait pour effet d’alléger la facture des Grecs dans des proportions supérieures à la charge qu’acceptent de payer les Portugais, les Irlandais ou les Italiens…

À l’inverse, les Grecs peuvent faire la preuve qu’à l’intérieur du cadre européen une autre politique est possible, qui substitue la taxation des plus riches aux coupes dans les budgets sociaux, qui modernise la gestion publique au lieu de réduire le service public, qui privilégie les investissements d’avenir sur l’attrition de l’état. Une telle politique, si elle venait à être adoptée et suivie d’effets, pourrait justifier des mesures de rééchelonnement de la dette et créer un précédent politique.

Pour autant, on ne peut exclure que cette tentative échoue et que les dissensions internes à Syriza s’aggravant, l’hypothèse du Grexit soit à nouveau considérée.

Mais le Grexit ne peut être envisagé dans sa seule dimension économique : la montée des tensions au Sud et à l’Est de l’Europe commandent une attitude plus solidaire, voire des transferts du Nord de l’Europe vers le Sud au nom d’objectifs de défense communs. Par ailleurs la montée des contestations contre les politiques de stabilité financière dans un contexte de croissance molle et de risque déflationniste doit trouver aussi une réponse politique. L’Europe doit redevenir désirable, faute de quoi l’indifférence à l’égard de son futur grandira davantage parmi les peuples.

De ce point de vue la crise grecque est bien au cœur de toutes les questions européennes de croissance, de redistribution, de gouvernance et même de sécurité.