La Hongrie et l’Ukraine: une réconciliation sous conditions edit
Conclure un accord un 4 juin n’est certainement pas neutre vu de Budapest : c’est à cette date que la Hongrie a signé le traité de Trianon en 1920, perdant alors les deux tiers de son territoire tout en laissant une partie significative des Hongrois hors de ses frontières. Symboliquement, c’est aussi à cette date que le nouveau Premier ministre Peter Magyar a choisi d’annoncer un accord « total » avec Kiev sur les droits de la minorité hongroise de Transcarpathie. Il lève dans la foulée un veto de dix-sept mois que son prédécesseur Viktor Orbán avait opposé à l’ouverture des négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. L’idée n’est pas tant de refermer les plaies de Trianon (toujours profondes) que de marquer une rupture avec l’ère Orbán en rénovant la relation ukraino-hongroise afin de renouer avec Bruxelles.
Un tel geste n’est d’ailleurs pas sans précédent : on se souvient que le président tchécoslovaque Václav Havel, pour sa première visite à l’étranger en 1990, avait choisi Munich (avant même de se rendre à Bratislava), manière d’assumer frontalement la question des Sudètes et de signifier que la réconciliation passe aussi par la reconnaissance des mémoires blessées. Mais l’accord du 4 juin a-t-il la même portée ? Faut-il voir dans ce développement « une nouvelle page dans nos relations, une page fondée sur le respect mutuel, la confiance et notre avenir européen commun », comme l’a avancé le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriy Sybiga ? Si le signal est incontestablement positif pour Kiev, penser que cette relation restera sans embûche serait une illusion.
Un acteur rationnel, non un ami de l’Ukraine
La première erreur serait de prendre le Premier ministre Magyar pour ce qu'il n’est pas, à savoir avant tout un ami de l’Ukraine. Lui-même s’en est défendu pendant la campagne : il est « pro-hongrois », et non « pro-ukrainien ». Sa logique est celle d’un maximisateur d’intérêts nationaux, et l’accord du 4 juin, inspiré dans son essence par le ministre des Affaires étrangères du précédent gouvernement (les « 11 points de Szijjarto »), s’explique d’abord par la contrainte budgétaire. Sous Orbán, la Hongrie a vu ses fonds européens se bloquer progressivement, sous l’effet cumulé des procédures pour État de droit et des représailles liées à l’obstruction systématique sur le dossier ukrainien. En juin 2026, l’enjeu est chiffrable : plus de seize milliards d’euros risquent de disparaître définitivement si un plan de réformes crédible n’est pas présenté à Bruxelles avant la fin août. De manière sibylline, la Commission, par la voix d’Ursula von der Leyen, a lié le déblocage de ces fonds à un changement de posture de Budapest sur l’Ukraine.
Peter Magyar a donc construit une stratégie cohérente : adhésion au Parquet européen (rupture nette avec le Fidesz, qui avait toujours refusé de reconnaître cette juridiction), renforcement de la Direction de l’intégrité, et poursuites engagées contre l’entourage d’Orbán pour détournement présumé de fonds européens (des milliards versés à trois entreprises à des prix artificiellement gonflés, selon l’Autorité hongroise d’intégrité). Autant de gages envers Bruxelles, autant d’arguments à usage interne aussi : Magyar administre la preuve qu’il protège les contribuables hongrois mieux que son prédécesseur ne le faisait, obtenant ainsi des ressources nécessaires pour la modernisation économique du pays.
Sur la question ukrainienne elle-même, la tactique obéit à la même logique d’efficacité. Là où Orbán bloquait sans négocier, Magyar a négocié pour obtenir quelque chose, et il obtient en cédant sur la forme plutôt que sur le fond. L’accord repose non sur une modification législative immédiate mais sur un plan d’action gouvernemental actualisé, simple « promesse » dont la mise en œuvre juridique (modifications des lois sur l’éducation, statut du hongrois comme langue officielle en Transcarpathie, protection des minorités nationales) incombera à une Verkhovna Rada (le Parlement ukrainien) sous pression de guerre. Les termes de l’échange politique sont connus : Magyar déverrouille le processus d’adhésion à l’UE en échange d’engagements ukrainiens dont l’exécution est différée à fin 2026-2027. La Hongrie s’est réservée par ailleurs explicitement le droit de revenir sur sa décision jusqu’à la conférence de Luxembourg du 15 juin, ce qui constituait une ultime clause de sauvegarde.
Cette méthode a aussi une valeur d’exemple régional. Le Premier ministre hongrois est simultanément engagé dans des contentieux similaires avec Bratislava et Belgrade sur les droits des minorités hongroises de Slovaquie et de Serbie. À ce stade, seule la négociation avec l’Ukraine connaît une issue positive. Budapest peut donc se prévaloir d’une démonstration : avec la méthode Magyar, la négociation rapporte plus que le blocage, ce qu’Orbán n’avait jamais voulu admettre.
Le pari européen, sans brûler les ponts russes
La recomposition géopolitique plus large dans laquelle s’inscrit ce pivot mérite également d’être mentionnée. Le nouveau gouvernement hongrois a clairement identifié quatre axes de refonte de sa politique étrangère : lever le veto sur l’Ukraine, rebâtir la confiance avec Bruxelles, réviser les relations avec la Russie, et reconstruire un axe bilatéral avec la Pologne au sein d’un Groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie) profondément fracturé.
Actuellement, l’axe européen est le plus avancé. Dans sa stratégie, Magyar mise sur Bruxelles, et il a besoin d’un succès visible avant la fin de l’été pour sécuriser le déblocage des fonds. Mais il serait inexact d’en déduire un alignement complet sur la posture des Vingt-Sept, marquant une rupture totale avec son prédécesseur. De fait, la « révision » des relations avec Moscou reste délibérément floue, en particulier en matière énergétique. Le Premier ministre a fait preuve de cohérence à ce sujet : avant et après les élections d’avril 2026, il a insisté sur la reprise rapide des flux via l’oléoduc Drujba pour des raisons de sécurité énergétique et de prix du carburant en Hongrie. En outre, le chantier nucléaire de Paks II, financé et construit par Rosatom, est toujours en cours et ne peut être interrompu du jour au lendemain. Enfin, des intérêts économiques hongrois substantiels sont encore présents en Russie au-delà de l’énergie, des activités d’OTP Bank aux intérêts du groupe pharmaceutique Gedeon Richter.
Pour Magyar, maintenir un canal de communication avec Moscou n’est pas une sympathie idéologique : c’est tout simplement du réalisme énergétique et commercial. En marge de la réunion informelle de Gymnich, la Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Kaja Kallas, a rappelé que l’Europe ne serait jamais un « médiateur neutre » entre la Russie et l’Ukraine, défendant ses propres intérêts de sécurité. Budapest, elle, n’a pas totalement renoncé à l’ambiguïté stratégique qui lui confère une utilité dans toute future architecture de négociation.
Ce positionnement n’est pas sans cohérence. La Hongrie peut s’offrir le luxe d’être à la fois le bon élève budgétaire de Bruxelles et l’interlocuteur discret de Moscou, à condition que ces deux rôles ne se contredisent pas frontalement. Pour l’instant, Peter Magyar joue sur les deux tableaux avec habileté. La question est de savoir combien de temps cette position d’équilibre restera tenable, et sur quels soutiens il peut compter parmi les dirigeants européens actuels, notamment si la guerre s’éternise et force les Européens à des choix plus tranchés.
L’autre recomposition structurelle, encore embryonnaire, concerne le Groupe de Visegrád. Sous Orbán, la Hongrie avait transformé le V4 en instrument d’obstruction au sein de l’UE, faisant alliance au gré des sujets, des homologues et des circonstances. Dernièrement, Viktor Orbán avait pu s’appuyer sur le Slovaque Robert Fico pour faire valoir nombre de ses vues. Par contraste, Magyar semble vouloir refonder un axe bilatéral avec le Premier ministre polonais Donald Tusk, qui s’était profondément éloignée de Budapest. Si ce rapprochement se confirme, il modifierait significativement la géographie politique de l’Europe centrale et l’éloignerait de la tentation illibérale.
Des obstacles qui ne sont pas totalement levés
Il serait prématuré, cependant, de conclure que la page est définitivement tournée. L’accord ukraino-hongrois repose sur une architecture fragile, et plusieurs points durs demeurent.
Sur le contenu même de l’accord, deux questions n’ont pas trouvé de solution. La représentation de la minorité hongroise à la Verkhovna Rada, soit le onzième et dernier point des revendications hongroises, a été « gelée » : l’Ukraine s’est engagée à consulter le Conseil de l’Europe et l’OSCE, sans horizon défini. L’utilisation de l’hymne hongrois dans les écoles reste en litige : Kiev refuse d’accorder des droits spéciaux aux « symboles d’État étrangers », tandis que Budapest soutient que l’hymne est une « prière nationale », et non un symbole étatique. Ces deux points sont techniquement secondaires, mais politiquement explosifs dans un contexte de guerre, où toute concession en faveur d’une minorité liée à un État tiers est susceptible d’être instrumentalisée.
Sur la dynamique politique, le problème de fond est que l’intérêt du Premier ministre hongrois à se réconcilier avec l’Ukraine est conjoncturel, non structurel. Il tient à la pression budgétaire européenne et à la nécessité de se démarquer d’Orbán sur son propre terrain nationaliste. Si les fonds sont débloqués, si Orbán est définitivement mis hors-jeu judiciaire et politique, ainsi que le système qu’il avait patiemment construit, alors cette pression s’allègera, et les incitations à maintenir la coopération avec Kiev s’affaibliront d’autant. Autrement dit, la fenêtre de tir est ouverte maintenant ; elle ne le sera pas nécessairement dans dix-huit mois.
Enfin, la mise en œuvre de l’accord dépend en Ukraine d’une Verkhovna Rada qui devra voter, en période de guerre, des lois sensibles sur les droits des minorités linguistiques, tout en veillant à ce qu’elles ne s’appliquent pas à la langue russe. Cette contrainte demeure certes surmontable, mais elle n’en reste pas moins tangible : les échéances de fin 2026 et de 2027 constituent autant de moments potentiellement sensibles. La dégradation récente et profonde des relations entre la Pologne et l’Ukraine (malgré le constant soutien militaire, économique et politique apporté par Varsovie) en offre une illustration frappante. Les tensions ravivées autour des questions mémorielles, en particulier le décret signé par Volodymyr Zelensky le 26 mai 2026 attribuant à une unité d’élite des forces spéciales le nom de « héros de l’UPA », alors même que ces derniers furent impliqués dans les massacres de Volhynie et de Galicie orientale (près de 120 000 civils polonais tués entre 1943 et 1945), montrent clairement que ce point ne saurait être tenu pour acquis.
Si une page semble être tournée, le livre, lui, reste ouvert. La relation ukraino-hongroise entre dans une phase de pragmatisme partagé, et non d’amitié retrouvée ou de confiance refondée. Il s’agit plutôt de calculs mutuellement compatibles. Kiev a besoin que Budapest lève ses vetos pour avancer vers l’UE ; Budapest a besoin de Bruxelles pour financer sa reconstruction économique post-Orbán ; Bruxelles a besoin que la Hongrie rentre dans le rang pour préserver la fragile mais durable unité européenne face à la Russie. Ce triangle d’intérêts demeure pour l’instant solide.
Mais il ne faut pas confondre la solidité des intérêts avec la solidité des institutions. L’accord du 4 juin est une promesse gouvernementale, pas un traité. Peter Magyar dirige un pays dont les structures démocratiques ont été méthodiquement fragilisées pendant seize ans. Et s’il est « pro-hongrois » avant d’être quoi que ce soit d’autre, il est aussi, comme tout dirigeant, soumis à la pression des événements, dont la guerre en Ukraine reste certainement la variable la plus imprévisible. La paix des pragmatiques est la moins romantique des paix. Elle est à la fois souvent la plus durable, mais aussi la plus fragile dès lors que les calculs changent.
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