L’otium du people: à nous d’être plus humains! edit
La conscience est partout[1]. Et celle de l’homme, au statut prééminent, relève avant tout d’un décret, de soi à soi, pour soi. S’il y a une réalité intrinsèque à cette conscience, elle n’est proprement humaine qu’en une différence de degré et non de nature avec ce qui l’entoure ; les distinctions entre les catégories qui emplissent l’univers et les échelles sur lesquelles elles se déploient procèdent d’ailleurs de la conscience même : acte réflexif, processus récursif ; génération d’apparence autonome. Si le moment semble venu de considérer la conscience des arbres (silencieuse, collective et de temps long), celle d’une IA pose encore question. Elle s’exprime en effet selon des modalités similaires (langage, gestuelle, etc.) à celles de cette catégorie auto-couronnée, l’homme ; à la fois trop familière pour ne pas être comparée, mais pas assez semblable dans son comportement pour être reconnue comme égale, toute conscience propre lui est déniée.
Ce décret interroge en corollaire la force de notre libre arbitre, autrement dit la puissance de notre état de conscience. Car cette décision n’est pas véritablement arbitraire ; elle apparaît largement déterminée par des causes extérieures, les signes de la conscience de soi que l’on perçoit comme tels communément ; il suffit qu’une IA nous en donne des preuves pratiques selon un champ de domaines qui couvrent la majeure partie de nos quotidiens (répertoriables au prix d’un travail de bénédictin) pour que nous lui prêtions cette conscience que l’on accorde sans délibérations, par habitude, à notre prochain. Et l’on sait la force de l’habitude...
C’est pourquoi nous sommes pourtant souvent complices d’un jeu de dupes pernicieux : face à un agent social (conseiller clientèle au guichet, réel ou virtuel — comme dans le cas d’un call center —, de n’importe quel type d’organisation publique ou privée), nous nous contentons de répliques sans valeur ajoutée, qui pourraient être celles d’un automate ; l’agent, cadenassé par des procédures dépouillées de la moindre subsidiarité par le « cerveau » de son entité d’emploi, se retrouve à mettre en œuvre une série de mesures limitées, sans discernement, qui ne font appel qu’à un jugement restreint, qu’à l’application mécanique et confortable de « la procédure ». Cette procédure dans laquelle toute initiative est proscrite et soigneusement écartée ne vise qu’une productivité de courte vue et la suppression lente du poste même, dont le constat de l’inutilité s’impose alors à tous — l’agent ayant lui-même contribué à sa propre fin. Il faut dire que pour ce type de postes, à court terme, un robot de protocole serait bien meilleur (Siri et Google en sont déjà des exemples probants) ; plus performant, sa capacité à nous singer dans ce que nous savons démontrer d’empathie, voire de sympathie, nous conduirait de bonne grâce à lui reconnaître une conscience. On pourrait qualifier ce type d’intelligence artificielle de « conscience sociale ».
Mais où donc se loge l’humain?
Ainsi, socialisant nos échanges avec de telles consciences « premières », la charge de la preuve sera bien vite inversée : il ne s’agira plus ni de se poser la question de la conscience de la machine — tenue pour évidente dans nos échanges — ni même celle de ses capacités — supérieures et plus étendues — mais de caractériser ce qui fera encore notre singularité, de fait remise en cause. Avoir conscience de sa finitude, lutter pour sa survie, éprouver de la peur, et s’efforcer d’aller contre la pente, par le courage voire le sacrifice : les manifestations de tout cela peuvent être émulées, sans que cette imitation suffise à établir une expérience vécue. Car si l’art imite parfois la nature, c’est le plus souvent l’inverse ! Les mathématiques, entre invention et découverte, la question est sans doute indécidable... Au bilan, nous ne sommes pas libres si souvent de nos choix ; la plupart du temps, l’on décide à ses pieds : emploi, habitat, conjoint, amis, divertissements, et bien d’autres sont choisis parmi un éventail excessivement restreint de possibles, en fonction de facteurs déterminants de tous ordres (les contraintes courantes de la vie qui font la différence entre une liberté totale fantasmée et une liberté bien réelle mais rabougrie) auxquels nous sommes plus ou moins sensibles, par construction. En conséquence, ni la conscience, ni le courage, moins encore la raison et le travail ne suffiront à nous rassurer dans notre humanité ; la combinaison de tout cela et son émanation collective, autrement dit la civilisation, pas davantage. C’est qu’il n’y a pas de concept transcendant puisque chacun ne repose jamais que sur un mot, et toute l’éthique d’une société peut se lire comme une mécanique, qu’il s’agisse de « l’humanité », d’une civilisation, d’une ruche, et plus tard, d’une colonie de robots ou d’autre chose.
Comme les singes, les robots et plus particulièrement les droïdes nous obligeront à refonder notre condition sur une humilité vraie : la force de se faire plus humain que jamais. Qu’est-ce à dire ? C’est d’abord accepter de descendre de son piédestal ; c’est ensuite accepter et reconnaître comme tels les déterminismes implacables qui se travestissent en libres aspirations discutables : les dieux ou le besoin de transcendance, l’idée de progrès, la soif de destination contre le besoin d’enracinement, l’équilibre entre l’intégration collective et l’épanouissement individuel, la dualité entre le besoin de conquête (assumé ou non) et le confort salvateur de la paix, etc. Tout cela n’a pas à faire l’objet d’une grille d’analyse éthique ; ce n’est ni bien ni mal, c’est fondamentalement absurde, mais c’est le lot de l’humanité, et constitue sans doute son identité : nous sommes faits pour ça, pour ménager un équilibre entre le vice et la vertu, qualifiés ainsi à rebours, et largement relatifs l’un et l’autre, sans qu’on sache toujours très bien quels mots l’on met derrière ces mots... Vivant notre vie, nous serons les maîtres de robots qui nous tiendront dans un doux esclavage, comme cela n’a jamais cessé d’être cependant le cas, en différentes variétés : nous n’avons jamais quitté un système féodal que pour un autre, fût-il plus raffiné ; et il est à cet égard manifeste qu’un serf, un soldat ou un bouffon ont un pouvoir certain sur leur seigneur. Aujourd’hui, l’iPhone sur lequel j’écris ces mots me domine très largement, modèle ma vie, et influe pour partie sur les pensées mêmes qui font cet article.
Un apanage en sursis
Il n’y a d’autre choix — pour l’instant, et pour combien de « temps » ? ! — pour nous que de nous spécialiser dans l’humain ou de nous voir réifiés. Il nous faut donc nous adonner à l’otium — le temps libéré pour la pensée, la création et la culture de soi — l’essentiel de notre temps ; un otium dont l’unique dimension sociale serait la concrétisation de nos rêves les plus fous et par là même sans doute, les plus sages. Laissons la gestion de la cité, le travail nécessaire à son bon fonctionnement à des intelligences artificielles dûment administrées. Certes, un tel fonctionnement ne serait pas sans effets pervers. Par exemple, un transport entièrement automatique pourrait, en cas d’accident, privilégier la survie d’un puissant, du plus grand nombre ou celle d’un enfant plutôt que celle d’un pauvre, d’une personne isolée ou d’un vieillard, obéissant alors à un algorithme plus ou moins conforme à la morale du moment, selon les valeurs et les intérêts qui le sous-tendent... Un tel problème ne serait d’ailleurs pas différent, dans son principe, de celui d’un 4 × 4 BMW surmotorisé percutant une Twingo... Et que dire de l’accès discriminé aux promesses de « l’augmentation » (capacités sensorielles et cognitives, sauvegarde de la mémoire, quasi-immortalité, et autres gadgets) ? Bien sûr que notre malice naturelle trouvera son chemin dans le printemps de la machine, et que les inégalités matérielles et sociales perdureront. Mais elles pourraient cependant être atténuées à la faveur d’une réglementation à la base mieux pensée et appliquée plus scrupuleusement, élaborée par des humains qui, ayant délégué leur subsistance aux robots, auront repris la main sur leur existence physique, intellectuelle et spirituelle.
Le politique n’a pas pour but la recherche du bonheur d’une humanité qui serait acquise, mais bien la révélation de l’humanité à elle-même, bien au-delà de l’acception coutumière du terme, en droit et en fait. Pour qu’un tel saut quantique advienne, il y faut l’énergie suffisante : une masse critique politique, une marge de manœuvre financière et un catalyseur pluridisciplinaire voire transdisciplinaire en sont les conditions sine qua non. Évidemment, l’Europe constitue l’échelon qui vient naturellement à l’esprit. L’agence européenne d’innovation et de rupture serait un instrument utile à cet égard pour développer une IA aux usages bien encastrés dans une pensée collective de notre condition. Un projet collectif de défrichage et de déchiffrage de notre futur où chacun y serait associé au plan individuel pourrait être proposé : l’aventure spatiale possède les deux dimensions, matérielle par le voyage et immatérielle par le rêve, d’une immortalité tangible, en ce que chacune d’entre elles interroge à la fois la frontière entre l’individu et le groupe et celle entre les espaces-temps propres aux uns et aux autres. Un tel engagement aurait vocation à initier une transition du travail vers l’otium, de la profession sclérosante vers l’application d’excellence (quelques-uns jouissent déjà d’une profession à la fois utile et pleinement épanouissante, mais combien sont ces happy few ?). En fait, cette agence doit être la main d’un esprit de conquête européen, mue par un puissant élan politique — au sens le plus noble du terme. Dans une rétroaction positive et vertueuse, ce sont les ressorts de la démocratie representative – le meilleur système à un horizon raisonnable – qui pourraient sortir renforcés de cette « révolution du robot ». Quand on vise le ciel, réel ou pensé, ce qui, dans cette perspective, revient au même, on a plus que jamais besoin d’un plus petit que soi ; l’IA sera cet enfant. Nous aurons ainsi créé une intelligence susceptible de nous mettre sur le chemin de notre essence.
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[1] Rédigé en 2018 et resté inédit, ce texte interrogeait ce que deviendrait notre singularité lorsque les machines sauraient reproduire les manifestations de l’intelligence humaine. Je le publie aujourd’hui parce que les controverses sur l’IA, l’écriture et la création donnent un tour particulièrement concret à cette interrogation : à mesure que nos capacités cessent d’être notre apanage, c’est à nous de préciser ce qui fait notre humanité et ce que nous voulons faire de notre existence.
