Sommet Trump-Xi: le piège de la marginalisation européenne edit
Le sommet Trump-Xi de mai 2026 n’a pas seulement rouvert un canal de discussion sino-américain, il a surtout rappelé une réalité inconfortable : l’Europe reste suspendue à des décisions prises ailleurs, comme la création annoncée de deux conseils bilatéraux consacrés au commerce et à l’investissement sino-américain.
À chaque rencontre entre Washington et Pékin, les Européens scrutent les communiqués, anticipent les effets de diversion commerciale, s’inquiètent d’un éventuel compromis stratégique et calculent les conséquences pour leurs industries. Qu’ils s’affrontent ou qu’ils se parlent, les États-Unis et la Chine structurent déjà l’agenda stratégique européen. L’enjeu pour l’Union européenne est de prendre conscience que non seulement la guerre commerciale sino-américaine peut la fragiliser, mais que l’entente sino-américaine peut aussi la marginaliser.
Une parité stratégique désormais assumée
Le sommet a servi à Pékin de point d’orgue dans la démonstration de son rattrapage face aux États-Unis. Un rattrapage économique, grâce à plusieurs décennies de croissance rapide, souvent à deux chiffres dans les premières phases de son décollage. Un rattrapage technologique, grâce à sa concentration dans l’innovation technologique. La Chine est première en nombre de brevets déposés depuis 2010. Elle est maintenant première en « recherche à impact » sur les technologies critiques. Dans sa mise à jour de mars 2026, le think tank australien ASPI montre que la Chine domine 69 des 74 technologies de pointe suivies. Enfin, rattrapage géopolitique. grâce à la mise en place de leviers d’actions (les Nouvelles Routes de la soie, le financement d’infrastructures en Afrique et en Amérique latine), des réseaux d’alliances (les BRICS, l’organisation de coopération de Shanghai) et des leviers de menaces (un quasi monopole sur l’extraction et le raffinage de nombreuses matières premières critiques, le contrôle de la production dans de nombreuses chaînes de valeur).
Le 2 avril 2025, le jour où le Président Trump a souhaité imposer des droits de douane exceptionnels à la Chine, ce sont ces leviers, patiemment accumulés, qui ont permis à Pékin de ne pas subir l’escalade tarifaire mais d’y répondre, jusqu’à imposer une négociation d’égal à égal.
Le sommet a ainsi offert à Pékin une scène idéale pour transformer ce rattrapage en image politique : Xi Jinping recevant Donald Trump, les délégations traitées dans une stricte symétrie protocolaire, et la Chine donnant à voir non plus une puissance en quête de reconnaissance, mais un acteur capable d’imposer les termes visuels et diplomatiques de la parité.
Deux lectures du sommet
Washington cherchait des résultats tangibles : stabilisation commerciale, annonces d’achats chinois, réouverture de canaux économiques et, sur le plan géopolitique, une forme de coordination minimale sur l’Iran. Pékin cherchait surtout une stabilisation des relations commerciales entre égaux, dans laquelle Taïwan demeure la ligne rouge centrale.
Le principal point d’entente a été la création de deux conseils sino-américains, l’un consacré au commerce, l’autre à l’investissement. Leurs champs d’action sont encore incertains mais leur fonction politique est déjà claire : offrir un cadre de gestion bilatérale de la rivalité.
On peut voir dans ce sommet une simple « bulle d’oxygène ». Rien de structurel n’a changé. Les États-Unis continuent de chercher à ralentir l’ascension technologique chinoise, notamment dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les technologies quantiques et les usages militaires du numérique. La Chine poursuit sa stratégie d’autonomie industrielle, de montée en gamme et de sécurisation de ses approvisionnements. Les deux économies resteront profondément imbriquées, mais politiquement de plus en plus méfiantes.
Dans ce scénario, le sommet n’est qu’une trêve tactique : une suspension partielle des tensions, utile aux marchés, aux industriels et aux dirigeants, mais incapable de modifier le fond de la rivalité. La compétition resterait structurante, simplement mieux encadrée à court terme.
La seconde lecture est plus incertaine: celle du début d’une « coexistence contrôlée », c’est-à-dire un encadrement de la relation via la définition de sphères de rivalités et de zones d’ententes. Le communiqué final de la partie chinoise parle à dessein du début d’une « stabilité stratégique constructive ». Pékin ne cherche pas seulement des concessions commerciales, mais à encadrer les États-Unis dans une relation prévisible, entre égaux, durable, dans laquelle la concurrence serait acceptée mais contenue.
Un point en particulier va déterminer la bascule entre ces deux scénarios : jusqu’où Washington sera-t-il prêt à donner à Pékin des gages de retenue sur Taïwan, sans remettre en cause l’ambiguïté stratégique américaine ni la sécurité de l’île ?
Pourquoi l’Europe risque de perdre dans les deux cas
En 2025, les nouvelles barrières commerciales sino-américaines ont déjà fortement impacté les importations américaines de produits chinois. Ils ont chuté de près de 20 %, tandis que les exportations chinoises vers l’Union européenne ont sensiblement augmenté, de l’ordre de 7 à 9%. Si la rivalité sino-américaine reprend sous forme de guerre commerciale, nul doute que l’Europe subira d’abord un effet de diversion. Le marché européen, relativement ouvert, est le débouché naturel de cette réorientation.
Mais le scénario inverse n’est pas nécessairement meilleur. Si Washington et Pékin parviennent à organiser leur coexistence, l’Europe pourrait être marginalisée d’une autre manière : non par le choc, mais par le compromis. Des standards technologiques, des règles de contrôle, des listes de produits stratégiques pourraient émerger d’un dialogue bilatéral où l’Union européenne n’aurait qu’un rôle secondaire.
Dans une guerre commerciale, l’Europe encaisse les surplus. Dans une coexistence managée, elle encaisse les décisions. Dans les deux cas, elle découvre que son poids économique ne se transforme pas automatiquement en puissance stratégique.
La leçon européenne de ce sommet est donc claire : une Europe désunie restera condamnée à retenir son souffle devant des conversations qui engagent pourtant son avenir industriel et stratégique. Deux illusions doivent être écartées.
Le premier écueil est de croire que les États membres, seuls, seraient plus forts que l’Union européenne. Les échanges bilatéraux récents entre Pékin et les capitales européennes ont montré que lorsque Paris ou Londres se présentent comme puissances globales, les communiqués chinois les ramènent souvent au registre d’une relation bilatérale régionale invoquant en priorité la « coopération culturelle », « éducative » ou « économique » loin du vocabulaire de « stabilité stratégique » réservé à Washington.
La seconde est de croire que la profondeur du marché européen, à lui seul, suffit à faire puissance. C’est notre dernier avantage comparatif, mais il s’érode.
Le défi est désormais de les articuler dans une stratégie commune. Cela suppose de parler à la Chine avec une position européenne claire, et non comme une addition de vulnérabilités nationales. Cela suppose de coordonner politique commerciale, politique industrielle, politique de concurrence, sécurité économique et diplomatie. Cela suppose aussi de réduire les dépendances critiques non par slogan, mais par financement, diversification, recyclage, partenariats miniers, capacités de raffinage et commandes publiques stratégiques.
Le sommet Trump-Xi n’a donc pas seulement parlé des relations entre les États-Unis et la Chine. Il a mis en lumière le risque pour l’Europe de ne pas être à la table. À défaut d’unité, l’Europe restera dans la position la plus inconfortable : retenir son souffle lorsque Washington et Pékin s’affrontent, puis s’inquiéter lorsqu’ils se parlent. L’Europe peut être marginalisée autant par la guerre sino-américaine que par leur entente. C’est précisément ce piège qu’une politique européenne de puissance doit désormais éviter.
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