Après les urnes, la guerre sociale? edit

May 12, 2017

« Vous portez en vous la guerre sociale comme la nuée porte l’orage ». Signés par François Ruffin, l’une des figures de « Nuit debout », ces mots concluent une « Lettre ouverte à un futur président déjà haï » publiée dans « Le Monde » le 5 mai dernier. Ils s’adressent à Emmanuel Macron. Par-delà leur auteur, ils reflètent un sentiment partagé au sein de la « gauche de la gauche » ou de la gauche protestataire.

A première vue, ils s’inscrivent dans le contexte des mobilisations contre la loi Travail qui se sont déroulées au printemps 2016. La guerre sociale contre une réforme du droit social et de la négociation collective ? Le propos n’est-il pas disproportionné face à ce qui est en cause à savoir une réforme des relations sociales qui s’inspire d’ailleurs de ce qui existe déjà dans de nombreux pays européens ? En fait, le propos est fort parce qu’il dépasse les enjeux les plus immédiats d’une réforme en l’occurrence honnie pour renvoyer à toute autre chose.

Comme le politique, le « social » se nourrit de symboles et de représentations ou d’idées que l’on se fait de « l’autre » notamment lorsque cet autre est considéré comme un ennemi. Et l’univers symbolique joue d’autant plus ici que ce sont trois traits de « l’image du nouveau président de la République » qui sont surtout soulignés par ceux qui le récusent déjà - des traits liés à des thèmes ou des refus qui ont marqué l’histoire des mouvements sociaux au cours des trente dernières années, l’histoire de ces mouvements après la chute du communisme de type soviétique.

De quoi Macron est-il le nom ? Pour la « gauche de la gauche » et les syndicats protestataires, le leader d’En Marche se caractérise pour l’essentiel par sa trajectoire, sa vision de la France et sa formation intellectuelle et sociale.

Le monde de la finance structure le premier de ces traits d’image. Avec la mondialisation et les délocalisations d’entreprises, ce monde est souvent mis en accusation par les mouvements protestataires et la condamnation est tout aussi souvent sans appel. N’est-ce pas Jean-Luc Mélenchon qui lors de sa campagne renvoyait dos-à-dos « l’extrême-finance » que représentait, à ses yeux, Emmanuel Macron et l’extrême-droite de Marine Le Pen ? En l’occurrence, la finance, ce n’est pas seulement un déni des droits individuels et collectifs des salariés comme l’atteste le slogan sur la « dictature de l’actionnaire » qui accompagne les conflits sociaux à propos des « délocalisations ». C’est aussi un déni de la démocratie. Pour la « gauche de la gauche » en effet, le capitalisme financier et planétaire impose sa « loi » aux Etats et aux nations c’est-à-dire à ce qui constitue la base de la démocratie politique immédiate. Et dans ce contexte, Emmanuel Macron reste pour elle, l’homme de la finance voire de la finance internationale au regard de ses activités passées auprès de la banque Rotschild.

Déni de la démocratie par le capitalisme financier et planétaire mais aussi déni de la démocratie par l’Europe et l’Union européenne. C’est en tous les cas ce qui apparaît avec force dans le discours protestataire notamment depuis la victoire du « Non » lors du référendum de 2005 sur « le projet de traité établissant une constitution pour l’Europe ». Pour les tenants de ce discours, rien n’a changé depuis bien au contraire comme en témoigne à leurs yeux le « traité de Lisbonne » adopté en 2009 et qui renforce les mécanismes institutionnels et politiques de l’Union européenne. Or, précisément, la vision de la France qui est celle d’Emmanuel Macron ne peut exister que dans le cadre d’une Europe plus puissante encore. Le nouvel élu n’a cessé de s’affirmer durant la campagne présidentielle -et à l’encontre de la quasi-totalité des candidats en lice- comme un militant non seulement de l’Europe mais aussi de l’Euro. Il l’a fait non pas de façon abstraite mais avec des propositions qui visent notamment à créer un outil économique et budgétaire commun aux pays de  la zone Euro afin de les doter de responsabilités et de prérogatives communes. Et d’instituer une fonction, celle de ministre de l’Euro et un nouveau parlement propre aux pays concernés, chargé de contrôler l’exercice des pouvoirs exécutifs détenu par le ministre. C’est beaucoup, beaucoup trop pour une gauche contestataire qui ne cesse de dénoncer une Europe de la rigueur budgétaire, une rigueur souvent liée pour elle à la monnaie et au marché uniques. C’est dire si à ses yeux, le « cas Macron » s’aggrave et si son image se dégrade plus encore.

Et ce n’est pas l’appartenance du nouvel élu à l’un des corps les plus prestigieux de l’Etat qui y remédiera. Dès 1995, un thème nouveau apparaissait avec force dans l’univers de la contestation sociale, le rejet de l’élite. A l’époque, lors du grand mouvement de grèves, c’était Alain Juppé, Premier ministre issu de la haute-fonction publique, qui représentait avec d’autres le visage d’une élite abhorrée. Il ne s’agissait plus seulement de l’élite incarnée par le pouvoir économique mais aussi de la « Noblesse d’Etat » pour reprendre Bourdieu. Voire encore de « l’élite en général ». C’est à elles que s’adresse le « dégagisme », un slogan venu des printemps arabes et repris par Jean-Luc Mélenchon et de nombreux de meetings durant la campagne présidentielle. Or, dans ce contexte, le nouvel élu à la présidence de la République incarne une place très particulière aux yeux des sympathisants de  « France insoumise » et de la « gauche de la gauche ». Par son parcours scolaire et professionnel, par les postes occupés dans la fonction publique comme dans la banque, il représente le summum de l’élite d’aujourd’hui, un modèle achevé de l’élite contemporaine voire mondialisée.

La finance, l’Europe et l’élite. Trois traits qui se conjuguent et qui dépassant le futur et les enjeux immédiats de la loi Travail, permettent de mieux comprendre la radicalité très forte qui s’oppose d’ores et déjà à Emmanuel Macron. L’opposition à la finance, à une certaine idée de l’Europe et à l’élite forge en effet, depuis une trentaine d’années, la culture et la conscience politique de la « gauche de la gauche ». Pour celle-ci, le nouveau chef de l’Etat incarne l’essentiel de ce qu’elle refuse et ce refus s’exprime avec d’autant plus de force qu’il est de plus en plus souvent partagé par de larges secteurs de l’opinion publique. Lors du premier tour de l’élection présidentielle les voix recueillies par « France insoumise » et les deux candidats trotskistes devancent les suffrages en faveur du Front national : 7 687 895 contre 7 679 493. L’écart est faible mais il suffit pour constater qu’unie, la « gauche de la gauche » aurait pu participer au second tour de la « présidentielle ». Aux yeux de ceux qui la dirigent ou qui l’inspirent, c’est ce qui fait sa force et sa légitimité face à celle du nouveau président de la République qui pour François Ruffin demeure « ‘rikiki’ et fragile » (op. cit.). Conflit de légitimités ? Certes mais un conflit qui alimente déjà le discours des tenants de la radicalité politique et sociale et qui risque de peser sur le déroulement du prochain quinquennat si les résultats voulus par Emmanuel Macron tardent à venir.