Pour une décentralisation radicale edit

10 September 2026

La France vit une crise démocratique. Le niveau de défiance à l’égard du personnel politique et des partis atteint des niveaux inégalés. La confiance dans la démocratie représentative s’affaiblit dangereusement tandis qu’un nombre croissant de Français sont séduits par des solutions politiques autoritaires ou par l’idée de pouvoir abroger une loi ou démettre un ministre par un référendum d’initiative populaire. Cette crise n’est pas spécifiquement française, mais certains traits des institutions politiques hexagonales la renforcent.

Le point central est que l’Etat jacobin sur lequel est fondée la culture politique française est devenu dysfonctionnel. D’une part sa légitimité s’est affaiblie car les règles européennes concurrencent et, de plus en plus, supplantent les règles nationales. D’autre part, qu’on le regrette ou non, les exigences des citoyens à l’égard de leurs dirigeants se sont fortement accrues. Ils ne supportent plus, n’acceptent plus que des décisions impactant leur vie, soient prises sans qu’ils y aient aucune part. Or, l’Etat jacobin – une organisation politique fondée sur la centralisation du pouvoir depuis Paris, sans réelle autonomie des instances régionales ou locales, et sur l’idée que l’égalité passe par l’uniformité en effaçant les particularismes locaux pour assurer l’égalité des citoyens – renforce le sentiment de distance des citoyens à l’égard du pouvoir politique et alimente l’idée que celui-ci ne tient aucun compte de leurs désidératas.

Ce système jacobin a fonctionné dans la société de l’après-guerre car le pouvoir central avait la légitimité de reconstruire le pays. Ce système a fonctionné également parce qu’il convenait aux élites qui dirigeaient le pays, tandis que la classe ouvrière, alors nombreuse, était encadrée par le parti communiste et ses organisations qui assuraient une forme d’intégration à la société même si c’était pour la contester au nom d’un idéal politique utopique.

La profonde transformation de la structure sociale – extension de la classe moyenne, affaiblissement, émiettement de la classe ouvrière et perte de foi dans son rôle historique – a totalement rebattu les cartes. Cela a conduit à – si ce n’est une forme d’individualisme – au moins une forme d’individualisation, c’est-à-dire à l’idée aujourd’hui dominante que chacun doit être maître de son destin personnel. L’emprise des organisations politiques et religieuses sur les consciences s’est fortement érodée. Aux yeux des citoyens, l’État central ne doit plus dire le juste et le vrai, il ne doit plus imposer, il doit simplement accompagner chacun le mieux possible dans son projet de réussite personnelle.

Mais l’État central est mal équipé pour agir ainsi, il est trop éloigné du terrain et son idéologie reste fondée sur le principe d’uniformité comme garant de l’égalité. Ce principe d’uniformité n’est plus fonctionnel dans une société plus diverse, plus métissée et plus individualisée que la société de classes des années 1950. L’échec relatif de l’Éducation nationale le montre bien, échec que viennent d’illustrer à nouveau les derniers résultats de l’enquête PISA. Cette énorme machine bureaucratique centralisée délivre des consignes nationales qui ont beaucoup de mal à s’appliquer harmonieusement à la diversité des contextes scolaires et des itinéraires personnels.

Sur un plan plus global, le mouvement des Gilets jaunes a montré de façon éclatante le hiatus qui s’était creusé entre le pouvoir central et le terrain local : une totale incompréhension mutuelle et une perte abyssale de légitimité. Pour y répondre, certains proposent des solutions populistes : la multiplication des conventions citoyennes ou le référendum d’initiative populaire. Ces solutions reviennent à acter la délégitimation des élites politiques et conduiraient in fine à l’arrêt de mort de la démocratie représentative. C’est un grave danger, car qu’est-ce qui la remplacerait ?

Il faut donc trouver la voie qui, tout en maintenant les principes de la démocratie représentative, lui donne un nouvel élan en rapprochant les citoyens de leurs mandants. Une voie possible serait celle d’une décentralisation radicale. Il ne s’agirait pas d’une déconcentration des pouvoirs publics comme on l’a trop souvent fait mais de donner un véritable pouvoir décisionnaire aux instances locales (à un niveau à déterminer) en matière d’éducation et de recherche, d’attractivité économique, de transport, de culture, de police et de sécurité. Cela supposerait également de simplifier le mille-feuille administratif français et de revoir le découpage des régions de façon à ce qu’elles soient suffisamment homogènes et soient associée à un réel sentiment d’identité collective.

Des réformes ont déjà été engagées pour promouvoir la décentralisation, mais elles ont déçu et sont restées, au mieux, au milieu du gué. Sous le quinquennat de François Hollande la loi NOTRe (Nouvelle Organisation territoriale de la République) visait à réorganiser et à clarifier les compétences des collectivités territoriales, mais elle n’a pas atteint ses objectifs par manque de clarté et de cohérence, par manque de courage politique en renonçant à supprimer les départements, par pusillanimité en ne résolvant pas le chevauchement des compétences entre l’État et les collectivités et entre les collectivité elles-mêmes et par hypocrisie en renforçant en réalité le rôle des préfets ce qui revient à une centralisation déguisée.

L’actuel Premier ministre, Sébastien Lecornu, a voulu relanceR l’affaire en 2026 en ambitionnant de présenter « un grand acte de décentralisation », mais là encore il y a loin de la coupe aux lèvres et le réflexe centralisateur a, à nouveau, pris le dessus en renforçant encore le rôle des préfets (en les positionnant comme « guichet unique » pour les demandes de subvention).

Une réforme véritablement ambitieuse qui romprait avec le réflexe centralisateur de l’État français n’a donc jamais été véritablement engagée. Il est temps d’y songer et la campagne présidentielle devrait s’emparer de ce sujet.