Retour sur terre pour les gaz verts edit

27 May 2026

Longtemps marginale, la production de gaz renouvelables occupe désormais une place croissante dans les scénarios énergétiques français. Le biométhane injecté dans les réseaux représente moins de 5% du gaz consommé en France, mais il bénéficie d’un fort soutien public et d’une image favorable : celle d’une énergie locale, circulaire et issue de déchets.

Cette représentation n’est pas entièrement fausse. Une partie du biométhane provient bien de biodéchets, de boues de stations d’épuration, d’effluents industriels ou encore de gaz captés sur les décharges. Mais ces ressources demeurent minoritaires dans la production française actuelle. Le développement du gaz renouvelable repose aujourd’hui principalement sur un modèle agricole.

Une filière très majoritairement agricole et végétale

Selon les dernières données de la CRE (Commission de régulation de l’énergie), environ 85% du biométhane injecté est issu d’installations agricoles. La filière est souvent présentée comme un prolongement naturel de l’élevage grâce à la valorisation des effluents (fumiers et lisiers) selon une image désormais bien installée dans la communication du secteur.

Figure 1. Origine du biométhane agricole en 2024, ~74 % issu de matières végétales brutes

Pourtant, la géographie de la méthanisation raconte une autre histoire. Statistiquement, les départements produisant le plus de biométhane sont ceux où l’élevage est le moins développé. Cette dissociation s’explique par le rôle central joué non par les effluents d’élevage, mais par les matières végétales, dont le pouvoir méthanogène est nettement plus élevé.

Sur la base des dernières données de la CRE, on peut estimer qu’environ les 3/4 du biométhane agricole est issu de matières végétales brutes, qu’il s’agisse de coproduits agricoles (paille, pulpes de betterave, etc.) ou de cultures dédiées souvent qualifiées de cultures intermédiaires à vocation énergétique (CIVE). Pour obtenir cette appellation administrative, ces cultures doivent être associées dans la même année à une culture dite « principale ». Elles sont souvent confondues avec les couverts végétaux, qui poursuivent des objectifs agronomiques et environnementaux sans vocation à être récoltés. Les CIVE, au contraire, répondent à un objectif de production. Elles mobilisent donc fréquemment des pratiques comparables à celles des cultures principales : fertilisation, travail du sol, irrigation ou recours aux produits phytosanitaires.

Le rôle indirect mais central du maïs

Le maïs entretient un lien paradoxal avec la méthanisation en France. Alors que le grand public et les académiques constatent que le développement des méthaniseurs s’accompagne d’une progression des surfaces cultivées en maïs, la filière répond, à juste titre, que le maïs ensilage est peu utilisé directement comme intrant dans les méthaniseurs français.

Ces deux constats ne sont pourtant pas contradictoires. Un effet, si le maïs s’est imposé comme une des principales semences de CIVE « d’été », il joue également un rôle structurant pour les CIVE « d’hiver ». Sa forte productivité permet d’organiser des rotations agricoles libérant du temps et des surfaces pour des cultures intermédiaires ensuite valorisées en méthanisation. Lorsque l’on observe les successions culturales susceptibles d’accueillir des CIVE d’hiver, les 3/4 de ce potentiel se situe avant ou après une culture de maïs.

Figure 2. Transitions entre cultures principales pour 75% des terres arables

Source : Libérer la France du gaz fossile, A. Vilcot et D. Meller

Ainsi, même lorsque le maïs n’est pas méthanisé lui-même, son développement peut contribuer à l’extension des cultures énergétiques destinées à alimenter les unités de biométhane.

Le verrou physique du rendement à l’hectare

L’usage de matières végétales brutes exerce nécessairement une pression sur les autres usagers de ces ressources et notamment l’alimentation animale. À titre d’exemple, la méthanisation absorbe désormais plus d’un tiers des pulpes de betterave en France ce qui a eu pour effet de retirer cette ressource bon marché a de nombreux éleveurs et de doubler son prix de marché entre 2019 et 2024. 

Au-delà de la pression exercée sur les usages fourragers, l’utilisation de matières végétales brutes pour produire de l’énergie interroge plus fondamentalement l’efficacité de l’usage des sols.

Le cœur du problème tient au rendement énergétique de la photosynthèse. Produire un gaz à partir de biomasse suppose de capter l’énergie solaire via des cultures, puis de convertir cette biomasse en méthane. Chacune de ces étapes entraîne des pertes importantes.

Ainsi, un parc photovoltaïque produit environ 30 fois plus d’énergie par unité de surface que la méthanisation ou les biocarburants ne le font à partir d’un champ de maïs. Derrière la question des gaz verts apparaît une compétition croissante pour l’usage des terres : alimentation, biodiversité, stockage du carbone, matériaux biosourcés et production d’énergie entrent en concurrence. Le recours au biogaz et aux biocarburants obère les surfaces disponibles pour les autres usages, pour une production énergétique relativement faible.

Ce faible rendement énergétique a une conséquence directe : un coût de production élevé. Les tensions géopolitiques récentes au Moyen-Orient ont rappelé la forte volatilité des prix du gaz fossile : le prix du MWh est passé en quelques semaines d’environ 30 à 50 €. Dans le même temps, la CRE estime le coût du MWh de biométhane à plus de 130 €. Ces épisodes permettent de prendre la mesure de l’écart structurel qui subsiste entre le gaz fossile et le biométhane.

Aujourd’hui, cet effet sur les factures reste peu visible car le développement de la méthanisation repose largement sur des subventions publiques compensant l’écart avec le prix du gaz fossile via les mécanismes de tarif d’achat.

Quels clients pour des gaz verts?

Cette situation interroge néanmoins la place que pourraient occuper les gaz verts dans un système énergétique décarboné. Le gaz fossile s’est historiquement imposé comme énergie de chauffage parce qu’il était abondant en tant que coproduit de l’exploitation pétrolière et donc bon marché. Un gaz renouvelable structurellement coûteux peut difficilement prétendre alimenter des usages diffus de chaleur, notamment dans le résidentiel et le tertiaire.

En revanche, certains usages spécifiques pourraient justifier le maintien d’une ressource gazeuse décarbonée : production électrique de pointe, certains procédés industriels difficilement électrifiables, ou encore usages comme matière première chimique.

Encore faut-il s’assurer que ces usages potentiels du gaz vert soient suffisamment protégés d’une concurrence internationale basée sur du gaz fossile. L’industrie chimique européenne subit déjà les écarts de prix du gaz avec les États-Unis, où l’accès à un gaz fossile abondant demeure un avantage compétitif majeur.

Les autres couleurs des gaz verts

Au-delà du biométhane, d’autres filières de « gaz verts » sont régulièrement mises en avant par l’industrie : pyrogazéification ou gazéification hydrothermale notamment. Ces technologies visent à produire du gaz à partir de biomasse ou de déchets carbonés solides et liquides.

Malgré des annonces nombreuses ces dernières années, les réalisations industrielles demeurent encore limitées. Là encore, les difficultés tiennent en grande partie aux contraintes physiques et économiques des procédés.

Transformer une ressource solide en gaz avant de produire de la chaleur implique plusieurs étapes de conversion successives, chacune accompagnée de pertes. Dès lors, une question économique élémentaire apparaît : quel intérêt y a-t-il à gazéifier du bois pour produire du méthane, puis brûler ce méthane pour obtenir de la chaleur, alors que le bois peut être brûlé directement pour produire de la chaleur avec un meilleur rendement global ?

La production de chaleur à partir de gaz serait alors structurellement moins compétitive que la chaleur issue de chaudières à bois.

La même interrogation vaut pour certains déchets combustibles, dont la valorisation énergétique directe constitue toujours une option efficace.

Réduire d’abord notre dépendance au gaz

Les gaz renouvelables conserveront probablement une place dans le système énergétique français. Mais l’impact sur l’agriculture, les rendements limités et les coûts élevés rendent peu crédible l’hypothèse d’un remplacement massif du gaz fossile à consommation constante. Les gaz verts apparaissent moins comme un substitut généralisé que comme une ressource rare, coûteuse et stratégique, à réserver en priorité aux usages les plus difficiles à électrifier… et à condition de les protéger de la concurrence internationale.

La réduction de notre dépendance au gaz fossile passe donc d’abord par une baisse de notre consommation de gaz. Dans cette perspective, l’électrification des usages thermiques — notamment via les pompes à chaleur, dont l’efficacité énergétique est élevée — apparaît comme le principal levier pour nous libérer du gaz fossile.

Dan Meller a publié en avril 2026, avec Alice Vilcot, Libérer la France du gaz fossile, aux Presses des Mines.