Du Panthéon au terrain de foot: pour en finir avec le religio-centrisme edit

26 June 2026

Faut-il considérer le Panthéon comme une forme laïque de temple polythéiste, conformément à son nom ? Les « grands hommes » auraient-ils remplacé les dieux dans l’imaginaire national ? Et la métaphore quelque peu oxymorique du « sanctuaire de la République » est-elle pertinente pour le qualifier ? Bref, « la religion » serait-elle la clé interprétative de la cérémonie qui vient de permettre à Marc Bloch d’entrer dans ce haut-lieu ?

Je prétends que non : malgré son nom le Panthéon n’est plus une église, mais un lieu d’institutionnalisation de la grandeur collectivement reconnue à certains ; ses occupants ne sont pas les équivalents profanes de dieux ni de saints, mais des génies ou des héros ; et la forme religieuse endossée traditionnellement par l’admiration et par le rituel qui la manifeste n’est qu’un fait contextuel, mais nullement une donnée ontologique. C’est du moins la thèse que je défends dans La Religion n’existe pas (Gallimard, 2026).

Il en va de même avec ces « grandes messes », pour reprendre une métaphore usée, que sont devenus les rassemblements footballistiques tels que nous les expose en ce moment la Coupe du monde de football : ces manifestations de ferveur collective ne sont pas non plus un reliquat de « religion séculière », selon le terme consacré par la sociologie depuis Raymond Aron, mais l’organisation au niveau international de la « quête d’excitation » – Norbert Elias en faisait un invariant anthropologique – par la mise en spectacle d’une compétition engageant à la fois des techniques du corps et l’aptitude à la coordination collective. Et si les meilleurs joueurs peuvent faire l’objet d’un « culte », celui-ci n’a en commun avec le culte des saints que l’admiration fervente d’une foule envers un « grand singulier », héroïsé et magnifié pour ses exploits. Là encore, l’analogie religieuse a ses limites, et nous empêche de comprendre ce dont il est question beaucoup plus qu’elle ne nous éclaire, en nous proposant une grille de lecture qui n’a pour elle que la familiarité mais pas, loin de là, la pertinence.

Le philosophe Max Scheler distinguait trois formes de grandeur exceptionnelle : le saint, le génie, le héros – le premier grandi par ses souffrances ou ses sacrifices, le second par ses œuvres, le troisième par ses actes. Marc Bloch satisfait à ces trois critères, grâce à ses actes héroïques en tant que résistant, grâce à son œuvre fondatrice en tant qu’historien, et grâce à son statut de victime de Vichy et du nazisme en tant que juif. Voilà qui justifie amplement la panthéonisation. Mais pourquoi celle-ci signifierait-elle une « sanctification », comme l’avancent certains, alors qu’il s’agit – ce n’est pas rien – d’un témoignage public de reconnaissance nationale ? Si nous avons besoin de grands hommes pour souder notre sentiment d’appartenance à la communauté des citoyens, voire à l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur, qui a encore besoin de saints pour incarner l’aspiration à la grandeur ? Pas grand-monde, probablement – alors même qu’une foule se pressait pour assister à la cérémonie d’intronisation.

Ni saint ni génie, Missak Manouchian a lui aussi trouvé récemment une place dans la crypte en raison de son héroïsme. Mais Samuel Paty ? La question se pose aujourd’hui, certains réclamant sa panthéonisation. Mais celle-ci n’ouvrirait-elle pas une boîte de Pandore en affirmant qu’on peut être grand – et pas seulement honoré, comme doit l’être toute victime – par sa seule condition de victime ? Encore un sujet de débat – légitime – que l’analogie religieuse ne nous permettrait en rien de régler, et surtout pas en faisant de Paty un ersatz de « saint » laïque. Les martyrs ne sont pas forcément des martyrs de la foi, et ceux-ci ont bien d’autres lieux pour exister dans les mémoires. Quant aux valeurs pour la défense desquelles certains ont pu mourir, elles ne sont pas non plus un dérivé de la croyance en l’au-delà : les religions n’ont pas le monopole des valeurs.

Selon Marcel Gauchet – qui n’est certes pas le dernier des incultes sur ces questions – un roi devrait être considéré comme « un concentré de religion à visage politique » ; mais pourquoi ne pas considérer plutôt un pape comme un concentré de chefferie à visage religieux ? Pourquoi faire de « la religion » (ou « du religieux », selon une euphémisation courante dans le monde savant) une matrice explicative, alors qu’elle n’est qu’une configuration contextuelle ? Pourquoi accepter sans débat la préséance de « la religion » comme catégorie interprétative ? C’est le grand défaut de la notion de « religion séculière » : elle a eu le mérite d’attirer l’attention sur certaines ressemblances entre cultes religieux et cultes politiques, mais elle a eu le tort de refermer la comparaison sur une analogie faussement explicative, se dérobant à cette mise en regard systématique des similitudes et des différences en quoi devrait consister toute comparaison scientifique.

Il y a bien pourtant, objectera-t-on, une forme de sacralisation dans l’entrée de Marc Bloch au Panthéon sous les yeux de la foule et les caméras de télévision, comme dans la cérémonie du trophée brandi par les footballeurs sous les hurlements de joie des spectateurs ? Il y a bien là, en effet, une forme : celle qui encadre et institue la reconnaissance collective de la grandeur au plus haut niveau, que résume la métaphore du « sacré ». Mais celle-ci n’est que le raccourci commode par lequel on désigne un stade suprême de valorisation, l’acmé de l’attribution de valeur.

J’ai parlé à ce propos de « fonction sacralisante », qui n’est que l’une des nombreuses fonctions (une vingtaine) assumées par ces « configurations », pour reprendre un concept central de Norbert Elias, que sont « les religions ». Toutes ces fonctions ne sont pas présentes dans toutes les religions, et peuvent l’être aussi dans des configurations non religieuses. Exit donc « la religion », entité métaphysique qui ne permet pas l’observation, la description, la décomposition analytique, bref l’étude scientifique.

La fonction thaumaturgique, on le sait, a été remarquablement analysée par Marc Bloch, ouvrant la discipline historique à l’anthropologie et à la sociologie. Une autre de ces fonctions, très présente au Panthéon comme sur les terrains de foot, est la fonction rituelle – mais là encore, pourquoi en faire une entité constitutivement religieuse, alors qu’elle s’observe dans toutes sortes de contextes qui n’ont rien de religieux ? Pourquoi traiter les pompes républicaines comme une forme dérivée voire dégradée de pompes ecclésiales, et pas celles-ci comme une forme parmi d’autres du besoin d’esthétiser et de solenniser la reconnaissance et l’admiration collective ?

Bref : ni le Panthéon ni le terrain de foot ne sont le lieu d’une « religion séculière ». Ils sont le lieu d’une institutionnalisation de la grandeur dont les religions ont longtemps été, dans d’autres contextes, les gestionnaires quasi exclusifs – et qui ne le sont plus.

J’ai récemment été interpellée dans un cocktail par une artiste de ma génération : « Vous avez une religion ? », m’a-t-elle demandé entre deux coupes de champagne. Non, ai-je répondu : j’ai la chance de ne pas avoir de religion ». Le mot « chance » l’a fait sursauter – je m’y attendais. « Mais alors, vous n’avez pas de vie spirituelle ? » – « Bien sûr que si, ai-je répondu : l’expérience esthétique, le contact avec la nature, la jubilation intellectuelle… Vous savez, les religions n’ont pas le monopole de la spiritualité ! » Elle a soudain eu un regard perdu… Je lui ai suggéré de lire La Religion n’existe pas – et nous en sommes restées là.

J’aurais pu ajouter que ce petit livre représente à mes yeux la convergence du combat épistémologique – ne pas laisser les mots devenir des empêcheurs de penser – et du combat laïque – ne pas laisser les religions redevenir des conditions de la vie sociale. N’est-ce pas le moins que l’on doive à un savant aussi résolument athée que Marc Bloch ?