Les dragons du Web edit

Nov. 3, 2007

Les trésors amassés par l'humanité sont en passe d'être totalement numérisés. Des pans entiers de notre vie privée sont transférés en ligne. Or l'accès à ces informations est de fait organisé par un nombre très restreint de sociétés, le plus souvent américaines. Que risquons-nous à laisser ces dragons garder nos trésors ?

En organisant l'information disponible, les dragons nous rendent un précieux service.

Vigilants gardiens, ils travaillent sans relâche pour préserver notre vie numérique de dangers réels : une panne technique, des attaques à finalité commerciale (spam) ou terroriste.

Ils organisent nos données pour nous les rendre utiles et intelligibles. Le Pagerank, invention de Google et pilier de sa technologie, parvient à classer les sites Internet non seulement selon leur pertinence, mais aussi selon leur notoriété supposée. Ce faisant, il nous fait gagner un temps précieux.

Enfin, les dragons ne se contentent pas d'organiser l'information, ils ont entrepris de la numériser. Après la production culturelle - livres, films, musique - et scientifique, ils s'attaquent maintenant à nous. Nos goûts littéraires (Amazon), nos centres d'intérêt (Google Search History), nos relations professionnelles (Linkedin) ou amicales (Facebook), nos documents de travail (Google Docs), notre carnet d'adresses (Plaxo), nos photos (Picasa), nos vidéos (Youtube). Le nouvel eldorado, c'est vous. Ce que vous aimez, qui vous connaissez, ce que vous lisez, ce que vous écrivez : tout cela vaut cher, très cher. La valorisation d'une start-up se fait aussi selon la masse d'informations personnelles qu'elle a su stocker, et les profils personnels d'utilisateurs se monnaient jusqu'à 1000 $ pièce.

Les gardiens de nos trésors nous rendent un tel service que nous n'imaginons plus pouvoir nous passer d'eux. Les moteurs de recherche sont ainsi devenus le passage obligé de notre vie numérique - qui elle-même gagne en importance dans notre vie réelle.

Ces gardiens sont d'autant plus influents qu'ils sont très peu nombreux. Internet a pour effet naturel de concentrer l'attention sur quelques sites, selon le schéma d'une loi de puissance. En effet, trois moteurs américains (Google, Yahoo, MSN) concentrent 90 % des recherches en Europe. Google, à lui seul, est utilisé pour 80 % des recherches en France. Google n'est plus un moteur de recherche, mais une banque d'informations - sur vous, sur le monde. Google a amassé dans ses 500 000 serveurs un trésor estimé aujourd'hui à 200 milliards de $, sa capitalisation boursière, multipliée par 6 en 3 ans.

Cette puissance concentrée crée de sérieux risques quant au respect de notre vie privée. Nous sommes rarement conscients de ces risques, encore accrus par la nature mondiale du réseau.

Le premier est l'utilisation abusive de notre vie privée à des fins coercitives. En 2006, le gouvernement américain a obtenu des principaux moteurs, hors Google, l'historique des recherches à caractère pédophile faites pendant une période donnée. Alors qu'un jugement a récemment rendu illégale une telle demande, le niveau d'insécurité juridique reste élevé.

Deuxième risque, l'utilisation abusive de nos données par des gouvernements étrangers. L'existence même de bases de données personnelles géantes contient toujours un risque, celui de leur dissémination. Les failles de sécurité existeront toujours, malgré les efforts. Des étudiants ont récemment pu télécharger 70 000 profils complets de Facebook - avec photos, relations amicales, goûts, opinions politiques. La Chine ne fait pas mystère de son ambition d'étendre le théâtre des opérations au champ électronique.

Il y a enfin le danger d'une sollicitation commerciale ou politique abusive. La propagande politique trouve une nouvelle vigueur sur les réseaux sociaux comme Facebook, utilisé récemment par des membres des équipes de certains candidats aux élections municipales à Paris.

En France, la CNIL nous garantit quatre types de droits : être informé de notre présence dans un fichier, s'opposer à figurer dans un fichier, pouvoir accéder aux données nous concernant, et pouvoir les modifier. Malheureusement, ces garanties sont d'une faible portée pratique, car leur valeur juridique se limite au territoire national. Google refuse ainsi systématiquement de se soumettre aux lois locales, arguant que les données de ses services sont stockées sur des serveurs situés aux États-Unis, donc non soumises aux lois étrangères. Si Google a cédé en Chine, c'est après des années de chantage des autorités chinoises qui l'ont laissé moribond derrière son rival chinois, Baidu.

Si la CNIL ne nous protège plus guère - d'autant que ses prérogatives ont largement diminué ces dernières années -, elle a su créer un sentiment de confiance quant au respect de la vie privée. D'après une étude de l'OCLC, les Français sont les plus optimistes sur la conservation de leurs données privées sur Internet, bien devant cinq autres pays (États-Unis, Canada, Japon, Allemagne, Royaume-Uni). Nous sommes donc dans une situation éminemment paradoxale où une législation protectrice a, depuis les années 1970, créé la confiance, mais, à défaut de se mondialiser, est devenue globalement inefficace. Situation dangereuse, car elle crée le risque d'une prise de conscience brutale du décalage entre la perception - des institutions veillent à notre vie privée - et la réalité - aucune législation ne nous permet efficacement de contrôler nos informations privées laissées sur Internet.

In fine, c'est probablement le consommateur qui décidera de l'arbitrage qu'il est prêt à faire entre puissance des services rendus d'un côté et respect de sa vie privée de l'autre. Pour l'instant, il délègue de plus en plus de sa vie privée contre plus de sécurité et de productivité. Mais le retour de bâton pourrait être rapide, et brutal, quand il sera confronté aux risques de dissémination de ses informations personnelles. Les dragons ont toujours été profondément ambigus. En Chine, ils fondent les civilisations, sont beaux et d'une immense sagesse. En Occident, nous les croyons démoniaques, et nos saints les terrassent. Qui sait comment évoluera notre vision des dragons ?