Vers une trumpisation de l’hémisphère ouest? edit

1 June 2026

Les déclarations des responsables politiques étatsuniens affirmant accorder la priorité à l’hémisphère ouest laissent penser que les Amériques se transforment progressivement en « sphère d’influence » des États-Unis (doctrine dite « Donroe »). L’enlèvement du président vénézuélien par les forces armées américaines, son jugement et l’insistance de Washington pour installer un régime « ami » à la place du pouvoir chaviste confirment le sérieux du projet porté par la nouvelle droite étatsunienne. Pourtant, la progression de régimes politiques populistes, caractérisés par une forme de conservatisme social et des pratiques autoritaires, n’est pas déterminée par la politique étrangère américaine : elle est aussi, et d’abord, le résultat d’un déclin intrinsèque de la démocratie en Amérique latine. Au demeurant, le président des Etats-Unis n’est pas apprécié par l’opinion publique latino-américaine[1] ; ses déclarations intempestives et ses menaces ont généralement provoqué un réflexe nationaliste. Mais c’est une évolution plus structurelle que le continent connaît, et qui explique la progression de l’influence d’une puissance aujourd’hui conservatrice. Or la démocratie avait progressé en Amérique latine avait entre les années 1980 et 2010, confortant ainsi le camp des démocraties dans le monde. Son déclin vient affaiblir encore plus ce dernier et isole l’Europe dans un système international en bouleversement.

Les démocraties en difficulté en Amérique latine

Si la démocratisation rapide et spectaculaire qu’avait connu le continent, donnait l’espoir d’un tournant irréversible, les difficultés qui apparaissent nettement dans les années 2010 nous appellent à plus de lucidité. Et d’abord, celle qu’il faut porter sur une histoire qui n’a jamais laissé beaucoup de place à la culture démocratique. Cette dernière est en retard sur la rapide transformation des régimes politiques, non pas que soit absente l’aspiration des nations à une pleine expression de la citoyenneté et à une réduction des inégalités sociales, mais parce que les institutions publiques, le fonctionnement des partis politiques et le comportement des élites restent ancrés sur des pratiques de jadis. Ce qui pouvait être accepté en période économique faste devient intolérable lorsque la conjoncture mondiale se retourne et met fin à « l’âge d’or » des cours élevés des matières premières (vers 2014), et montre que non seulement les économies latino-américaines sont fragiles, mais que la sortie de la pauvreté des nouvelles classes moyennes est réversible[2]. Dans ce contexte, les échecs de régimes encore mal enracinés, régulièrement secoués par les scandales de corruption, et qui, échouant à augmenter la fiscalité sur les plus riches, n’ont pas réussi à réduire les inégalités sociales, affrontent une vague de mouvements de protestations à la fin de la décennie[3]. Tous n’ont pas démérité : les programmes sociaux au Chili et au Brésil montrent que la question sociale a pu être prise au sérieux. Mais la pauvreté structurelle, sédimentée sur des siècles d’oppression à caractère racial et colonial, ne se laisse pas vaincre facilement.

Certains leaders, exaspérés par la résistance des élites du pays à une transformation sociale, ont initié des programmes radicaux les faisant considérer comme des populismes de gauche. Le cas emblématique du chavisme, né d’une analyse pessimiste de l’indifférence exprimée par une classe sociale ayant ordonné le massacre des émeutiers de la faim en 1989 (plus de 1000 morts à Caracas), s’est lancé dans une expérience révolutionnaire ayant ensuite dérivé en dictature, caractérisée par l’incompétence et une corruption encore plus terrible que celle du régime précédent.

Mais, outre la dégradation de la situation économique, confirmée par le choc de la covid 19 puis les contrecoups de la guerre en Ukraine, le continent a connu une spectaculaire aggravation de l’insécurité[4]. Celle-ci n'est pas nouvelle, et est nourrie depuis longtemps par la pauvreté et le manque de légitimité des régimes en place, qui place le chef de cartel quelque part entre Robin des bois et Al Capone. Il semble toutefois que la narco-économie ait connu un essor puissant en ce début de siècle, tirée par une mondialisation qui transforme tous les continents en marchés avides. La production de cocaïne a été multipliée par trois, et les cartels sont devenus des puissances rivalisant avec les États souverains. Exaspérés par le respect de l’État de droit face à des organisations qui ne respectent rien, les citoyens latino-américains sont enclins à céder au discours de « la manière forte » propre aux partis conservateurs, et incarné aujourd’hui par la politique du président salvadorien Bukele. La chute magistrale du taux d’homicide dans ce pays ne doit pas faire oublier que d’autres régimes conservateurs réussissent moins bien (dans l’Argentine de Milei, le taux d’homicide est élevé, il atteint 22 pour 100 000 dans la ville de Rosario)[5] ; enfin, l’essor de l’immigration a lui aussi provoqué une crispation d’une partie de l’opinion des pays d’accueil, et favorisé l’élection de leaders conservateurs promettant, comme le président états-unien, d’expulser cette population d’« indésirables » accusés de favoriser la criminalité.

La persistance d’une structure autoritaire issue des temps coloniaux

L’acquisition de l’indépendance par les territoires d’Amérique latine n’a pas été le temps d’une révolution. C’est la victoire des « pieds-noirs » version hispanique face à la métropole. Les structures coloniales sociales très inégalitaires, plus ou moins en phase avec la stratification raciale, a perpétué un ordre conservateur qui est autant une matrice pour des poussées révolutionnaires que pour la reprise en main du pays par une oligarchie qui semble inoxydable. L’alliance ancienne avec les forces sécuritaires et une administration qui, même pendant les phases libérales, n’abandonne pas ses méthodes autoritaires, lui permet de préserver son pouvoir et de limiter les possibilités de remise en cause de son assise économique. L’indifférence à la pauvreté (faiblesse traditionnelle des politiques sociales), le mépris pour les minorités (une Histoire qui oublie la tragédie des peuples autochtones), le conservatisme moral lié à un courant du christianisme aujourd’hui renforcé par l’essor des évangélistes sur le continent, et qui remet en cause les progrès en matière de genre, caractérisent cette oligarchie qui, lorsque les pouvoirs libéraux s’enlisent dans l’insécurité et la crise économique, apparaît malgré tout comme un refuge. Ellea ainsi beau jeu de dénoncer le contre modèle révolutionnaire, qu’il soit celui des frères Castro, d’Ortega ou de Maduro.

La persistance de cette structure oligarchique autoritaire a été favorisée par la domination du néolibéralisme sur le continent. Rappelons que les règles du Consensus de Washington (1989) visaient d’abord à redresser les économies latino américaines, caractérisées alors par un secteur public pléthorique et inefficace, l’hyperinflation et la faible compétitivité des entreprises privées. Une analyse plus fine de l’esprit du néo libéralisme[6] a montré qu’il a permis de sanctuariser la fortune et l’influence de ces grandes familles latino américaines souvent à la tête de conglomérats économiques (alliés avec des multinationales ou des milieux d’affaires étatsuniens), et qui ont pu conserver des positions hégémoniques par un contrôle sur la vie politique même en phase de démocratie[7]. Après l’échec de cette dernière, ces élites reviennent au pouvoir, mais dans un contexte où les contre-pouvoirs s’avèrent faibles, voire se trouvent laminés par le recours à la force, ou à la violence : sans être une dictature, « l’État hybride » combine des formes d’autoritarisme avec une façade démocratique[8].

Cette oligarchie à tendance autoritaire s’est regroupée derrière le leader populiste de droite, homme providentiel qui promettait de soigner les maux du pays par des méthodes radicales : il dénonce le jeu vain des partis, cherche à contourner le parlement en cas de perte de la majorité (d’où des conflits constitutionnels récurrents, et des procédures d’impeachement), s’attaque à la « décadence morale » incarnée par le « wokisme » supposé des mesures votées par les partis progressistes, réduit la dépense publique, et s’attaque aux médias et à l’Université. Si l’on ajoute que les politiques de transition écologique sont remises en cause, on retrouve là les caractéristiques de cette réaction populiste autoritaire qui est propre au trumpisme.

Un enracinement possible du populisme conservateur

Trump et ses partisans ne s’y sont pas trompés, et ils combattent autant les régimes définis comme à gauche (qu’ils soient autoritaires – Cuba, Venezuela – ou non – Colombie, Brésil), qu’ils soutiennent ces alliés idéologiques. Le paquet financier de 40 milliards de dollars offert par Washington pour éviter la banqueroute à l’Argentine relève de ce type de calcul. A l’inverse, le retrait de l’aide, l’embargo, les droits de douanes exorbitants ou d’autres types de sanctions sont motivés par des considérations d’abord politiques. Les responsables de la politique étrangère états-unienne sont nombreux à être impliqués dans les questions latino-américaines (Florida connection), perpétuant à un degré rarement constaté une tradition au sein du parti républicain, et qui voyait traditionnellement derrière tout mouvement progressiste une opération crypto-communiste. La bataille idéologique qui se joue aujourd’hui aux États-Unis, à l’instigation de la Nouvelle Droite américaine, trouve son prolongement sur le continent et s’exprime en particulier dans le soutien qu’accorde les États-uniens à leurs alliés au sein de l’American Conservative Union, sorte d’internationale populiste de droite. Les moyens déployés sont puissants, la convergence de vue se fait sur la protection du capital et le renouvellement de la place de la morale chrétienne dans la vie publique, et dans certains cas une forme de suprématisme blanc. Contrairement à d’autres régions du monde, il semble que les adversaires de ce courant ne peuvent recourir à un protecteur crédible (Chine, Russie). La Chine, dont la progression dans l’économie latino-américaine a été très rapide au cours de ces deux dernières décennies, ne propose pas d’autres projet de société que celui d’un capitalisme sans régulation et le rejet des exigences démocratiques. Elle s’est révélée incapable de défendre ses positions (Panama) ou ses partenaires (Venezuela). Le modèle révolutionnaire actuel a échoué à convaincre les opinions publiques américaines, et la dictature est d’abord vue comme un apanage de la gauche radicale.

Il est possible que les nouveaux régimes populistes de droite s’enracinent. Aujourd’hui, le positionnement des Latino-américains sur des valeurs de droite atteint des records dans les sondages ; il faut noter le succès de Bukele au Salvador, dû essentiellement à sa victoire sur les gangs ; constater la récente victoire électorale de Kast au Chili, mais aussi de Milei malgré des pronostics pessimistes. Les conservateurs ont appris que les politiques sociales étaient nécessaires s’ils voulaient éviter un rejet de la population. Leur communication a évolué, et peut séduire des franges de la population lassée par la stérilité du jeu politique (cf. le style de Bukele[9] ou de Milei). Enfin, le traumatisme causé par les dictatures de la gauche radicale les fait apparaître comme une alternative valable. En l'occurrence, l’avenir du Venezuela offre un cas intéressant. Washington cherche aujourd’hui à démanteler le chavisme et à amener le pays vers une forme de régime politique proche de ceux qu’il soutient. Le défi est pourtant redoutable : il s’agit d’abord d’écarter une classe de dirigeants dont la fortune dépend entièrement du pouvoir, et qui sera plus difficile à extirper que Maduro. Ensuite, il faut se rappeler que le chavisme est né de l’incurie d’un pouvoir conservateur typique des contradictions de l’Amérique latine. Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, rétablir ce dernier ne fera que relancer le cycle de la révolution et de la violence.

Les dirigeants états-uniens ont pu ainsi estimer que le temps était mûr pour une progression du conservatisme de la Nouvelle Droite en Amérique latine. Face aux régimes autoritaires de gauche, le recours à la contrainte, voire à la force, est considéré comme légitime pour accélérer le mouvement. Mais les causes réelles de la désaffection face à ces régimes, comme à la démocratie, ne seront pas traitées par les régimes proches du trumpisme. Ils ne feront que s’inscrire dans l’éternel retour du soulèvement contre l’injustice ou l’arbitraire en Amérique latine.

 

[1] Biran Winter, « Latin America's Revolution of the Right: The Forces Remaking the Region in the Age of Trump », Foreign Affairs, Jan/Feb2026.

[2] Joselin Segovia, Nicola Pontarollob, and Mercy Orellana, « Discontent with democracy in Latin America », Cambridge Journal of Regions, Economy and Society, 2021, 14, 417–438.

[3]  Buben, R., & Kouba, K., “ Democracy and Institutional Change in Times of Crises in Latin America”. Journal of Politics in Latin America, 2024, 16(1), 90-109.

[4] Scott Mainwaring, « The Third Wave's Lessons for Democracy », Journal of Democracy, Volume 36, Number 2, April 2025, pp. 144-158

[5] V. Messi, « Por qué Rosario se convirtió en el epicentro de la violencia narco en la Argentina », Clarín, 12 mars 2024.

[6] Aldo Madariaga, Neoliberal resilience: lessons in democracy and development from Latin America and eastern Europe, Princeton, Princeton University Press, 2020, 368 pp

[7] Maxwell A. Cameron, « The return of oligarchy? Threats to representative democracy in Latin America ».

[8] Scott Mainwaring, Aníbal Pérez-Liñán, « Why Latin America's Democracies Are Stuck », Journal of Democracy, Volume 34, Number 1, January 2023, pp. 156-170

[9] Vanessa Landaverde-Kastberg, Vincent Lambert, « Le nouveau modèle Bukele, la dictature cool ou le trumpisme à la sauce latino », Hermès, 2025/1 n°95, pp. 194-196.