Trump-Xi: organiser la rivalité plutôt que la résoudre edit
Le 24 septembre, quatre mois seulement après avoir reçu Donald Trump à Pékin, Xi Jinping se rendra à Washington. Il serait tentant d’y voir le signe d’une détente accélérée entre les deux premières puissances mondiales. Ce serait probablement aller trop vite. Ni Washington ni Pékin ne semblent prêts à renoncer à la compétition technologique, commerciale et stratégique qui structure désormais leur relation. Mais tous deux ont intérêt à empêcher cette rivalité de devenir incontrôlable.
Le prochain sommet Trump-Xi ne devrait donc déboucher ni sur une réconciliation ni sur un « grand bargain ». Son enjeu est ailleurs : consolider une relation de plus en plus transactionnelle dans laquelle chacun conserve ses moyens de pression, tout en acceptant progressivement d’en négocier l’usage. Les tarifs douaniers, les terres rares, les contrôles technologiques ou l’accès au marché ne sont plus seulement des armes dans la confrontation sino-américaine, ils deviennent aussi les jetons d’une négociation permanente. Les discussions conduites à New York, quelques jours avant le sommet, par le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent et le vice-Premier ministre chinois He Lifeng sur les tarifs, les minerais critiques et l’intelligence artificielle illustrent cette évolution.
Deux dirigeants qui ont intérêt à stabiliser la relation
Donald Trump et Xi Jinping n’abordent pas ce sommet avec les mêmes objectifs, mais tous deux disposent de raisons domestiques et stratégiques de rechercher une stabilisation.
Pour Donald Trump, le calendrier s’y prête particulièrement. Les élections de mi-mandat ont lieu le 3 novembre, moins de six semaines après la rencontre. Le président américain a donc intérêt à obtenir des résultats immédiatement visibles : achats chinois de produits agricoles ou d’avions Boeing, investissements créateurs d’emplois (notamment dans le secteur automobile), accès plus régulier aux terres rares. La diplomatie trumpienne privilégie ce type de résultats quantifiables, susceptibles d’être présentés comme la preuve qu’un rapport de force a permis d’obtenir des concessions.
Xi Jinping poursuit un objectif différent. La Chine arrive à Washington avec une position commerciale solide : ses exportations restent dynamiques et son excédent extérieur lui donne une marge de manœuvre importante. Mais cette vigueur masque des fragilités domestiques persistantes, notamment la faiblesse de la consommation et de l’investissement immobilier. En août, la production industrielle progressait encore de 5,2% sur un an tandis que les ventes au détail n’augmentaient que de 0,4%. Pékin a donc intérêt à préserver autant que possible l’accès au marché américain et, surtout, à obtenir davantage de prévisibilité sur les restrictions technologiques américaines.
Pour les dirigeants chinois, l’objectif est d’obtenir une relation prévisible (le premier sommet de Mai a vu émerger le terme de “stabilité stratégique”) dans laquelle Washington reconnaît la Chine comme son égal. Depuis le retour de Donald Trump, Pékin a montré qu’il pouvait répondre aux tarifs américains, limiter l’accès à certains minerais critiques et supporter une confrontation commerciale prolongée. La stabilisation recherchée est donc une stabilisation entre rivaux, non entre partenaires.
Quand les instruments de coercition deviennent les objets de la négociation
C’est probablement dans le domaine économique que le sommet permettra le mieux de mesurer cette transformation.
Lors de leur rencontre de Pékin en mai, Donald Trump et Xi Jinping avaient annoncé la création de deux mécanismes bilatéraux : un Board of Trade, destiné à traiter le commerce des produits considérés comme non stratégiques, et un Board of Investment. Quatre mois plus tard, leur mise en œuvre reste très inégale.
Le Board of Trade commence à prendre forme. Les deux administrations travaillent à définir un panier d’environ 30 milliards de dollars de produits susceptibles de bénéficier de réductions tarifaires réciproques. Une dizaine de catégories restent encore disputées. À l’inverse, le Board of Investment demeure beaucoup plus embryonnaire : son périmètre n’est pas clairement défini et les restrictions américaines sur les investissements chinois dans les secteurs sensibles limitent fortement les ambitions initiales.
La délégation d’entreprises qui devrait accompagner Xi Jinping est, à cet égard, significative. Des dirigeants de BYD, CATL, Xiaomi ou encore Bank of China ont été évoqués, même si la composition définitive n’est pas arrêtée. Pour Pékin, leur présence permettrait de montrer que la relation économique sino-américaine peut encore produire des investissements et des contrats. Pour Trump, elle offrirait la possibilité de transformer le sommet en annonces concrètes, y compris éventuellement sur l’implantation d’entreprises chinoises aux États-Unis.
Les terres rares constituent l’exemple le plus spectaculaire de cette nouvelle diplomatie transactionnelle. Plusieurs entreprises chinoises ont récemment interrompu ou ralenti leurs livraisons de certains minerais critiques aux États-Unis, alors même que Pékin s’était engagé à fluidifier ces exportations. Washington réclame désormais des garanties plus solides. La Chine, de son côté, peut utiliser l’accès aux minerais comme contrepartie à des assouplissements tarifaires ou technologiques.
On voit ainsi émerger une forme paradoxale d’interdépendance : Washington et Pékin cherchent simultanément à réduire leurs vulnérabilités et à préserver les dépendances qui leur donnent du pouvoir sur l’autre. Le découplage complet devient moins probable précisément parce que certaines interdépendances sont devenues trop utiles comme instruments de négociation.
L’IA et Taïwan, deux limites à la transaction
L’intelligence artificielle illustre une autre dimension de cette relation. Les États-Unis et la Chine sont engagés dans une compétition pour la maîtrise des modèles, des semi-conducteurs et des applications militaires de l’IA. Washington continue de limiter l’accès chinois aux technologies les plus avancées, tandis que les entreprises chinoises réduisent rapidement l’écart avec leurs concurrentes américaines.
Les conversations préparatoires au sommet portent notamment sur les risques liés aux cyberattaques utilisant l’IA, à la diffusion de modèles puissants vers des acteurs non étatiques ou à certains usages militaires autonomes. Scott Bessent a évoqué la possibilité de définir “des gardes-fous” communs. La logique ressemble à celle des premières mesures de confiance de la guerre froide : la compétition demeure entière, mais chacun reconnaît un intérêt commun à éviter qu’elle ne provoque un accident incontrôlable.
Il existe cependant des dossiers qui se prêtent beaucoup moins à cette logique transactionnelle. Taïwan est le principal.
Xi Jinping devrait de nouveau en faire l’une des priorités de ses discussions avec Donald Trump. Pékin considère l’île comme une question centrale de souveraineté et cherche depuis plusieurs mois à obtenir des signaux américains plus favorables, notamment sur les ventes d’armes. Donald Trump a lui-même qualifié en mai les livraisons d’armes américaines à Taïwan de “point de négociation possible”, tandis qu’un programme d’armement d’environ 14 milliards de dollars reste en attente d’approbation.
Cette approche nourrit les inquiétudes à Taipei comme à Tokyo, où l’on craint qu’un accord économique puisse s’accompagner d’un infléchissement de la position américaine. La Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, qui avait proclamé en novembre dernier : “Une crise à Taïwan, c'est une crise pour le Japon”, a arraché une rencontre avec Trump le 22 septembre.
Et l’Europe dans tout cela?
Pour l’Union européenne, ce deuxième sommet de l’année devrait être observé avec autant d’attention que le premier. En juin dernier, nous soulignions déjà un paradoxe : l’Europe peut être fragilisée par l’affrontement sino-américain, mais elle peut également être marginalisée par leur rapprochement.
La mise en place progressive des rencontres bilatérales régulières rend ce risque plus concret. Si Washington et Pékin commencent à décider ensemble quels produits sont « stratégiques » ou « non stratégiques », quelles restrictions à l’investissement sont acceptables, comment les licences de minerais critiques doivent être délivrées ou quels garde-fous doivent encadrer les modèles d’intelligence artificielle, ils ne règlent pas seulement leur relation bilatérale. Ils contribuent potentiellement à définir des règles auxquelles les entreprises européennes devront s'adapter.
Une stabilisation sino-américaine peut donner aux entreprises américaines un accès préférentiel ou plus prévisible à certains marchés et ressources chinois.
À l’inverse, une reprise des hostilités commerciales renforcerait la réorientation des produits chinois vers le marché européen déjà saturé.
Cette rencontre intervient aussi au moment où l’Europe prépare un éventuel bras de fer commercial avec Pékin en raison de ses déficits commerciaux, qui ne cessent de se creuser. L’Europe voit le risque d’être laissée seule face au géant chinois sur l'aspect commercial, si Xi réussit à obtenir une détente avec les Etats-Unis.
Les minerais critiques et l’intelligence artificielle montrent particulièrement bien cette difficulté. L’Union européenne cherche elle aussi à diversifier ses approvisionnements en matières premières et à définir les règles applicables à l’IA. Mais Washington et Pékin disposent de moyens technologiques, industriels et commerciaux qui leur permettent de transformer rapidement leur dialogue bilatéral en normes de fait.
Le sommet du 24 septembre ne devrait donc pas réconcilier la Chine et les États-Unis. Il pourrait néanmoins confirmer quelque chose de plus durable : leur capacité à organiser directement leur rivalité. La nouveauté n’est pas qu’ils cesseraient de se confronter, mais qu’ils commencent à institutionnaliser la manière dont ils utilisent leurs moyens de pression l’un contre l’autre.
Pour l’Europe, le principal enseignement n’est plus seulement de savoir comment se protéger des conséquences d’une confrontation entre Washington et Pékin. C’est aussi d’anticiper une entente relative entre Washington et Pékin sur des règles économiques qui s’imposerait de fait aux Européens. L’approfondissement du marché unique et une intégration européenne accrue seront donc essentiels pour continuer à défendre nos propres choix.
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