Guerre commerciale États-Unis - Canada: la Chine en embuscade edit

3 September 2026

Dans la guerre commerciale que Donald Trump a déclarée au reste du monde, un pays est maltraité avec une intensité particulière : le Canada, pourtant allié historique et cosignataire d’un accord de libre-échange. Cela a commencé en mars 2018, lors de son premier mandat, avec des taxes sur les importations d’acier et d’aluminium au nom de la sécurité nationale, puis en mars 2025 des droits de douane de 10% sur le pétrole et les produits énergétiques et de 25% sur toutes les autres importations. Mais ces taxes étaient appliquées à d’autres pays. Le 20 juillet 2026, le Canada est l’unique pays à subir l’ire de Donald Trump : la Maison Blanche annonce l’imposition prochaine de tarifs de 50% sur 20 milliards de produits importés du Canada (produits laitiers, sucres, sirop, alcool, bois, papier). Justification : ce pays traite les automobiles, les produits laitiers et l’alcool des Etats-Unis de manière discriminatoire. Mark Carney, le Premier ministre à Ottawa, a décidé de faire de la résistance et annoncé des rétorsions si les taxes américaines sont appliquées. Donald Trump a récemment envisagé des contre-représailles.

La vision de Donald Trump: les États-Unis pays tout-puissant

Donald Trump semble penser que le rapport de forces est si nettement en sa faveur que le Canada va finir par céder : les États-Unis ont un PIB annuel de 27 360 milliards de dollars US contre 2140 pour le Canada (12,8 fois plus grand). La population étatsunienne est de 343 millions contre 40 pour le Canada (8,6 fois plus grand).

Deux statistiques indiquent une faiblesse relative potentielle du pays de Mark Carney. 75% des exportations de biens et services du Canada vont vers leur voisin, contre seulement 15% des ventes à l’étranger des Etats-Unis. Et le degré d’ouverture des États-Unis n’est que de 12,1%, contre 33% pour le Canada. Ottawa est donc beaucoup plus dépendant de ses ventes à Washington que le contraire. Si les deux pays cessaient tout échange, les pertes d’activité seraient plus importantes du côté canadien. C’est ce que concluent la plupart des modèles d’évaluation : une guerre commerciale entre les deux pays impliquerait une perte de PIB de quelques points de pourcentage au nord de la frontière[1].

Mark Carney a évoqué des demandes de dernière minute exprimées par l’administration américaine, demandes qui l’ont poussé à arrêter les négociations. Elles concerneraient l’arrêt du soutien à l’utilisation de la langue française au Canada et l’alignement de la politique commerciale canadienne sur celle des Etats-Unis. Si ces demandes étaient incluses dans un deal final, cela constituerait une humiliation pour le pays à la feuille d’érable, humiliation qui permettrait d’éviter les terribles conséquences d’une guerre commerciale. Que choisir entre une récession économique et une humiliation politique ?

La vision de Paul Krugman: David contre Goliath?

Paul Krugman, dans sa critique systématique des décisions de Donald Trump, conclut que les États-Unis vont perdre leur guerre avec le Canada[2]. Ce serait le combat entre le petit David, futur roi d’Israël, contre le géant philistin, Goliath. Au moyen d’une fronde, le petit David a tué le géant Goliath.

Le Canada dispose-t-il d’une fronde ? En avril 2025, alors que les droits de douane étaient à 145% d’un côté, 125% de l’autre, la Chine avait réussi à faire reculer les États-Unis avec un arrêt des exportations d’aimants en terres rares. Or le Canada est exportateur de nombreux minerais stratégiques et matières premières : pétrole, électricité, uranium, nickel, potasse, aluminium, cuivre, zinc, cobalt, niobium, graphite.

Les États-Unis consomment par exemple beaucoup plus d’uranium qu’ils n’en produisent. En 2025, 7% seulement de l’uranium consommé par les centrales nucléaires du pays provenait des États-Unis. 32% des importations provenaient du Canada[3]. Le Canada est le premier producteur mondial de potasse et les États-Unis en sont un gros importateur. 79% de leurs achats à l’étranger de ce fertilisant entre 2021 et 2024 provenaient de leur voisin. Le Canada, et notamment l’Alberta, fournit environ la moitié des importations de pétrole brut des États-Unis. La dépendance des États-Unis est aussi forte vis-à-vis de son voisin sur le nickel, le graphite, le lithium, le zinc.

L’exemple du pétrole est intéressant car à court terme, une suspension des exportations canadiennes de pétrole brut serait très coûteuse pour les États-Unis, mais aussi pour l’Alberta dont la Première ministre, Danielle Smith, s’est déclarée réticente à utiliser des restrictions sur les exportations de pétrole dans cette guerre commerciale. De même arrêter les exportations d’électricité permettrait à Mark Carney de faire pression sur l’administration américaine, mais diminuerait substantiellement l’activité et les recettes fiscales au Québec, en Ontario et au Manitoba, les trois provinces exportatrices d’hydroélectricité.

Une guerre commerciale est très coûteuse pour un petit pays face à un grand pays dont il est dépendant en termes de destination de ses exportations. Aujourd’hui Mark Carney est très soutenu par la population : 60% d’approbation et 31% de mécontentement. Mais cette popularité risque de s’effriter en cas de guerre commerciale pleine et longue.

Les décisions de politique commerciale sont plus difficiles en démocratie que dans une dictature comme la Chine. La comparaison avec le combat de David contre Goliath est tentante, mais trompeuse.

La vision de Chad Bown: une victoire à la Pyrrhus ?

In fine, les deux économies risquent de perdre beaucoup à une guerre commerciale totale. Même si les États-Unis y perdaient moins que le Canada, un conflit avec des droits de douane et des interdictions d’exportation des deux côtés serait aussi très dommageable pour l’économie américaine. L’image historique serait une victoire à la Pyrrhus. Ce roi avait remporté plusieurs victoires contre les Romains, mais ses pertes avaient été tellement importantes lors de la dernière bataille, qu’il aurait déclaré : « Encore une victoire comme celle-là, et nous sommes perdus ! »

Les deux économies sont tellement intégrées qu’elles ont créé entre elles de très fortes dépendances. Selon le décompte de l’IFE-CEPII, le Canada dépend des États-Unis pour 127 produits[4]. Ce sont des produits pour lesquels les importations canadiennes sont concentrées, avec les États-Unis comme fournisseur principal, souvent à plus de 90% et pour lesquels il y a peu de substituts possibles (localement ou d’un autre pays). Les États-Unis dépendent du Canada pour 35 produits.

Les États-Unis ont besoin du Canada pour leur approvisionnement en pétrole, produits énergétiques, certains minerais stratégiques, fertilisants, bois et produits forestiers. Le Canada est aussi une destination privilégiée des exportations des États du nord, absorbant par exemple 48% des exportations du Montana, 41% de celles du Dakota du Nord, 36% pour le Michigan…, bien au-dessus du ratio national de 15%[5]. Et le Canada a évidemment besoin des États-Unis comme destination de ses exportations, mais aussi pour la transformation de ses matières premières.   

L’intégration commerciale des deux pays depuis 1994, date de lancement de l’ALENA, a fait apparaître des chaînes de valeur très imbriquées reposant sur l’absence de droits de douane. Par exemple autour des Grands Lacs, un écosystème s’est développé dans le secteur automobile (Ford, General Motors, Stellantis) dans les provinces canadiennes de l’Ontario et du Québec et dans les États américains du Michigan et de l’Ohio. Des pièces détachées et de nombreux inputs circulent de part et d’autre de la frontière avec une production d’automobiles vendus dans les deux pays, mais majoritairement aux États-Unis. C’est un secteur-clé pour les deux pays, surtout pour le Canada, et il pourrait disparaître en cas de rétablissement de droits de douane un peu élevés. Avec toutes ces entreprises s’installant du côté étatsunien, le plus grand marché, cela impliquerait une hausse du prix des automobiles pour les ménages américains et la perte du marché canadien qui serait capté par les entreprises chinoises. Pour Chad Bown, les deux économies souffriraient énormément d’une guerre commerciale poussée et c’est la Chine qui sortirait vainqueur[6]! Ce serait alors une victoire à la Pyrrhus pour Donald Trump.

[1] Voir par exemple Antoine Bouët, Leysa Maty Sall et Yu Zheng, « Towards a trade war in 2025 : real threats for the world economy, false promises for the US », CEPII Working Paper, 2025-03, 2025.

[2] Paul Krugman. « The Moose that roared – Why Trump will loose his war with Canada », paulkrugman@substack.com, 4 avril 2026.

[3] Données United States Geological Survey (USGS). Idem pour les chiffres suivants.

[4] Kevin Lefebvre et Pauline Wibaux, « Import dependencies: where does the EU stand?, », CEPII Policy Brief, 2024-47,  2024.

[5] Les chiffres sur les exportations par États sont issus du U.S. Census Bureau / International Trade Administration.

[6] Chad P. Bown, « There’s only one winner of a trade war with Canada », New York Times, 26 août 2026.