L’écriture inclusive doit être interdite dans les concours de recrutement edit

Feb. 18, 2021

Depuis son émergence à la fin des années 2010, l’écriture inclusive s’est diffusée comme une traînée de poudre dans les milieux militants ainsi que dans les cercles universitaires où elle tend à devenir la norme.

Par écriture inclusive, on entend non pas la simple féminisation des métiers ou des fonctions, ce qui ne serait ni nouveau, ni contestable (même si on peut parfois trouver que l’intérêt ou la nécessité de certains changements reste discutable), mais une modification en profondeur des règles de la langue française, ce qui se traduit notamment par le recours au point médian (les étudiant.e.s), la fusion des pronoms personnels (iles remplace ils et elles, toustes remplace toutes et tous) et le changement dans les règles d’accords (les navets et les carottes sont belles).

Nous voudrions revenir ici sur les graves problèmes que pose cette écriture et suggérer une piste pour s’y opposer : son bannissement des examens et des concours au nom de l’égalité des candidatures et de la lutte contre les discriminations.

Le succès de l’écriture inclusive révèle aussi son échec

Le constat est facile à dresser : l’écriture inclusive triomphe sur les campus, mais elle est en déroute quasi-totale dans le reste de la société. Elle n’a su convaincre ni les enseignants du primaire et du secondaire, ni le monde de l’édition (Hatier a tenté de proposer un manuel en écriture inclusive mais il a suscité une levée de boucliers), ni même les grands journaux, y compris ceux qui lui étaient a priori favorables comme Le Monde ou Libération (mais seul ce dernier a pris la peine d’expliciter son refus). Même les contributeurs de l’encyclopédie en ligne Wikipédia lui restent hostiles. Quant aux sites d’informations et aux revues savantes, rares sont ceux qui y ont recours, et ceux qui le font invitent souvent à la modération, à l’image de la revue Sociologie du travail qui demande à ses contributeurs de limiter drastiquement l’usage du point médian.

Cet échec réduit à néant un argument important des partisans de l’écriture inclusive, à savoir qu’une langue doit savoir évoluer pour mieux s’adapter aux mœurs. Non seulement l’écriture inclusive ne s’est pas imposée dans les usages, mais l’argument de l’adaptation est ici utilisée de manière fallacieuse en raison des caractéristiques même de l’écriture inclusive : premièrement, celle-ci ne se contente pas de proposer des changements limités mais vise au contraire à changer les règles de base de la langue ; deuxièmement, elle se situe sur le terrain de l’écrit alors que les évolutions spontanées se font généralement à l’oral (c’est le cas pour la féminisation des métiers) ; et troisièmement elle ne consiste pas en une réponse pragmatique destinée à résoudre des difficultés pratiques qui auraient surgi avec les transformations de la société (par exemple pour désigner une femme préfet ou un homme sage-femme) mais découle d’un projet politique porté par une élite intellectuelle qui voit dans l’écriture inclusive un levier pour transformer la société.

Un projet idéologique global

L’écriture inclusive est présentée par ses promoteurs comme une solution pour lutter contre les inégalités entre les sexes. Cette posture part du principe que la langue française constitue un carcan foncièrement conservateur et sexiste, ce qui repose sur une contradiction évidente : cette manière de voir ne permet pas d’expliquer pourquoi la cause des femmes a pu progresser considérablement avant l’apparition de l’écriture inclusive, ni pourquoi l’écriture inclusive surgit au moment où la situation des femmes n’a jamais été aussi favorable. Du reste, on peut s’étonner que les partisans de l’écriture inclusive accordent autant d’importance à la langue écrite, oubliant que la politique relève essentiellement de la joute orale, et faisant fi de la plus élémentaire sociologie matérialiste des groupes et des intérêts qui rappelle que les rapports de force ne se réduisent pas à des aspects symboliques.

L’adhésion à une explication monocausale et déterministe, tout comme le refus d’envisager les contre-arguments, en disent long sur la dimension idéologique de l’écriture inclusive. Ce n’est pas un hasard si celle-ci est apparue dans le contexte du Brexit et de la présidence Trump, en lien avec les mouvements anti-sexistes (le phénomène #MeToo) et anti-racistes (Black Lives Matter). L’écriture inclusive est d’abord un instrument de combat. Elle est la pointe émergée d’une idéologie globale formée à partir d’un discours hypercritique qui accuse les sociétés occidentales d’être structurellement machistes et racistes, éternellement dominatrices et prédatrices, bref coloniales par essence. La fascination pour l’écriture inclusive résulte ainsi d’une forme de culpabilité, sinon d’une détestation, qui prend d’autant plus de force que les imperfections des sociétés occidentales sont jugées à l’aune des valeurs égalitaires qu’elles proclament.

On aurait tort, dans ces conditions, de traiter l’écriture inclusive par le dédain en y voyant une simple lubie d’intellectuels en quête d’agitation ou de reconnaissance. Ce serait prendre le risque de sous-estimer son caractère potentiellement dévastateur. Car à terme, c’est l’ensemble du patrimoine intellectuel et culturel français qui risque de se retrouver dans le collimateur de l’écriture inclusive. Si cette dernière devient en effet la norme dans les milieux intellectuels, c’est toute la production culturelle issue du passé qui sera jugée en fonction d’elle. La Déclaration des droits de l’homme du citoyen apparaîtra comme un texte odieux, de même que la Constitution de 1958. Au-delà, c’est l’ensemble de la littérature française qui fera l’objet d’un profond mépris. Les textes anciens n’auront pas d’autres choix que d’être soit envoyés aux oubliettes de l’histoire, soit réécrits à l’aune des nouvelles normes morales, à moins que l’on décide tout simplement d’abandonner la langue française pour cause d’obsolescence au profit d’une langue jugée plus conforme aux valeurs du temps présent (l’anglais ?).

Un environnement propice

La facilité avec laquelle l’écriture inclusive se diffuse dans les milieux universitaires, notamment dans les sciences sociales et politiques, doit être vue avec inquiétude. Que des gens diplômés et cultivés puissent souscrire à une écriture aussi précieuse que ridicule, à la fois imprononçable et illisible, et même susceptible d’implications aberrantes (faudra-t-il écrire « les soldat.e.s de 1914 » ou, pire, les « poilu.e.s » ?), révèle la fragilisation de l’esprit rationnel et la faiblesse des défenses immunitaires. Aveuglés par l’idéologie, les partisans de l’écriture inclusive ne voient même pas qu’ils se retrouvent en contradiction avec leurs propres principes puisque l’écriture inclusive se révèle à la fois socialement très injuste (elle exclut les personnes peu lettrées, a fortiori les handicapés et les autistes) et culturellement très chauvine (elle multiplie les barrières pour les étrangers).

Il reste que l’écriture inclusive a le vent en poupe dans le monde académique. Elle est devenue un marqueur, un code de reconnaissance, un moyen de distinction sociale selon les termes de Pierre Bourdieu, brandi ostensiblement par une nouvelle aristocratie qui se veut au service du Bien et de la régénérescence morale. Cette écriture a d’autant plus de chance de devenir la nouvelle norme dans les cercles intellectuels que, portée par des militants vindicatifs, elle bénéficie d’un environnement favorable dans des universités qui souffrent d’un déclin relatif. Une certaine précarité s’est en effet installée. Tout un pan du personnel universitaire (vacataires, doctorants ou post-doctorants) est gagné par le déclassement et souffre d’un manque de sécurité et de considération. Cette fragilité rend plus efficientes les pressions diverses et facilite le conformisme, tandis que le ressentiment favorise l’adhésion à des idéologies revanchardes.

Que faire?

Pour toutes ces raisons, l’écriture inclusive ne peut plus bénéficier de la même tolérance que celle qui lui a été accordée par les pouvoirs publics, lesquels ont visiblement oublié que la maîtrise de la langue constitue un élément essentiel de la souveraineté depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539). La situation actuelle ne manque d’ailleurs pas d’ironie : en 1539, c’est le roi qui impose la langue française pour soumettre les féodaux et les puissants ; aujourd’hui, ce sont au contraire les nouveaux féodaux qui imposent à l’Etat la langue de leur invention.

Pour l’heure, l’Etat s’est contenté d’une modeste circulaire en 2017. Cette circulaire, approuvée par le Conseil d’Etat, proscrit l’usage de l’écriture inclusive dans les administrations, mais cela n’a guère eu d’effet dans les universités où même les équipes de direction se sentent autorisées à n’en faire qu’à leur tête, par complaisance ou par facilité. Il en va de même dans certaines collectivités locales, où l’absence de réaction de l’Etat conduit les particuliers à saisir eux-mêmes la justice, comme on vient de le voir à Périgueux.

S’il va de soi qu’une interdiction pure et simple s’annonce difficile, il est peut-être temps que les pouvoirs publics engagent une contre-offensive plus volontariste. Dans l’immédiat, une stratégie raisonnable peut être envisagée pour limiter sa diffusion ou, à tout le moins, pour préserver la liberté de ceux qui ne veulent pas être contraints d’en passer par elle pour accéder au service public. Le principe de non-discrimination prend ici tout son sens : il s’agit de protéger ceux qui refusent de céder aux pressions. La solution est simple : elle consiste à interdire l’écriture inclusive dans toutes les épreuves des examens et des concours de recrutement, non seulement pour les copies écrites mais aussi pour tous les documents qui sont exigés dans les procédures d’évaluation (par exemple les lettres de motivation ou les CV).

Pour ce faire, une base juridique solide est disponible : c’est l’interdiction des signes distinctifs. Il se trouve en effet que la jurisprudence française, au nom de l’égalité des candidatures et de la lutte contre la fraude, a élaboré des règles très strictes : tout signe susceptible d’être interprété comme un message envoyé au correcteur peut mener à l’annulation de la copie. Il suffirait alors d’élargir cette règle en considérant que l’écriture inclusive fait bel et bien partie des signes distinctifs et qu’elle devient à ce titre une source possible de discrimination entre les candidats, y compris dans les concours qui ne sont pas anonymes (par exemple les mémoires et les thèses). Une telle interdiction ne restreindrait en rien la liberté des candidats et des jurys mais elle permettrait à tous les candidats d’être assurés qu’ils ne vont pas être écartés parce qu’ils ont refusé de céder à des passions mortifères. Il n’est d’ailleurs pas impossible que, à brève échéance, les candidats éconduits envisagent d’eux-mêmes d’engager des procédures devant les tribunaux pour rupture d’égalité, ce qui ne serait pas forcément une mauvaise chose, mais confirmerait que l’Etat délaisse une partie de ses missions traditionnelles.