Une histoire des années folles edit
C’était il y a un siècle mais cette période d’une douzaine d’années, entre 1919 et 1931 a été marquée par une extraordinaire effervescence culturelle, économique, politique et a laissé un héritage qui a marqué les années d’après 1945 et dont, comme le montre l’historien Gérard Unger dans un livre passionnant (Les Années folles en France, Perrin, 2026), les prolongements s’étendent jusqu’à aujourd’hui.
Dans cet ouvrage, Gérard Unger passe en revue de manière exhaustive les événements qui ont marqué cette période brève mais intense. En 1919 la France sort d’une guerre meurtrière qui a entraîné d’immenses pertes humaines et d’importants dégâts matériels dans le Nord et dans l’Est. On peut donc s’interroger sur la capacité du pays à se relever et à sauvegarder son rôle et son influence en Europe et dans le monde.
Pourtant, en apparence, cette sauvegarde semble assurée. Clemenceau joue un rôle majeur au cours des négociations du traité de Versailles. Au cours des années suivantes, Briand qui occupe presque constamment les fonctions de ministre des Affaires étrangères bénéficie d’un prestige incontesté qui se traduit notamment par son influence au sein de la toute nouvelle Société des Nations. Sa tâche n’est pourtant pas aisée. Sur le plan international, la France peine à bâtir des relations normales avec son ancien ennemi, l’Allemagne. Celle-ci n’accepte pas le montant des réparations que le traité de Versailles la contraint à payer et multiplie les retards de paiement et les contestations. Sur une scène internationale aussi complexe que celle d’aujourd’hui et alors que le projet d’une Europe unie espéré par certains reste bien lointain, la France est très isolée. Elle a certes bâti la Petite Entente qui regroupe des alliés d’Europe centrale, Pologne et Tchécoslovaquie notamment, mais sa politique militaire reposant sur le concept de défense et la construction de la ligne Maginot se concilie mal avec la nécessité de venir en aide à ces pays qui n’ont pas de frontière commune avec la France.
Par ailleurs, les deux alliés de la Première Guerre mondiale font défection. Le Royaume-Uni considère que la France est devenue la puissance militaire dominante du continent et doit donc être contenue. Les États-Unis sont emportés par une vague d’isolationnisme qui interdit à leurs présidents successifs de suivre l’exemple du président Wilson. En dépit de l’habileté et du charisme de Briand qui collabore efficacement au gouvernement avec Poincaré entre 1926 et 1929, la France aborde les années 1930 dans des conditions difficiles.
Sur le plan intérieur, l’auteur décrit une situation qui est, elle aussi, marquée par de multiples changements. Deux événements majeurs dominent l’immédiat après-guerre : la victoire éclatante de la droite aux élections législatives de 1919 et la scission du parti socialiste au congrès de Tours en 1920. La victoire du bloc national ne signifie pas pour autant un retour en arrière à l’avant-guerre souhaité par beaucoup. La France de 1919 n’est plus celle de 1914.
À gauche, les partisans de Lénine et des bolcheviks conquièrent la majorité du parti socialiste qui devient le parti communiste et rejoint la Troisième Internationale alors que les minoritaires, sous l’autorité morale de Léon Blum, restent à la SFIO. Ainsi se crée un clivage qui va durablement marquer la gauche française. D’un côté, les communistes refusent toute forme de collaboration avec les socialistes et les radicaux et préparent l’inévitable révolution. D’un autre côté, la SFIO, tout en restant fidèle au marxisme, accepte de soutenir les réformistes radicaux comme c’est le cas en 1924 à l’occasion de la victoire du cartel des gauches, sans pour autant rentrer au gouvernement.
Gérard Unger souligne que ces affrontements combinés avec les dissensions au sein de la droite et du centre accentuent encore un phénomène marquant de la IIIe République, l’instabilité ministérielle, une instabilité qui continuera après la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1958.
Ces aléas politiques qui marquent un pays dévasté par quatre années de guerre n’empêchent pas la France de connaître une extraordinaire éclosion de talents et de créativité et un rayonnement mondial qu’on ne retrouvera plus au cours des décennies suivantes. C’est à Paris qu’écrivains et artistes du monde entier se retrouvent, animant les brasseries de Montparnasse comme la Coupole qui ont remplacé Montmartre comme pôle d’échanges culturels. Hemingway et Fitzgerald y font la fête et sont rejoints par les peintres Modigliani, Soutine, Chagall et bien sûr Picasso. De leur côté, Breton, Aragon et Soupault lancent le mouvement surréaliste qui aspire à un profond bouleversement de la création artistique et exercera une influence durable non seulement en France mais dans toute l’Europe. Par ailleurs l’œuvre de Proust s’impose progressivement et une pléiade de jeunes romanciers occupent le champ littéraire avec l’appui de la NRF, la Nouvelle revue française.
Cette décennie est aussi marquée par l’essor du cinéma et de la radio. Le public se précipite dans les salles pour voir les films de Charlot mais aussi des réalisations françaises de Louis Delluc ou d’Abel Gance. Désormais le cinéma est devenu un loisir majeur pour les Français.
La radio se développe lentement à partir de 1923 en adoptant un statut mixte. Le service public de radiodiffusion créé officiellement en 1926 cohabite avec des radios privées qui bénéficieront d’un grand essor dans les années 1930. Ce nouveau média ne concurrence pas encore la presse écrite qui est riche en création de titres quotidiens et hebdomadaires.
Ces activités culturelles concernent surtout les classes aisées vivant principalement à Paris mais l’auteur insiste sur le fait que les années 20 marquent le début d’une civilisation des loisirs, en contraste marqué avec l’avant-guerre. Les milieux populaires bénéficient de plus de temps libre en raison de la généralisation de la journée de huit heures et des congés payés. Ceux-ci, avant leur généralisation en 1936 s’étendent déjà à une portion non négligeable des salariés notamment dans le secteur public. Les sports deviennent un spectacle, notamment la boxe, le cyclisme et dans une moindre mesure le football et le tennis. En 1924 Paris accueille les Jeux Olympiques. Toutefois, ce qui marque le plus les années folles c’est le succès populaire des lieux dansants, bals musette, guinguettes et une nouvelle formule, les music halls qui accueillent la musique d’outre atlantique, le jazz. Cette frénésie de danse est révélatrice d’un immense besoin de défoulement après les quatre années d’épreuves et de contraintes de la guerre.
Selon Gérard Unger, ce vaste panorama ne doit pas faire illusion sur la vraie nature de cette décennie qu’on baptise peut-être un peu rapidement années folles. Le pays est partagé entre sa volonté de tourner la page de la guerre et de ses souffrances et son souci de retrouver le calme relatif d’avant-guerre et une économie appuyée sur l’épargne et un franc fort. Pourtant les déséquilibres démographiques entraînés par la perte de 1,4 millions d’hommes jeunes se font sentir dans les campagnes et dans les usines et entraînent une forte immigration en provenance notamment de Pologne et d’Italie. De même le statut des femmes qui ont acquis de nouvelles responsabilités en 14-18 se trouve posé et les mouvements féministes essaieront sans succès de faire progresser leurs droits. Des changements irréversibles sont en cours.
Au terme de cet ouvrage peut être trop exhaustif, on s’interroge sur la suite. Les années 1930 marquées par une crise économique majeure et la montée des totalitarismes se dérouleront dans un contexte bien différent. Ce n’est qu’après 1945 qu’on mesurera l’ampleur de l’héritage des années folles.
Gérard Unger, Les Années folles en France, Perrin, 2026
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