Égypte: retour sur l'éviction de Morsi edit

Sept. 9, 2013

Le président Morsi n’a pas été renversé à la suite d’un coup d’Etat ourdi solitairement par les militaires afin de préserver leurs seuls intérêts ou, pire encore, de s’arroger le pouvoir. Ce coup est, tout d’abord, et principalement, la conséquence inéluctable d’une série d’erreurs politiques et de fautes démocratiques accumulées par les Frères musulmans. Ceux-ci se sont vite rendu compte, dans les jours qui suivirent le départ forcé du président Moubarak, que, si le mouvement protestataire avait été initié par des libéraux, ces derniers n’avaient ni les moyens organisationnels ni même la popularité leur permettant d’en bénéficier afin de former un gouvernement de transition. D’autre part, il paraissait clair que le départ du chef de l’Etat était techniquement dû à l’action des militaires, lesquels pensaient éviter ainsi une crise aux conséquences imprévisibles, en échange du sacrifice du chef de l’Etat qu’ils espéraient « pour solde de tout compte ». A ce stade, les militaires avaient besoin d’alliés parmi les opposants au régime. Pareillement, les Frères musulmans avaient besoin des militaires, afin de s’imposer face à un mouvement libéral dont les allures révolutionnaires ne pouvaient que leur déplaire. Ce fut ainsi que l’alliance de deux solides conservatismes permit d’écarter plutôt aisément les libéraux, de mettre un terme à la dynamique révolutionnaire et, partant, de maintenir en place l’essentiel des institutions de la république. Les militaires voulaient les préserver ; les Frères musulmans entendaient les utiliser pour établir leur pouvoir. Toutefois, ils ne pouvaient encore s’écarter clairement de la « révolution », de sorte qu’en même temps qu’ils s’entendaient avec les militaires, ils continuaient à discuter avec les autres partis. Leur but étaient alors d’apparaître comme les participants à un mouvement consensuel, afin de ne pas raviver les inquiétudes à leur endroit. De plus, ils n’avaient pas une idée exacte de ce qu’ils pouvaient alors représenter électoralement. Les élections législatives, qui s’étalèrent du 28 novembre 2011 au 3 janvier 2012, donnèrent 235 sièges au Frères musulmans et à leurs alliés sur les 498 à pourvoir. Les salafistes en obtinrent 123. A s’en tenir à ce décompte, les Frères musulmans pouvaient considérer qu’ils étaient largement dominants.

Sans doute firent-ils, ici, leur première erreur politique majeure. Ne voyant que ce qu’ils désiraient voir et ignorant le reste, ils en déduisirent que le peuple égyptien les soutenait massivement et, par conséquence, soutenait leur programme politique. Mais le peuple égyptien ne les soutenait précisément pas massivement et ils n’avaient d’autre programme politique que celui d’arriver au pouvoir. Le peuple égyptien ne les soutenait pas, puisque, si l’on s’en tient au pourcentage des voix qui se portèrent sur le parti des Frères musulmans (le Parti de la liberté et de la justice), seulement 37,5% des Egyptiens avaient voté pour eux. Il en résultait donc que 62,5% n’avaient pas voté pour eux. Pareillement, si l’on fait le décompte des sièges, on se rend compte que les partis non islamistes, « laïcs » pour le dire vite, totalisèrent 120 sièges. Ce n’est, certes pas, un résultat équivalent à celui des Frères, mais il est loin d’être négligeable. Si ces sièges ne pèsent presque pas dans le décompte parlementaire, c’est qu’ils sont répartis entre une petite vingtaine de partis politiques parfois totalement antagoniques. Ce morcellement d’une partie importante de l’opposition a, indéniablement, fait la force des Frères musulmans, mais c’est une force en quelque sorte négative, qui jette un regard bien différent sur l’opinion égyptienne. Quoiqu’il en soit, plutôt que de considérer la relative faiblesse structurelle de leur position dominante, les Frères musulmans crurent, au contraire, que l’histoire leur rendait enfin justice, de sorte qu’après avoir affirmé qu’ils ne présenteraient pas de candidat à la présidentielle, ils en présentèrent un : Mohammed Morsi.

La victoire de celui-ci vit se reproduire, de la part des Frères musulmans, la même erreur d’analyse que lors des législatives. Certes, Mohammed Morsi remportait l’élection avec 51,73% des voix, mais son adversaire en comptait de 48,27%. Ce score est d’autant plus intéressant à considérer, qu’il s’agissait d’Ahmed Chafik, dernier Premier ministre du président Moubarak et, par excellence, dans l’esprit du moment, homme de « l’ancien régime ». Si l’on considère le premier tour, la popularité des Frères musulmans apparaît encore plus faible : Mohammed Morsi ne remporte 24,78% des voix contre Ahmed Chafik, qui en remporte 23,66%, suivi par Hamdine Sabahi, représentant la gauche égyptienne, avec 20,72%, Amr Moussa, également issu de « l’ancien régime », en totalisant 11, 13%. Ainsi, avant le report des voix du second tour où l’on vote contre un candidat plutôt que pour un autre, le représentant des Frères musulmans intéressait moins d’un quart de l’électorat. Que cette évidence n’ait frappé ni les Frères musulmans, ni leurs thuriféraires, ni même les commentateurs doit probablement être mis sur le compte de l’anesthésie du sens critique qui accompagne les crises politiques, où tout est tellement mouvant que l’on peut croire à n’importe quoi. Cette base finalement restreinte de la légitimité des Frères musulmans et d’autant plus problématique qu’elle s’inscrit dans un contexte où les règles institutionnelles sont fragiles et ne suffisent pas à la légitimation des gouvernants, parce qu’il n’existe pas encore de consensus sur celles-ci et qu’un choix électoral ne saurait raisonnablement être assimilé, dans ces circonstances, à un tel consensus.

Faute de comprendre le caractère limité de leur victoire, les Frères musulmans ont adopté une attitude radicale et arrogante. Ils ont imposé une Constitution qui n’avait pas été rédigé dans le respect de la loi constitutionnelle, méconnaissant la demande de pluralisme émanent de la société civile. En effet, la commission constitutionnelle chargée de rédiger le projet de Constitution devait être, suivant les termes de la loi constitutionnelle, votée le 20 mars 2011, représentative de la diversité de la société égyptienne et non de la majorité parlementaire. A plusieurs reprises, les Frères musulmans, alors alliés avec les salafistes, ont ainsi désigné une commission essentiellement composée des leurs. A plusieurs reprises, la commission a été invalidée par la justice.  Afin de mettre un terme à cette opposition sans en rabattre sur ses projets, le président Morsi a interdit à la justice de se prononcer sur le travail de la commission constitutionnelle et a décidé que ses actes juridiques ne seraient pas susceptibles de recours devant la Haute cour constitutionnelle. Les magistrats de cette juridiction ont été empêché de se réunir pour se prononcer sur sa décision. Cette volonté d’établir seuls la loi fondamentale ne pouvaient qu’inquiéter puis révolter et, enfin, rassembler tous les exclus, c’est-à-dire – si l’on considère les résultats électoraux des élections législatives et présidentielles – la majorité des Egyptiens. Alors qu’une partie importante de la population attendait depuis longtemps un retour à la normale et se désespérait de le voir venir, le comportement des Frères musulmans ne fit que raviver la crise. En même temps, ils s’avérèrent incapables d’apporter un semblant de remède à une situation économique et sociale de plus en plus catastrophique. Tout au contraire, leur conduite ne pouvait qu’être préjudiciable au tourisme – l’une des rentes du pays – et à l’investissement. Le paradoxe de ces conservateurs dans un société solidement conservatrice est qu’ils se sont tout simplement montrer incapables de lui apporter ce que le conservatisme est censé, au moins, apporter : la stabilité et la paix civile. Finalement, en butte à une contestation généralisée, les Frères musulmans ont fait ce que font tous les gouvernants empêtrés dans l’autoritarisme : ils se sont crispés au fur et à mesure que se révélait l’étendue de leur échec.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que plusieurs millions d’Egyptiens aient réclamé le départ du président Morsi et que les rues du Caire (mais pas seulement) se soient à nouveau remplies de manifestants. De leur côté, les Frères musulmans et leurs partisans n’ont pas rechigné à user de la violence, afin de conserver le pouvoir qu’ils avaient entendu si longtemps et qui leur échappait si vite. Le coup d’Etat militaire du 3 juillet intervient donc dans une situation de crise majeure et vise, avant tout, comme cela avait été le cas en février 2011, à la stopper. Mais il est également porteur d’une alternative : un chef d’Etat intérimaire, le président de la Haute cour constitutionnelle, un gouvernement intérimaire de techniciens et, bien sûr, la rédaction d’une nouvelle Constitution. On a dit et redit que les militaires voulaient à nouveaux exercer le pouvoir et qu’ils attendaient un faux pas des Frères musulmans pour y parvenir. Cette analyse perd de vue que le faux pas des frères ne fut pas un prétexte mais une réalité bien pire qu’un simple faux pas ; elle rassembla contre eux aussi bien les libéraux qu’une bonne partie des conservateurs et des salafistes. Il est probable que, sans cela, l’armée n’aurait rien fait et n’aurait, du reste, rien pu faire. On peut, par ailleurs, raisonnablement douter que l’armée souhaite à nouveau diriger le pays ainsi qu’elle l’a fait, en évitant, certes, les catastrophes, mais en accumulant les erreurs et les critiques, avant l’accession de Mohammed Morsi à la présidence. Elle n’a rien à gagner à voir sa légitimité comme sa respectabilité entachées par la gestion forcément insatisfaisante du quotidien. Vilipendée à la fin de la présidence intérimaire, exercée par le maréchal Tantawi pour le compte du Conseil supérieur des forces armées, elle a retrouvé sa légitimité en se tenant éloignée du pouvoir durant la présidence de Mohammed Morsi. La leçon est claire : si elle veut conserver son statut, l’armée ne doit jouer d’autre rôle que celui de garantir l’unité du pays. 

Comment interpréter, cependant, la répression qui a suivi la destitution du président Morsi ? Même porté par un indéniable consensus, un coup d’Etat n’est pas un jeu à somme nulle : il doit nécessairement en résulter un vainqueur et un vaincu. Entrés, depuis plusieurs semaines, dans une logique de radicalisation, les Frères musulmans refusèrent d’être vaincus et de négocier, à partir de cette acceptation (qui aurait pu n’être que tactique), une place dans le gouvernement intérimaire qui se mettait en place. Ils ont été sollicité. C’est pure spéculation que de soutenir qu’ils l’ont été dans l’espoir qu’ils refuseraient. Le seul fait positif est qu’ils ont refusé. Avaient-ils raison de s’arcbouter sur une position de principe ? La question –  quoique que puissent dire leurs partisans ou leurs défenseurs – n’est pas là. La question serait plutôt : sur quels soutiens pouvaient-ils sérieusement compter alors que l’armée s’était tournée contre eux et qu’ils avaient rompu, depuis longtemps, avec les partisans de la « révolution du 25 janvier », en s’alliant contre eux avec l’armée ? Sans doute les Frères musulmans furent-ils ici aussi victimes de leur incapacité à admettre qu’ils ne représentaient pas l’Egypte, et de loin. Il est certain qu’ils crurent que la condamnation par la communauté internationale d’un coup d’Etat militaire pourrait jouer en leur faveur et il est clair qu’une partie de celle-ci, sans consulter le fond des choses, a considéré qu’il était de bonne politique de s’émouvoir de la destitution du président Morsi. Mais cet émoi lointain ne changeait rien aux rapports de force : les Frères musulmans était, désormais sans alliés. Pour beaucoup d’Egyptiens désirant que le pays sorte de la crise, ils représentaient plutôt qu’une solution. C’est cette situation de faiblesse qui est à l’origine de la vigueur de la répression qu’ils ont subie, bien plus que cette répression n’est à l’origine de cette faiblesse. Il est indéniable que la répression s’est appuyée sur des dispositifs existants. La justice, la police et l’armée ont, en quelque sorte, au fil des années, pris des habitudes répressive vis-à-vis des Frères, et ces habitudes ont d’autant moins été modifiées que la « révolution du 25 janvier » s’est rapidement arrêtée, de sorte que l’essentiel des soubassements du régime précédent ont été préservés. Force est de constater, non sans une certaine ironie, que les Frères musulmans, par calcul politique, ont été, en s’alliant avec l’armée au lendemain du départ du président Moubarak, les artisans de cette préservation dont ils sont, maintenant, les victimes.

Il est difficile – ou tout au moins imprudent – de prétendre décrire quel sera le cours des choses en Egypte, dans les mois prochains. Il est, en revanche, d’ors et déjà possible de décrire les contraintes qui s’imposeront à celui-ci. La « révolution du 25 janvier », c’est-à-dire le mouvement libéral à l’origine du départ du président Moubarak, a montré qu’il existait, dans ce pays conservateur et religieux, un désir de modernisation n’empruntant pas les voies de la religion et des acteurs à même de le porter. Les élections législatives et présidentielles, qui suivirent, ont, toutefois, montré, comme il fallait s’y attendre, que la religion et le conservatisme demeuraient l’un des soubassements de la société et que la « révolution du 25 janvier » n’avait pas modifié – et comment aurait-elle pu le faire en un aussi court laps de temps ? – la sociologie du pays. Mais, ce qui est encore plus intéressant, c’est que ces mêmes élections ont montré que tenir à la religion ou au maintien d’un certain ordre social n’impliquait en rien d’être partisan des Frères musulmans. Certes, le vote en faveur de ces dernier a été important, mais il n’a pas – on l’a vu – été massif. Ce qui est apparu, en fait, c’est le caractère foncièrement pluraliste de la société égyptienne, non pas en ce sens que les électeurs seraient des partisans convaincus du pluralisme ainsi que le sont normalement les libéraux, mais en ce sens que les Egyptiens se distribuent dans des sensibilités diverses, rendant impossible la prépondérance d’un credo politique et d’une seule ligne partisane. Ce trait caractérisait déjà l’ancien parti dominant du président Moubarak, le PND, éclaté entre les tendances les plus diverses – allant des libéraux aux religieux – et contraint, par la force des choses, de suivre une ligne médiane qui, si elle ne satisfaisait personne, ménageait jusqu’à un certain point les intérêts de chacun. Il n’y a rien d’étonnant à ce que la disparition de ce parti fasse apparaître au grand jour cette fragmentation des préférences politiques.

Les Frères musulmans, tout à leur obsession de représenter l’Egypte véritable, ont largement sous-estimé la vigueur de ce pluralisme, comme l’ont sous-estimé bien des commentateurs. De fait, les Frères représentent moins une alternative à « l’ancien régime » que l’une des composantes d’un paysage politique complexe et mouvant, dont l’évolution n’est pas nécessairement dans leur inclusion gouvernementale. Elle serait plutôt dans la formation de partis conservateur, centriste et de gauche crédibles, c’est-à-dire capables d’attirer et de fidéliser les électeurs puis de former des coalitions stables. En d’autres termes, la solution est de donner à l’Egypte une structure partisane conforme à sa pluralité. Car il ne peut y avoir de sortie de l’autoritarisme sans la mise en place d’un système représentatif et il ne peut y avoir de système représentatif solide sans un système partisan différencié, dont les représentants défendent des vérités mondaines – donc intrinsèquement discutables – et non des dogmes religieux aussi imposants que dénués de contenus pratiques. Il ne s’agit pas d’une préférence normative mais d’une nécessité technique. Cette nécessité technique est aussi une nécessité vitale. Mais il est clair que la reconstruction d’un système partisan – si elle peut être conduite à bien – prendra du temps. Il n’y a pourtant pas d’alternative vertueuse à ce jeu de patience.