Comment négocier avec Google ? edit

Jan. 17, 2010

Que faire avec Google ? Après des années de guerre frontale, la France prend le chemin de la négociation. La charge avait été lancée en 2005 par Jean-Noël Jeanneney, à l’époque président de la BNF, lorsque la firme de Mountain View avait commencé à numériser des livres français sans demander d’autorisation. Tout accord avec Google était alors perçu comme un pacte de dupes. Grâce à Gallica, la bibliothèque numérique développée par  la BNF et des associés européens, on pensait mener l’offensive contre le géant de l’Internet. Aujourd’hui, le gouvernement tend la main et propose un partenariat à Google. Recul ou réalisme ?

Cette volte-face résulte d’abord d’une évaluation des rapports de force. Début 2010, Google Livres annonce que sa plate-forme permet d’effectuer des recherches en intégralité sur plus de 10 millions de livres, dont quelques centaines de mille en français, alors qu’au même moment Gallica donne accès à 145 000 livres. Parallèlement, les éditeurs français ont développé  une offre numérique aujourd’hui d’environ 40 000 titres. On le sait, les moyens mis par Google pour numériser le patrimoine des bibliothèques sont sans commune mesure avec ceux qui ont été engagés par les opérateurs français. Mais la donne vient de changer : une partie du grand emprunt – 750 millions d’euros – sera consacrée à la numérisation de contenus culturels. Dans ce contexte plus équilibré, proposer un partenariat avec Google semble réaliste, même s’il est exagéré de parler d’un rapport « d’égal à égal » comme l’évoque l’optimiste Marc Tessier. Une autre donnée entre sans doute en ligne de compte : Google a quelque peu perdu de sa superbe.

Google a tant œuvré pour construire son image de « good guy » ! D’abord, une devise imparable : « don’t be evil ». Ensuite, une recherche au service « du bien de l’humanité »–sur les énergies non polluantes, sur des services gratuits qui aident les gens. Entreprise High Tech et altruiste, Google s’est vite trouvée des gourous. Chris Anderson qui décline à longueurs de pages les vertus du modèle  de l’entreprise numérique moderne : distribuer gratuitement plein de choses pour récolter de l’argent sur quelques-unes. Jeff Jarvis (La méthode Google, Télémaque 2009) qui argumente sur l’éthique Google, précurseur du nouvel esprit entrepreneurial. Selon lui,  « l’ambition de Google n’est pas de dominer le monde mais de l’organiser » – tout simplement. Générosité de l’esprit open source, collaboration,  confiance envers les autres : sous sa plume, Google s’érige comme le temple de la pensée philanthropique.

Autre aspect flatteur de la stratégie Google : l’investissement dans des contenus « haut de gamme », les livres, en particulier le patrimoine littéraire et mêmes ces fameuses « œuvres orphelines » dont on ne connaît plus les ayants droit.  Plutôt que de s’ancrer sur l’industrie  du divertissement, disons les jeux vidéo ou la musique, Google s’est attachée à valoriser les biens les plus nobles. L’image de la bibliothèque numérisée qui met à disposition du public  (souvent gratuitement) le patrimoine culturel mondial rejoint les rêves qui ont accompagné la naissance du Web.

La recette du succès s’inscrirait en filigrane de cette recherche d’utilité sociale. Les dirigeants de l’entreprise n’ont  pas l’obsession du modèle économique, mais l’obsession de rencontrer des utilisateurs, et de dynamiser l’effet de réseau : tenter d’abord de conquérir une masse de clients lorsqu’on lance un nouveau produit,  tirer le moins de gains possibles du réseau pour le laisser s’étendre au maximum en taille et en valeur, rester juste au niveau du seuil de rentabilité. Ce maintien au coût et marge au plus bas permet de bloquer la concurrence (la stratégie est détaillée par Jeff Jarvis). C’est ainsi qu’en s’habillant de valeurs quasi évangéliques, Google est devenue une des entreprises les plus puissantes et les plus rentables du monde.

Et là, la firme zéro défaut a cessé de l’être aux yeux des internautes. Non seulement en raison de sa tentation monopolistique, mais aussi parce que certaines de ses pratiques  contestables sont apparues au grand jour et ont été dénoncées. La numérisation de textes à tour de bras sans demande d’autorisation, a engendré une class action de la part des éditeurs et auteurs américains en 2005, mobilisation qui s’est conclue par un accord en 2008 (systèmes de dédommagements pour les poursuites passées et à venir, définition des modalités pour l’exploitation commerciale par Google), lui-même modifié, à la suite de différentes plaintes,  par un nouvel accord fin 2009.  Un contentieux similaire a été engagée en 2006 par l’éditeur français La Martinière – procès qui a abouti, en septembre 2009, à une condamnation de Google à verser des dédommagements. D’autres critiques sont tombées sur Google pour utilisation commerciale sans contrepartie financière de contenus : celles du groupe  Murdoch aux Etats-Unis, celles des auteurs et producteurs français qui demandent l’instauration d’une taxe sur les recettes publicitaires générées en France par le moteur de recherche (rapport Zelnik janvier 2010). Bref,  la rébellion des fabricants de contenus est en marche.

Au milieu de cette tornade est remonté à la surface un reproche lancé depuis 2006 à l’égard de Google : celui d’avoir accepté, au nom du réalisme économique,  de censurer certains des contenus circulant sur son réseau en Chine –un comble, en effet, pour une entreprise porte-flambeau du pays de la liberté d’expression. Sur ce, Google, qui a subi une cyber attaque de hackers chinois sur ses sites (espionnage ? recherches de militants des droits de l’homme ?), annonce qu’elle renonce à la censure et même qu’elle envisage de mettre fin à ses activités dans ce pays. Posture pleine de bravoure, mais peut être calculée puisque Google doit affronter un concurrent, Baidu,  puissant moteur de recherche local, qui la devance largement aujourd’hui. Le moteur de recherche est incontournable pour les internautes, y compris pour leurs consommations culturelles,  moyennant quoi être référencé par Google est vital pour les créateurs. En offrant une conciliation au moment où les rapports de force et les images se modifient, Marc Tessier joue sans doute habilement. Mais le plus savoureux pourtant demeurent les termes de l’accord envisagé.

Que propose-t-il en effet ?  Un  partage de fichiers sans clause d’exclusivité. Presque du peer-to-peer, la formule chérie de l’Internet, le joyau intellectuel de la culture numérique. « Un accord avec Google pourrait viser, non pas à faire prendre en charge l’effort de numérisation mais à le partager, en échangeant des fichiers de qualité équivalente et de formats compatibles ». Cet effort partagé devrait permettre de lever les restrictions d’utilisation aujourd’hui imposées par Google.   Comment réagiront Sergey Brin and Larry Page à cette proposition subtilement ajustée idéologiquement, une offre qui sonne tellement « Google attitude » ?

Dès son arrivée au Ministère de la Culture, Frédéric Mitterrand a annoncé qu’il ferait le pèlerinage  à MountainView. C’est prévu pour le printemps.  Rapport Tessier sous le bras, il devrait être accueilli à bras ouverts dans une vraie communauté d’esprit. Une communauté d’intérêts aussi ? Ceci est une autre histoire.