L’Europe dans son moment Meiji: construire le concept de bien public stratégique edit
En 1853, les canonnières du commodore Perry ouvrent au commerce un Japon fermé au monde depuis deux siècles. L’ « humiliation de Perry » deviendra le ferment de cette ère Meiji où l’empereur Mutsuhito, à compter de 1868, ordonne la modernisation du pays à marche forcée. En acculturant les avancées occidentales, le Japon devient une puissance propre à choisir les termes de ses relations bilatérales et à conserver ses institutions traditionnelles.
L’Union européenne de 2026 se trouve dans une situation comparable. Les États-Unis tancent régulièrement l’Europe pour un retard technologique documenté par le rapport Draghi, l’écart de PIB avec les États-Unis étant passé de 15% en 2002 à environ 30%. Cet ascendant met Washington en position de réclamer les « privilèges exorbitants » que dénonçait Valéry Giscard d’Estaing, à l’époque sur la question du dollar, et dont l’accord de Turnberry de juillet 2025 offre la version contemporaine. De son côté, l’Union dénonce la corruption des valeurs transatlantiques originelles, comme l’a fait Kaja Kallas à Munich en février 2025, soit la même préoccupation identitaire que le Japon de 1868. D’où l’intérêt d’adopter le paradigme Meiji, à savoir imiter sélectivement les États-Unis dans le domaine économique afin de rééquilibrer nos relations bilatérales et ne pas dénaturer nos valeurs.
Cela relève l’intérêt de conceptualiser les biens publics stratégiques (BPS), une notion aux contours dessinés par la Banque de France (Bulletin, mars/avril 2025, 257/2) sans être toutefois explicitée, que ce papier se propose d’affiner. Plutôt que des programmes horizontaux, l’Europe doit investir dans ses propres BPS pour décliner un jour ceux qui tiennent au fil d’une décision unilatérale de Washington. Une alternative européenne priverait les États-Unis des leviers diplomatiques et économiques précieux qui éloignent actuellement la perspective d’un équilibre transatlantique.
Ce qu’est un bien public stratégique
À la croisée des biens publics européens et des investissements stratégiques, il est souhaitable d’utiliser la notion de BPS, qui répond aux critères suivants : un investissement européen répondant aux trois critères de non-rivalité prépondérante, de rareté au niveau national, et de dépendance unilatérale.
Ainsi, ces biens doivent produire des bénéfices joints dont la composante non rivale est prépondérante : bien que rival en termes d’heures de vol, un avion de transport stratégique crée une capacité de projection européenne bénéficiant à tous. Ensuite, les États agissant seuls doivent produire trop peu de ce bien pour qu’il s’étende à l’intégralité des États-membres. Enfin, l’équivalent étranger de ce bien doit être disponible auprès d’un fournisseur extérieur en mesure d’en suspendre l’accès, comme les États-Unis. Le système satellitaire Galileo est l’exemple typique d’un bien public stratégique.
Deux avantages en découlent. D’abord, les BPS se plient aux règles de l’OMC : à la différence de l’IRA américain, qui subventionne des biens privés selon un critère d’origine nationale contraire au traitement national au cœur de l’ordre économique global, un BPS finance une capacité collective qui n’entre en concurrence avec aucun bien étranger sur un marché ; l’ADN européen de respect du droit en sort donc sauvegardé. Ensuite, là où la plupart des politiques européennes alimentent une comptabilité toute harpagonienne des soldes nets, un bien indivisible n’a pas de retour nationalement imputable : le « poison du juste retour », né dans le « I want my money back » de Margaret Thatcher et appliqué à Fontainebleau en 1984, s’en trouve en partie dissous. Seul demeure le juste retour de production, à savoir l’impact géographique de la production du bien, lequel est plus aisément navigable que les comptes d’apothicaires du juste retour financier.
Or la Banque de France qualifie d’« embryonnaires » les programmes européens finançant des biens publics, et identifie le numérique et la défense comme réunissant ces trois critères. Il devient donc urgent que le Conseil définisse une liste de BPS qui dépasse le seul niveau doctrinal, pour flécher les fonds vers les projets à haute valeur ajoutée européenne, tout en signalant en creux ceux qui ne bénéficient qu’à une minorité d’États membres.
Si vis pacem Europae: les capacités habilitantes comme BPS
La notion de bien public stratégique trouve un terrain d’application naturel dans les secteurs de la défense, du cloud et de l’euro numérique. La dépense de défense européenne atteint quelque 380 milliards d’euros en 2025 selon l’Agence européenne de défense, mais demeure largement nationalisée et tournée vers les fournisseurs américains : selon Draghi, 78% des acquisitions ont été réalisées hors UE entre 2022 et juin 2024, parmi lesquelles plus de 60% auprès des États-Unis. Alors que les géants chinois et américains importent moins de 10% de leurs besoins en armement, l’Europe produit trop peu pour elle-même et trop cher, pour des raisons de doublons capacitaires et d’inconsistance de la demande identifiées par le rapport Draghi. Elle reste dépendante de la réglementation ITAR, qui donne à Washington un droit de regard sur le réexport de tout système intégrant un composant américain.
Les mandats d’Ursula von der Leyen ont fourni plusieurs cordes à l’arc européen : ASAP pour les munitions, EDIRPA et EDIP pour les achats conjoints, SAFE pour l’emprunt commun. Ces instruments ad hoc restent à la fois dispersés, temporaires et très sectoriels. Il convient de les unifier en un fonds permanent adossé à un emprunt commun, et surtout étendu à un angle mort découvert par un rapport sénatorial de 2019, celui des capacités habilitantes : transport aérien stratégique, ravitaillement en vol, renseignement et observation, communications gouvernementales par satellite. Les Européens les louent faute d’en disposer, à l’image des ravitailleurs américains lors de l’intervention française en Libye en 2011. Il serait cohérent avec la notion de BPS que ce fonds soit régi par une règle d’accès basée désormais sur l’usage, et non sur la contribution nationale, puisque ce bien bénéficierait à tous.
Pecunia non olet
Un échec agrémenté de chiffres est toujours plus frappant : entre 2017 et 2020, la part des fournisseurs européens sur leur propre marché du cloud est tombée de 26% à 16%, le reste basculant vers trois entreprises américaines. EuroHPC, qui rassemble les supercalculateurs européens au service de la recherche, gagnerait à devenir une agence opérationnelle dotée d’un mandat pour l’IA, que le Fonds européen de compétitivité (FEC) en passe d’être définitivement adopté alimenterait en capital. Sa singularité tiendrait à deux volets indissociables : une structure publique de calcul et d’hébergement à l’échelle continentale côté offre ; côté demande, l’obligation pour les administrations nationales et européennes d’y héberger des données sensibles comme la santé ou la justice. Cette dernière obligation manquait à Gaia-X, restée lettre morte faute d’usagers. Une alternative crédible, et surtout obligatoire, aux hyperscalers réduirait le risque posé par le CLOUD Act américain, qui expose les données confiées à toute entreprise américaine aux réquisitions de Washington où qu’elles soient stockées, lequel risque a occupé la controverse lorsque l’École Polytechnique a pris la décision, dédite depuis, d’un fournisseur américain en 2026.
L’euro numérique relève de la même logique. Les paiements européens dépendent de Visa et Mastercard, alors que le dollar offre à Washington une capacité de sanction extraterritoriale régulièrement associée à la condamnation de BNP Paribas de 2014. Non rival, indivisible, signe d’autonomie, l’euro numérique est un BPS typique.
Unifier pour mieux régner
Reste le nerf de la guerre. Les nouvelles ressources propres, régulièrement proposées par la Commission et infatigablement remises à l’ordre du jour par les rapports du Parlement européen, sont le plus souvent classées sans suite par le Conseil, où chacune exige l’unanimité puis la ratification de tous les parlements nationaux, voire subnationaux. La perspective éventuelle d’une ressource propre adossée au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), actuellement sous l’épée de Damoclès de l’unanimité au Conseil de l’Union, autorise l’espoir d’adosser un jour une part des ressources propres au financement explicite des BPS inscrits sur la liste arrêtée par le Conseil. La méthode communautaire se prêtant mal à leur gouvernance, il conviendrait d’en confier la direction à la Commission, sous le contrôle du Conseil et d’une commission parlementaire permanente dédiée aux BPS : c’est également une manière de répondre au déficit démocratique engendré par la multiplication récente des instruments hors budget tels que SAFE et NextGenEU.
L’asymétrie qui trouble aujourd’hui l’Europe n’est certes pas une fatalité, comme l’Histoire l’a déjà démontré à l’issue de l’ère Meiji. Avec le concept de “bien public stratégique”, qui a l’avantage de réduire plusieurs difficultés financières et politiques inhérentes à la construction européenne, elle faciliterait un rééquilibrage indispensable avec les Etats-Unis.
Did you enjoy this article? close
