Donald Trump et la réalité du danger fasciste edit

24 September 2026

Le débat sur le caractère fasciste ou non de l’action de Donald Trump continue de se dérouler en France et aux États-Unis. Ce débat a été relancé après le 6 janvier 2021, lorsque des partisans de Donald Trump ont donné l’assaut au Capitole avec ses encouragements alors qu’il pressait le vice-président Mike Pence de refuser d’authentifier les résultats de l’élection présidentielle qui le donnaient battu. Depuis lors, l’action politique de Trump, revenu au pouvoir en 2025, fournit des éléments nouveaux pour nourrir ce débat. La position que nous défendons ici est que Donald Trump, son action au pouvoir, son idéologie, les personnes qui l’entourent et le mouvement MAGA constituent un phénomène de type fasciste.

Nous aborderons cette question d’une manière différente de celle utilisée le plus souvent par les spécialistes. Généralement, pour trancher la question de savoir si un régime politique peut être ou non considéré comme fasciste, on utilise l’étalon de fascisme construit à partir de ces deux phénomènes historiques qu’ont été le nazisme allemand et le fascisme italien : ce régime est-il plutôt proche ou plutôt éloigné de ces seules expressions authentiques du fascisme ? Nous partons d’une idée différente, suggérée par Umberto Eco dans une conférence prononcée en 1995 à l’Université Columbia à New-York, celle d’un « fascisme primitif et éternel » (Ur-fascismus), qui ne s’incarne pas dans un modèle particulier, mais développe des caractères dont il suffit qu’un certain nombre se manifestent pour que se produise une coagulation fascisante[1]. Selon nous, cet « Ur-fascismus » doit être compris et étudié comme étant un modèle antagoniste, parmi d’autres (nationaliste-conservateur, communiste…), à la démocratie libérale, dont il est historiquement le produit des crises. De ce point de vue, le fascisme italien et le nazisme allemand (dont par ailleurs il convient de souligner les différences entre eux) représentent des expressions historiques parmi d’autres du fascisme et non pas leur seule expression authentique. Il ne s’agit donc pas d’abord pour nous de comparer le trumpisme au nazisme ou au fascisme italien mais de voir dans quelle mesure il peut être considéré comme l’une des modalités du fascisme ainsi entendu.

Nous observons que le développement du fascisme s’est produit au sein des démocraties libérales au cours de deux périodes particulières, l’entre-deux guerres et la période actuelle, périodes marquées par une crise et un affaiblissement de la démocratie libérale. Au terme de la première période les régimes fascistes se sont effondrés, notamment en Allemagne, en Italie et au Japon, à la suite des guerres qu’ils ont menées contre les régimes démocratiques. Aujourd’hui, les États-Unis sont entraînés selon nous dans une dynamique de fascisation. La question est de savoir si cette dynamique l’emportera ou si la démocratie libérale pourra, comme dans la période précédente, lui résister. Notre but est donc ici de montrer qu’il existe bien aujourd’hui aux États-Unis une offensive de type fasciste qui vise à détruire le régime politique américain établi à la fin du XVIIIe siècle mais aussi, et plus généralement, l’ensemble des régimes de démocratie libérale.  

Un projet de destruction de la démocratie libérale

Une définition minimaliste de la démocratie est que les citoyens peuvent changer leurs gouvernants par leur vote aux élections et que les partis au pouvoir doivent accepter de perdre les élections. Par son attitude le 6 janvier 2021, Donald Trump, en refusant de reconnaître la validité des résultats de l’élection présidentielle, a cessé d’être un démocrate. En maintenant cette position depuis lors, il s’est clairement posé en ennemi du régime démocratique. Il a déclaré que seules des élections truquées pourraient lui faire perdre le pouvoir et a revendiqué son choix d’une dictature personnelle, déclarant qu’il était un dictateur car « souvent vous avez besoin d’un dictateur ».  

La démocratie représentative nécessite pour fonctionner que les différents groupes parlementaires passent des compromis ou, au moins, se considèrent comme les représentants d’un même peuple. La vision trumpiste est opposée à cette conception, reprenant la vision fasciste de Carl Schmitt selon laquelle le peuple et ses représentants sont divisés en amis et ennemis entre lesquels tout compromis est impossible. Du coup, la fonction de délibération au Parlement est inutile puisque le parti républicain vote, le plus généralement, selon les ordres du président. Pour Trump, l’importance et le rôle du pouvoir législatif dans le dispositif institutionnel doivent être réduits au maximum. C’est ainsi qu’il n’a pas respecté l’obligation de consulter le Congrès avant d’entrer en guerre contre l’Iran. Quant au parti démocrate il veut l’affaiblir le plus possible, déclarant qu’il entendait combattre « les ennemis de l’intérieur », en particulier les leaders démocrates qu’il décrit comme des radicaux fous et des traîtres manipulés par les marxistes. Quant aux élus républicains, ils sont menacés de se voir concurrencer aux élections par des candidats trumpistes s’ils refusent d’obéir au chef.

Adversaire déclaré du pluralisme, le projet du président en matière institutionnelle est de remplacer la démocratie libérale par un régime de pouvoir personnel prenant appui sur une base populaire qui suivra son chef jusqu’au bout et quoi qu’il fasse, encourageant l’organisation d’un culte de sa personnalité. Ainsi, lors de la récente convention du parti républicain à Dallas, il a exigé de la part de ses partisans la prestation d’un serment collectif de fidélité dont il a lui-même fixé les termes : « S’il vous plait, levez votre main droite et dites : “Je fais le serment au plus grand président de l’histoire des Etats-Unis, qui nous aime tellement qu’il ne peut même pas respirer, que j’irai voter avec ma famille et mes amis. Je voterai de toutes façons. Peu importe que je sois inscrit ou non. Je vais tricher à fond comme ils font. Il n’y a jamais eu de plus gros tricheurs.” » Le président du Comité national républicain l’avait présenté ainsi : « Trump est le plus grand messager républicain de notre époque, le leader de l’Amérique est de retour, le meilleur président que ce pays ait jamais eu. »  Trump a suggéré durant sa campagne de 2024 qu’il pourrait mettre fin à la Constitution pour inverser les résultats de l’élection s’ils lui étaient défavorables et a déclaré qu’il serait un dictateur le premier jour de son nouveau mandat, mais pas après. Il construit pièce par pièce un État autoritaire qui remplace l’État de droit. L’administration de l’État doit être entièrement à son service. Il ne cesse d’utiliser le département de la justice pour régler ses nombreux comptes personnels et poursuivre ses ennemis politiques. Il a évoqué son intention d’utiliser l’Insurrection Act de 1807 pour déployer l’armée dans les états et villes démocrates. Il maintient ainsi de manière permanente un climat de guerre civile dans le pays.

Trump partage avec son vice-président un projet d’affaiblissement des démocraties libérales dans le monde et en particulier dans l’hémisphère américain et en Europe et de destruction des organisations internationales et du droit international, comme jadis l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le japon nationaliste. Des menaces contre le Groenland, le Canada et l’Union européenne sont proférées. Tandis que Trump distend ses liens avec ses alliés d’hier lorsqu’il s’agit de démocraties libérales, non seulement en Europe et dans le continent américain mais aussi dans le pacifique où il traite le dictateur nord-coréen d’ami tandis qu’il annonce le report de manœuvres communes avec la Corée du sud. Il accepte de faire payer les dépenses de mariage de son fils par un oligarque russe ami de Poutine et encourage Javier Milei, le dirigeant argentin proche de ses idées, à tenter de reprendre les Malouines aux Anglais. L’on sait également son aversion pour l’OTAN. Donald Trump a fait une part du succès de sa campagne présidentielle sur le « refus des guerres longues ». Ceci, a-t-on pu dire, le différencie des régimes fascistes de l’entre-deux guerres qui cultivaient le bellicisme. Mais force de constater qu’il met en œuvre un interventionnisme tous azimuts, au Moyen Orient, en Amérique latine, même en Afrique, avec les bombardements au Nigeria. Sa façon de s’accaparer les cartes des différents pays sur le continent américain (et dans la réalité avec le Venezuela et, peut-être, avec Cuba demain) n’est pas loin d’évoquer un nouvel « espace vital ! « Comme à la fin des années Trente, le monde se réorganise ainsi autour d’un clivage entre les dictatures et les démocraties.

Une vision de la société qui pourrait mener à la guerre civile

Le projet trumpiste de destruction de la démocratie libérale est le produit de sa vision de la société. Elle se fonde sur l’opposition entre « eux » et « nous », c’est-à-dire l’opposition entre les « vrais Américains » et les « hors-groupes » que sont les musulmans, les immigrés, la gauche et les intellectuels. » À partir d’une vision conspirationniste, il estime que ces groupes, liés entre eux, ont déjà gangréné le pays, aidés par un État profond qu’ils ont infiltré et qui menacent de détruire les États-Unis. Il s’agit donc de se débarrasser par tous les moyens de ces groupes, d’où, notamment, la guerre contre les franchises universitaires et contre les immigrés. Lors de la conférence de Dallas, le vice-président J.D.Vance a repris les thèmes de l’extrême-droite selon lesquels les immigrants commettent crimes et désordres, déclarant : « Nous en avons assez d’être traités de racistes pour avoir remarqué que notre pays est devenu plus sale, plus pauvre, moins en sécurité et moins prospère ». Sa conception raciste du peuple américain va très loin dans la recherche d’une race pure américaine puisque, dans un discours au Clermont Institute en juillet 2025, il déclarait : « I think the people whose ancestors fought in the Civil War have a hell of a lot more claim over America than the people who say they don’t belong ». Le 7, puis le 24 janvier 2026, deux citoyens américains ont ainsi été tués par des agents de la milice armés de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), une agence fédérale. Le département de la Justice refusa alors d’ouvrir une enquête sur ces assassinats. Après que le général Mark Milley a déclaré que Trump persécuterait ses opposants s’il gagnait l’élection présidentielle de 2024, ce dernier a suggéré qu’il devrait être exécuté pour trahison.

Trump et ses partisans estiment que les élites libérales ont failli et ont provoqué le déclin du pays. À travers elles, ce sont les valeurs libérales elles-mêmes, l’humanisme et l’universalisme des Lumières qui sont rejetées et combattues. Trump leur oppose la loi du plus fort, le seul étalon de l’argent, le culte de la force et le goût de la violence, défendant un suprémacisme blanc. Il reprend à son compte la rhétorique fasciste pour convaincre les citoyens de rompre avec la démocratie, utilisant mensonges, intimidations, menaces, grossièretés, injures et invectives, voire terreur, toujours à la recherche de boucs émissaires. Il a traité ses adversaires politiques de « vermines », rappelant ainsi un certain Hitler et un certain Mussolini. Son but est de déshumaniser les minorités et les opposants en exploitant les haines et ressentiments qui animent une large part de sa base. Il ne cesse de purger toutes les administrations fédérales, remplaçant des personnes compétentes par des féaux. Son révisionnisme le conduit à faire censurer programmes universitaires et livres de classe. À quand des autodafés ? Sa politique envers la communauté LGBT+ se caractérise par des mesures de recul sur les politiques inclusives et des restrictions visant particulièrement les personnes transgenres. Sa politique de séparation des familles d’immigrés a pu être comparée à l’utilisation des camps de concentration par les régimes fascistes d’hier.

Le danger fasciste existe bien aujourd’hui

Après les résultats des récentes élections en Saxe-Anhalt, un éditorial de l’hebdomadaire Der Spiegel, le 6 septembre, pouvait écrire : « La fin de la démocratie libérale n’est pas inévitable. » Beaucoup trouveront, sans doute que c’est trop solliciter du succès, somme toute régional, d’un parti qui ne se réclame pas explicitement du nazisme, même s’il veut en faire oublier le poids historique. Mais ce fait n’est pourtant pas un cas particulier. Il s’inscrit, en effet, dans une vague mondiale, qui prend, nécessairement, des traits particuliers selon les pays, mais qui révèle nombre de caractères communs. Il faut bien souligner qu’après son vice-président, c’est cette fois le Président Donald Trump, lui-même, qui a félicité l’AfD pour sa victoire. Emmanuel Macron n’avait pas tort, il y a quelque temps, de parler d’une « Internationale réactionnaire ». Pour la qualifier, le pli a été pris de parler de « populisme ». La notion est, cependant, à notre sens, trop vague. Elle permet, certes, de pointer le symptôme d’une crise de nos démocraties occidentales qui se nourrit à la fois du rejet des conséquences de la mondialisation économique, avec ses transformations technologiques et les évolutions de la structure de l’emploi et de celui de sociétés qui tendent à se désintégrer socialement et culturellement. Nous pensons cependant qu’il ne faut pas s’en tenir au face à face entre un « populisme de droite » et un « populisme de gauche », qui se rejoignent dans les critiques de la démocratie libérale, ce qui a amené à forger le concept récent de « démocratie illibérale », la Hongrie, dans la dernière décennie, en ayant été le laboratoire européen. Il faut aller plus au fond, et éviter les euphémismes. Peut-être que certains se rappellent la phrase qui concluait l’essai posthume du Président Georges Pompidou, Le Nœud gordien (paru en 1974 !) : « Le fascisme n’est pas si improbable. Il est même, je crois, plus près de nous que le totalitarisme communiste. A nous de savoir, si nous voulons résister... »

Dans une colonne du New York Times du 16 septembre dernier Jamelle Bouie débutait son article par la phrase suivante : « The Republican Party has a Neo-Nazi problem. » Peut-être quelque mouvement sismique pourra-t-il faire dérailler la captation du parti républicain par l’extrême-droite. Mais cela nous paraît être du « wishfull thinking ». Les moments de vérité seront les prochaines élections à mi-mandat puis l’élection présidentielle de 2008. Assisterons-nous alors à un coup d’État si les trumpistes perdent ces élections ? Nous saurons alors si, une fois encore, les démocraties sont capables de résister victorieusement à une vague fasciste. La réalité complexe de la société américaine, avec toutes les possibilités d’opposition qu’elle recèle, peut le laisser penser et espérer. En attendant il serait bien imprudent d’ignorer sa réalité et le danger qu’elle représente pour les libertés.

[1]  Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, Grasset. 2010.