Égypte: que veulent les militaires ? edit

Feb. 15, 2011

Le départ de Hosni Moubarak a été ressenti comme une victoire révolutionnaire, pourtant il n’apporte rien que les manifestants de la place Tahrir n’avaient déjà obtenu : la certitude qu’il ne se représenterait pas, que son fils ne serait pas candidat à sa succession, que la Constitution serait amendée et le Parlement dissout. Ce qui change, c’est le cadre de l’accomplissement de tout cela. Hier, il s’agissait d’un cadre constitutionnel ; aujourd’hui, le cadre est celui, inconstitutionnel, d’un coup d’État. Depuis le début de cette crise, on s’aperçoit chaque jour davantage que l’acteur pivotal du régime, c’est l’armée. Que l’armée n’est pas neutre, qu’elle a un agenda et des intérêts.

Dans un premier temps, pour faire face aux manifestations de la place Tahrir, Hosni Moubarak fait appel aux militaire et met en place un couvre feu, il nomme des militaires aux postes essentiels : Omar Souleymane devient vice-président, Ahmed Chafik, Premier ministre et le maréchal Tantaoui, vice-Premier ministre. Dans un second temps, l’armée prend les choses en main. Vendredi, en poussant le chef de l’Etat vers la sortie, elle n’a pas exactement arbitré entre Moubarak et les manifestants ; elle a arbitré entre Moubarak et le régime, c’est-à-dire entre Moubarak et elle-même. La question qui se pose maintenant est donc celle des prochains arbitrages que l’armée devra faire.

Pourquoi ? Parce que jusqu’à présent, l’armée est arrivée à ne pas avoir à arbitrer entre l’usage de la violence et le maintien du régime. Sur le régime, elle n’a encore rien cédé d’essentiel. Le départ de Hosni Moubarak était une concession de forme, difficile à accepter, mais finalement sans enjeux. C’est dans la négociation des prochaines institutions et dans la préparation des élections à venir, présidentielle et législatives, que l’on verra ce qu’elle est prête à concéder réellement et ce qui ne lui apparaît pas négociable. C’est aussi en fonction du tour que prendront les choses que l’on verra si elle est prête ou non à faire usage de la violence. Pour l’instant, nous n’avons que deux certitudes : la première est que l’armée ne souhaite pas la violence. On touche là à quelque chose de solide qui était déjà apparu en Tunisie : si les militaires préfèrent l’ordre, ils ne sont pas prêts à tout et dans n’importe quelles circonstances pour l’obtenir. Faire couler le sang des citoyens n’est pas quelque chose de spontanément légitime. C’est, par parenthèse, un avertissement pour les autres régimes autoritaires. La seconde certitude est que le départ de Moubarak a été obtenu par un mouvement acéphale. Les jeunes manifestants de la place Tahrir on réussi à agréger autour d’eux des représentants de la plupart des groupes sociaux de l’Égypte. Leur mouvement est devenu une sorte de « sondage » en mouvement de l’impopularité du régime (« sondage » qui, bien sûr, ne faisait pas apparaître le point de vue des autres). C’est au moment où ce mouvement a semblé se diffuser auprès des couches de la population mues par des revendications sociales plutôt que politiques que l’armée a décidé de sacrifier Moubarak à la préservation de l’ordre. Le problème qui se pose maintenant est de transformer un mouvement acéphale uni par un mot d’ordre sans contenu programmatique en une négociation dans laquelle réapparaîtront nécessairement des forces politique que le départ de Moubarak et le coup d’État qui l’a accompagné n’ont pas dissoutes : les Frères musulmans, les petits partis politiques, le PND, les notables qui en constituaient l’épine dorsale, les hommes d’affaires – qui d’une manière ou d’une autre apparaissent trop nécessaires au relèvement de l’économie pour être abandonnés –, les intellectuels et les syndicats.

Ce mouvement peut prétendre agir comme un censeur de ce qui se fait en appelant à manifester, dès que l’armée quitte la droite voie. Mais c’est une position inconfortable. Une force qui ne sert qu’à dire non apparaît finalement plus comme un obstacle au retour à la normale que comme un moyen d’y parvenir. À un moment donné, les parties à la négociation auront un intérêt commun à ne plus dépendre des mouvements de la rue. Le mouvement peut prétendre s’incarner dans une structure partisane, mais si les élections ont lieu dans les six mois qui viennent, il est douteux qu’il ait le temps de se doter d’une structure organisée. Il est donc probable que la recomposition du paysage politique égyptien devra se faire avec une partie des anciennes forces en présence, notamment du PND, le Parti national démocratique que dirigeait Hosni Moubarak. Cela apparaît d’autant plus aisé qu’être membre du PND n’a jamais prêté à conséquence : il ne s’agissait que d’être notable, de se faire élire et d’adhérer. Vouloir, afin d’éviter une telle situation, exclure les membres et les probablement futurs anciens membres du PND, ce serait prendre le risque de ne s’appuyer que sur des compétences évanescentes ou de faire la part trop belle aux Frères musulmans. Comme on le voit et comme on le sait depuis les transitions au sud de l’Europe, en Amérique latine et à l’Est, la transition est un art tout de pondération ; c’est, d’une certaine manière, le contraire de la révolution. Et puis demeure une inconnue d’importance : que veulent exactement les militaires ? On en revient toujours là. Dans la mesure où ce n’est pas le régime qui est tombé mais Moubarak qui est parti, et que donc le régime, tout au moins une grosse partie de celui-ci est toujours en place, on ne peut tenir pour certain qu’ils se contenteront d’accompagner le cours de chose. Il serait logique qu’ils tentent d’y peser au-delà de la seule volonté de préserver l’ordre. Pour l’instant, le rapport de force le leur permet.