Égypte: les libéraux sont mal partis edit

Sept. 28, 2011

Dans une lettre adressée à Raymond Aron au lendemain des événements de Mai 68, Georges Pompidou expliquait la stratégie qu’il avait suivie : laisser les étudiants réoccuper la Sorbonne, éviter de braquer l’opinion par une répression déterminée et attendre que celle-ci se lasse du désordre, pendant que se faisait le tri entre radicaux et modérés. C’est, pour l’essentiel, la stratégie suivie par les militaires égyptiens, depuis le coup d’État qui les a ramenés sur le devant de la scène.

Le procès de l’ancien président, qui est en train de se tenir, l’illustre parfaitement. Ne pas le juger aurait certainement concentré les mécontentements et ravivé la protestation en lui donnant un exutoire commode. Le procès se tient donc. Au départ, il est public mais il cesse rapidement de l’être. Le maréchal Tantawi, qui fait fonction de chef de l’État, comparaît comme témoin devant le tribunal, mais – si l’on en croit les témoignages cités par la presse arabophone – son intervention conforte la défense de l’ancien président. Comment, du reste, pourrait-il en être autrement ? Hosni Moubarak est notamment poursuivi pour « assassinat », c’est-à-dire pour avoir ordonné de tuer des manifestants. Le maréchal Tantawi était lors membre du gouvernement. Pourrait-il témoigner avoir entendu donner un tel ordre sans s’incriminer d’une manière ou d’une autre ? Et, plus largement, les militaires pourraient-ils prendre le risque d’avoir à gérer une condamnation à mort de Moubarak ? Le procès en cours ne représente en rien une forme de justice transitionnelle. C’est avant tout une concession faite pour conserver le contrôle sur l’essentiel. De fait, les tribunaux militaires poursuivent et condamnent bien plus qu’ils ne le faisaient sous l’ancien président et la loi sur l’état d’urgence a été durcie, au lendemain de l’attaque contre l’ambassade israélienne.

Des éditorialistes libéraux s’inquiètent dans différents journaux égyptiens du tour que prennent les choses et parlent d’une révolution confisquée. Il serait plus juste de parler d’une révolution qui n’a jamais eu lieu, puisque ce ne sont pas les contestataires de le place Tahrir qui ont pris le pouvoir mais les militaires qui ont repris la place de premier plan qu’ils avaient perdue durant la présidence de Hosni Moubarak. La préparation des élections législatives, qui débuteront le 21 novembre prochain, en témoigne largement. Le projet initial prévoyait que la moitié des sièges seraient pourvus à la proportionnelle et l’autre moitié au scrutin majoritaire uninominal. Comme on le sait, ce dernier scrutin favorise plutôt les notables, qui peuvent se faire élire sur leur nom, alors que le premier favorise plutôt les partis politiques, puisqu’on vote pour l’étiquette de la liste. Les libéraux ont protesté en disant que ce scrutin favoriseraient les notables ayant appartenu au parti présidentiel, le PND, toujours bien implantés grâce à leurs réseaux clientélaires. Les militaires sont en train d’accepter une répartition différentes, qui verrait l’élection des députés se faire à la proportionnelle pour les deux tiers. Une fois de plus, il s’agit d’une concession mais cette concession n’avantage pas vraiment les libéraux. Tout d’abord, rien n’empêche les partis de faire appel aux notables anciennement PND pour la constitution de leurs listes ; il est même probable qu’ils le feront, précisément parce qu’il s’agit de notables et qu’ils sont donc bien implantés.

Au fond, le problème n’est pas de savoir si les anciens membres du PND se retrouveront en nombre ou pas dans le prochain Parlement. Le problème est de savoir qui des conservateurs ou des libéraux sera le mieux placé. Or de ce point de vue, les libéraux ne semblent pas bien partis. Les militaires, qui sont au pouvoir, sont essentiellement conservateurs. Ils se sont rapprochés des Frères musulmans, lesquels, d’après un récent sondage menés par le service égyptien d’information du gouvernement (IDSC), seraient soutenus par 35% des Égyptiens. Ce chiffre est dans l’ordre de grandeur souvent avancé à ce propos. S’agissant de la place de l’islam dans la société, les Frères musulmans et les militaires sont sur des positions similaires, c’est-à-dire religieuses. Considérons, maintenant, les notables, pour l’essentiel conservateurs et religieux, qu’ils aient ou non adhéré au PND. Ces notables se retrouveront dans plusieurs partis. Il est donc raisonnable de penser que, quel que soit le mode de scrutin, ce sont bien des conservateurs plutôt religieux qui seront majoritaires au Parlement.

Ainsi, si l’initiative du bouleversement qu’a connu l’Égypte a été le fait de jeunes libéraux, le changement institutionnel et son éventuel succès semblent plutôt entre les mains des conservateurs. Cela n’a rien d’étonnant, puisque les libéraux n’ont au sens strict du terme pas fait la révolution : l’État est resté ce qu’il était. Les militaires ont seulement attendu que les choses se calment, laissant la place Tahrir occupée le temps qu’il fallait et faisant le procès de l’ancien chef de l’État, pour solde de tout compte espèrent-ils. Il n’est pas douteux qu’avec le temps de plus en plus d’Égyptiens souhaiteront que les choses rentrent dans l’ordre.