CGT: crise ponctuelle ou durable ? edit

July 9, 2012

Comme prévu, la conférence sociale organisée par le gouvernement se tient les 9 et 10 juillet. Conforme aux orientations définies par François Hollande lors de la campagne présidentielle, elle doit fixer les échéances qui marqueront la politique et les réformes sociales dans les années à venir et à propos de thèmes divers : l’emploi, notamment celui des jeunes ; les compétences et la formation au long de la vie ; les rémunérations ; l’égalité professionnelle et la vie au travail ; le redressement productif ; l’avenir des retraites ; la modernisation des services publics. Mais dans ce contexte, la principale organisation syndicale française subit une crise inédite, ce qui la met dans une situation délicate face à ses divers partenaires.

À un premier niveau, la crise concerne la succession de Bernard Thibault. Dans ce cadre, le choix explicite du secrétaire général s’est porté sur Nadine Prigent – une infirmière – au nom du symbole et de la portée que représente le choix d’une femme à la tête de la première centrale française. Face à elle, il y a la candidature d’Éric Aubin et qui, bien qu’issu du secteur privé qui constitue l’une des priorités de l’implantation de la CGT, a suscité une réelle défiance de la part de Bernard Thibault. Or la candidature de Nadine Prigent a été désavouée avec force par les principales instances dirigeantes de la confédération. L’autorité de Bernard Thibault a été ainsi mise en cause. Le légitimisme qui marque les principaux responsables de la centrale à l’égard du secrétaire général – un légitimisme qui relève de la tradition culturelle de la CGT – est ébranlé à un point rarement vu voire unique au sein de la centrale de Montreuil. Bien sûr, avec le temps, les problèmes de succession s’atténuent ou s’effacent au nom des compromis d’appareils ou des recherches de nouvelles alliances entre dirigeants, une fois l’échéance passée et un nouveau (ou nouvelle) responsable élu(e).

Par contre d’autres problèmes traversent la CGT et ceci depuis plusieurs années. Bernard Thibault a eu raison de prendre le contre-pied des commentaires faits par de nombreux medias autour de sa propre succession et d’insister le 12 juin dernier, devant les dirigeants de la centrale, sur un paradoxe apparent consistant à dire que dans la conjoncture actuelle, « la désignation de son successeur ne devait pas être une priorité immédiate ». À ses yeux, « l’essentiel du travail de la CGT devait d’abord se concentrer sur les questions politiques qui doivent structurer ses objectifs en fonction de l’analyse de la situation et des enjeux de la période ». Langue de bois ? Pas forcément, si l’on se réfère aux contextes économiques et politiques qui grèvent désormais et de façon durable la démarche syndicale de la CGT.

En élevant le débat au-delà des problèmes de personnes, Bernard Thibault pointe en réalité des questions essentielles pour la centrale. Pour aller plus loin que ce qui est dit dans les instances de la centrale, on dira que la CGT est désormais confrontée à une mise en cause profonde liée aux contextes économiques et politiques actuels qui interpellent de façon durable et critique les pratiques revendicatives de l’organisation, son rapport au politique et son héritage historique et culturel. La crise économique, financière et budgétaire bouleverse une CGT dont la stratégie revendicative demeure souvent très motivée par la défense résolue des acquis. Or la crise économique et budgétaire rend plus précaires et limitées, l’existence de pratiques redistributives ou celle de nouveaux financements publics ; elle renforce des formes de négociations collectives fondées sur des concessions mutuelles comme celles initiées dans l’Europe du Nord, par exemple. Or, si la CGT a récemment admis le principe de la négociation collective pour aboutir à de réels résultats à l’égard des revendications des salariés, est-on sûr qu’elle est aujourd’hui souvent prête à accepter des compromis impliquant de réelles concessions syndicales ? On peut en douter au regard des postures de dénonciation qu’elle adopte sur les accords liant l’emploi et la compétitivité des entreprises, la réforme des retraites, la récente augmentation du SMIC, la baisse envisagée des effectifs de fonctionnaires, les projets gouvernementaux sur la régularisation des travailleurs sans papiers, l’existence d’un pacte budgétaire européen, pour ne citer que ces exemples majeurs. Au fond, la culture historique et revendicative de la CGT se défie profondément des tendances à l’œuvre dans le capitalisme d’aujourd’hui tandis que la crise économique actuelle met en cause, et plus que jamais, l’essentiel des stratégies revendicatives de la centrale fondées sur un fort attachement aux acquis collectifs, statutaires ou juridiques des salariés. D’où un hiatus profond entre l’organisation de Bernard Thibault et le contexte économique où elle agit.

L’autre défi qui se pose à la CGT renvoie au politique. Dans la période la plus récente, il fut d’abord porté par Louis Viannet le prédécesseur de Bernard Thibault. En l’occurrence, il s’agit de l’adoption de nouvelles pratiques qui relèvent d’un certain réformisme plus que de traits qui lui étaient traditionnels voire identitaires comme le principe de lutte de classes « à tout va » ou une adhésion à l’idée de révolution politique et sociale qu’incarnaient, à leur manière, ses liens au PCF. Mais face à ce réformisme qui se cherche encore et toujours, existe une mouvance qui va de l’extrême-gauche au Front de gauche et qui favorisée par la crise financière de 2008 et la montée du chômage, connaît au sein de l’organisation – à la base comme au sommet – une influence accrue et importante. À cet égard, l’influence du candidat Mélenchon dans les rangs cégétistes durant la campagne de l’élection présidentielle a montré l’ampleur de sensibilités qui n’acceptaient pas voire rejetaient le « tournant réformiste » de la CGT. La CGT reste ainsi au « milieu du gué » pour reprendre une expression que Jean-Louis Moynot avait utilisée dans les années 1980 lorsqu’elle traversait déjà une passe critique (Jean-Louis Moynot, Au milieu du gué. CGT, syndicalisme et démocratie de masse, PUF, 1982). Elle n’a jamais pu assumer pleinement son réformisme et sa reconnaissance du domaine contractuel et de la négociation collective. Et face au gouvernement social-démocrate de Jean-Marc Ayrault, elle risque de se retrouver en porte-à-faux à cause des tendances protestataires et politiques qui la travaillent. Dès lors, ne risque-t-elle pas de subir une double marginalisation à l’égard des contextes économiques et politiques actuels ? Selon nous, il s’agit là d’une question qui dépasse amplement les problèmes de personnes qui polarisent l’attention du débat public à l’occasion de la succession de Bernard Thibault.