Pierre Rosanvallon et la tyrannie du présent edit

3 October 2026

Condorcet dénonçait il y a plus de deux siècles les dangers de la « démocratie immédiate » pour le Trésor public. Nous sommes restés collectivement myopes. Retraites, dette publique, crise climatique, partout se manifeste notre inaptitude à ce que Tocqueville appelait « les longs désirs et les vastes pensées ». Le livre de Pierre Rosanvallon vient à propos dénoncer La Tyrannie du présent (Seuil, 2026) au moment où les Français semblent prendre une tardive conscience que le mur se rapproche. L’intérêt du livre n’est pas dans le diagnostic de la préférence pour le présent – depuis le livre pionnier de Zaki Laïdi sur Le Sacre du présent (2000) c’est devenu un lieu commun – mais dans la généalogie du mal, indispensable pour élaborer la thérapeutique présentée dans les dernières pages. Marc Bloch nous a appris que « l’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent, elle compromet, dans le présent, l’action même. » L’ouvrage clôt un cycle inauguré par Les Épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français (2021) et Les Institutions invisibles (2024) mais, signe des temps, élargit le souci du Faire nation au Faire humanité en intégrant les travaux sur la crise écologique.

Du présentisme

Pierre Rosanvallon analyse dans une première partie la puissance et les figures du présentisme depuis les Lumières : la préférence pour le présent n’est pas séparable du mouvement d’émancipation lié à l’invention de l’individu, qui caractérise les révolutions de France, des États-Unis et d’Angleterre mais aussi plus largement l’Europe. Ce qu’on pourrait résumer par deux formules : « l’histoire n’est pas notre code » (Rabaut Saint Etienne, 1789), et l’avenir ne nous oblige pas. L’intérêt du livre est de montrer ce présentisme à l’œuvre dans des champs très divers : le divorce qui permet aux femmes de réinitialiser leur existence (19 septembre 1792), la brièveté des mandats (le rythme annuel a été envisagé par Robespierre et Lepeletier de Saint-Fargeau) quoique l’impératif de gouvernabilité ait conduit à adopter une fourchette plus large, le « travail de la sécularisation » qui affaiblit la fonction sociale de religions dans lesquelles l’attrait de la vie future déterminait les actions du présent, la préférence pour la politique intérieure souvent accusée de faire l’infériorité des démocraties, le productivisme postulant l’existence de ressources illimitées. Cette tyrannie du présent prend une forme radicale dans l’imaginaire de l’insurrection qui ne vise pas un avenir mais une exaltation de l’énergie présente.

Le recours à l’histoire ici éclaire le radicalisme actuel d’une jeunesse dont la volonté de rupture ne s’accompagne pas de projets dans la durée ; il éclaire aussi la force de la fascination pour l’accélération, la vitesse, l’homme augmenté. Les quelques pages consacrées au moment futuriste résonnent étrangement – e quoique l’auteur ne le dise pas –  avec certains inquiétants projets de l’extrême droite américaine. Marinetti, peintre et auteur du Manifeste du futurisme (1909) est applaudi par Gramsci, commenté par Trotsky avant de se rapprocher de Mussolini. Ce qui séduisit dans le manifeste de Marinetti, c’est le culte de l’accélération, de la machine, l’exaltation de la vie et de la guerre liée à la force, le rêve de l’homme multiplié qui ne connaîtra pas la vieillesse ; à quoi il faut ajouter évidemment le rejet du Parlement composé de « chiffes molles et de canaille »[1]. Les lumières sombres américaines, Curtis ou Peter Thiel, actualisent dans une culture cyborg cet appel à l’accélération et à l’homme nouveau, excroissance monstrueuse d’une revendication révolutionnaire d’émancipation qui aboutit à l’écrasement du plus grand nombre.

Corrections

La force du livre est de ne pas s’en tenir à la déploration mais de montrer dans une deuxième partie la multiplicité des « formes et expériences de correction du présentisme. » dans les deux derniers siècles. L’histoire est ici un « laboratoire » d’expériences instructives par leur caractère aporétique même. On ne saurait restituer ici la richesse des analyses sur les usages du bicamérisme, les conceptions du suffrage ou sur les régimes d’obligation (la conscription, l’état hygiéniste) dont les lecteurs de Pierre Rosanvallon ont déjà quelque idée grâce à ses ouvrages précédents.

N’en donnons qu’un exemple, celui de la gestion des forêts qui prend depuis cet été une actualité dramatique. Dans cette gestion entrent en tension l’instrumentalisation d’une nature jugée inépuisable et le souci d’une politique de longue durée. En France la politique de la forêt est ancienne : l’ordonnance de Colbert en 1669 rationalise les pratiques de coupe dans les forêts royales et soumet à contrôle l’exploitation des biens ecclésiastiques et laïcs. Comme le dit Buffon (cité p. 89), la vigilance publique « est dépositaire des droits de la postérité ». À l’inverse la Révolution affirme le droit de propriété individuelle et légitime les usages populaires : le droit d’user est un droit d’abuser. On abuse d’autant plus qu’on manque d’argent : la révolution opère de grandes coupes en 1794, et l’Etat vendra ensuite de grands pans de forêts de 1814 à 1870. On a pu parler de ce fait d’une « guerre des forets » : la Restauration renoue la chaine des temps avec l’œuvre de Colbert par le code forestier de 1827 et la création une école des Eaux et forêts ; les économistes libéraux comme Dunoyer popularisent l’argument que les hommes de terrain connaissent mieux la forêt que les bureaucrates… argument dont la postérité est fort longue. Depuis 1848, la république se méfie du monde paysan qui apparait comme le bastion de l’immobilisme et de la résistance aux réformes rationnelles. De cela Pierre Rosanvallon tire un « enseignement » pour le présent : pas de réformes possibles si l’on ne réfléchit aux conditions d’acceptabilité, de désirabilité d’une réforme, si l’on ne prend pas en compte les conséquences différenciées de toute réforme pour les groupes sociaux.

Une troisième partie évoque brièvement (mais c’est véritablement l’enjeu de ce livre) les solutions institutionnelles et fonctionnelles de la révolution nécessaire pour échapper à la tyrannie du présent. C’est d’abord un nouveau régime de la parole : « La démocratie est le régime de l’écoute généralisée avant d’être celui de la décision majoritaire, qu’une fiction juridique considère comme exprimant la volonté dite générale » (p. 236). On mesure la difficulté dans une société qui me paraît surtout menacée par le brouhaha et la confiscation de la parole audible par le petit nombre… Pierre Rosanvallon se défend de recourir à l’utopie lorsqu’il propose de créer un Parlement des générations qui permettrait à la jeunesse de se faire entendre. Un peu d’utopie ne saurait pourtant nuire : les grandes tentatives de réforme du 19e siècle ont eu une dimension utopique dont elles tirent leur séduction  et somme toute, les tentatives actuelles de parlementarisation du social évoquées par Pierre Rosanvallon ont quelque rapport avec le projet de réforme parlementaire de Saint-Simon et Auguste Comte en 1819 dans L’Organisateur, dont Saint-Simon déclare que ce n’est nullement « une chimérique utopie » : ils imaginent un Parlement tripartite ; une chambre d’invention (200 ingénieurs, 50 poètes, 50 artistes) ; une chambre d’examen de 300 scientifiques ; une chambre d’exécution composée d’industriels chargés de recouvrer l’impôt, et de réaliser les travaux. Présentation, examen, adoption… Voilà qui n’est pas sans parenté avec l’idée présentée en 2017 par Dominique Bourg de créer une assemblée citoyenne dont l’écho fut limité (quoique n’y ait pas figuré un quota de poètes…). Il est vrai que les négociations syndicales et les conventions collectives ont, en Europe, permis d’impulser des changements et que Pierre Rosanvallon a été un penseur majeur de la CFDT, ce qui explique sans doute sa confiance dans les institutions de dialogue. Reste que les réussites des parlements du social ne sont pas si fréquentes. Pourquoi les parlements du futur échapperaient-ils au peu d’audience du Conseil économique et social, des conventions de citoyens qui pourtant ont donné lieu à un déploiement remarquable d’énergie et d’intelligence, sans même parler du Grand Débat dont le mérite principal est d’avoir offert un document inestimable aux sociologues et futurs historiens ?

Écouter, délibérer, ne suffit pas s’il n’y a un apprentissage de l’action en commun.  Des « exercices démocratiques » dit Pierre Rosanvallon qui s’inspire ici des « exercices spirituels » de la philosophie antique quoique l’expression rappelle spontanément au lecteur le cheminement progressif et systématique des exercices ignatiens. L’idée est brillante, qui consiste à donner la figure du prochain au concitoyen en multipliant les collaborations. La difficulté est l’urgence de la réforme en Europe. Comme les processus de délibération, les « exercices démocratiques » sont chronophages. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France en 2002, Pierre Rosanvallon citait Marcel Mauss « En matière de science, on ne saurait aller trop lentement ; en matière de pratique, on ne peut attendre. » Le livre invite à « la réinvention de l’expertise et de la connaissance sociale ». La deuxième partie avait parcouru deux siècles de tension entre le temps court de la politique et le temps long d’une administration toujours suspecte d’accaparement du pouvoir. La planification a connu son Âge d’or après la Seconde Guerre mondiale, avec de grands fonctionnaires souvent auréolés de leur engagement dans la Résistance ; cette grande période s’est close, le plan n’est plus que l’ombre de lui-même et il faut ici citer le témoignage mélancolique de Simon Nora (p. 135) : « Nous étions le petit nombre qui savions mieux que les autres ce qui était bon pour le pays – et ce n’était pas complètement faux. Nous étions les plus beaux, les plus intelligents, les plus honnêtes et les détenteurs de la légitimité. Il faut reconnaître que, pendant trente ou quarante ans, le sentiment que j’exprime là, de façon un peu ironique, a nourri la couche technocratique. »

Pierre Rosanvallon évoque les travaux du GIEC sous le titre de « l’internationale contrariée des savants. » La voix des scientifiques comme celle des planificateurs est inaudible dès lors qu’elle apparait comme venant d’en haut, d’où la nécessité d’une véritable « réinvention » de l’expertise. Un des grands mérites de cette synthèse fondée sur une très solide érudition historique et sociologique est de ne pas se masquer la difficulté à opérer d’urgence cette « révolution nécessaire » dans nos pratiques sociales, mais sans désespérer pour autant de « faire vivre en commun » un esprit du futur (p. 242).

[1] Voir sur le futurisme et son rapport avec le fascisme, le livre très décapant de Lucien Jaume, La Vraie Nature  du fascisme italien, Tallandier, 2026.