La 5G en politique edit

Sept. 29, 2020

La 5G, après avoir défrayé la chronique diplomatique et alimenté la guerre froide technologique et politique entre la Chine et l’Occident, aimanté des débats en Europe sur la souveraineté numérique et les risques sécuritaires, est en passe de structurer le débat politique intérieur en opposant élus écolo-socialistes et marcheurs-républicains.

À en croire ses détracteurs, la 5G concentrerait tous les vices d’un consumérisme débridé et d’un productivisme devenu sans bornes : son bilan énergétique serait exécrable et donc son impact sur le réchauffement climatique, son bilan sanitaire serait terrifiant à cause de la puissance des rayonnements émis, et son bilan social détestable puisque la 5G aggraverait la fracture numérique.

70 élus parmi lesquelles les nouveaux maires écologistes de Marseille, Bordeaux et Lyon demandent donc un moratoire sur le déploiement de la 5G en attendant qu’une étude d’impact sérieuse soit menée sur les effets sanitaires et environnementaux du déploiement de ce réseau.

Cette demande qui ne faisait que rappeler l’une des 150 propositions issues de la Convention citoyenne sur le Climat a été écartée d’un revers de la main par le président de la République qui, face aux représentants de la start up nation, a dénoncé ceux qui préféraient le « modèle amish » et le retour à la lampe à huile. Et comme si la demande de moratoire ne méritait pas plus de considération, le calendrier du déploiement a été confirmé : attribution des fréquences fin septembre, offres commerciales des opérateurs pour les fêtes de fin d’année.

La polémique actuelle est à la fois classique et inédite. Classique, car l’introduction de la 4G avait soulevé les mêmes objections notamment en matière sanitaire : un moratoire avait déjà été réclamé par les élus écologistes. Inédite, car pour la première fois les écologistes ont élargi leurs bases. Un activisme anti 5G s’organise et la résistance au déploiement paraît sérieuse, l’opposition aux infrastructures 5G prenant la suite de l’opposition à Linky.

Qu’un débat s’instaure sur une infrastructure de base du nouveau monde numérique est dans l’ordre des choses. L’expérience du confinement nous a appris le caractère décisif de la qualité et de la disponibilité des infrastructures numériques pour travailler, communiquer, consommer se distraire. Les citoyens sont en droit d’attendre que l’information la plus complète leur soit donnée tant en matière sanitaire qu’environnementale. Mais le débat a pris un tour étrange en France.

Même si l’on écarte les thèses complotistes ou le lien fantasmagorique entre Covid et 5G alors que cette technologie n’est pas encore déployée, pour la première fois un front large d’élus et d’activistes, faisant feu de tout bois, semble déterminé à bloquer cette technique avec des arguments de qualité pour le moins inégale.

Le premier est que la 5G ne sert à rien ou plus exactement qu’elle serait tout juste bonne à permettre de visionner dans un ascenseur un film porno en HD grâce à la vitesse du téléchargement. Cette déclaration est le fait d’Eric Piolle, un ingénieur, maire écolo de Grenoble, la ville la plus high tech de France ! On reste interdits devant une telle ignorance ou une telle désinvolture. Chacun sait que la vraie novation de la 5G n’est pas dans l’accès simplifié à des vidéos ludiques sur son smartphone grâce à l’amélioration des débits. La 5G permet à l’internet d’entrer dans l’univers de la production, de faire communiquer les objets entre eux, de rendre possible l’Industrie 4.0 bref de développer la virtualisation de la production. De plus, depuis que le débat a été lancé, tout un chacun et en particulier les élus peuvent s’informer sur les avancées en télé-médecine, télé-chirurgie, sur les étapes de la gestion à distance des navettes, des robots taxis, des flottes logistiques. Comme avec chacune des générations précédentes la 5G améliorera les débits, le confort d’usage des smartphones et autres objets connectés pour tous les services existants, mais sa portée ne saurait être réduite à la vidéo porno chère à M. Piolle.

Le second est que la 5G qui doit multiplier par 10 à 100 les débits va nécessairement faire exploser la consommation d’énergie. Cet argument est techniquement faux mais pratiquement juste. Si les antennes 5G consomment trois fois plus d’électricité que les antennes 4G mais produisent 15 fois plus de débit, à débit constant elles sont donc cinq plus efficaces énergétiquement et elles le seront encore davantage demain. Le problème est que le déploiement de ces nouvelles technologies va augmenter très significativement l’usage des réseaux et donc le transport des données. Plus on améliore la qualité plus on multiplie le volume des données. De plus à chaque saut de génération, un renouvellement des terminaux intervient (smartphones, ipad …) ce qui augmente d’autant l’empreinte environnementale. Mais d’une part la consommation énergétique des réseaux de communication est bien plus faible que celle du logement ou des transports même si elle croît. D’autre part si les usages numériques peuvent remplacer des usages physiques, que l’on songe seulement à une traversée de l’Atlantique remplacée par une zoom conférence, alors le bilan écologique est moins défavorable. Si l’on prend au sérieux les arguments sur le nouveau monde post-covid, la transition numérique a aussi des effets énergétiques positifs.

Enfin, dernier argument et non des moindres, le déploiement de la 5G aurait des effets sanitaires négatifs à cause des rayonnements émis. On comprend mal par ailleurs le phénomène des électro-sensibles, cette population très limitée qui développe des formes paroxystiques de réaction à l’exposition aux ondes radio-électriques. Cette problématique est ancienne, elle est récurrente puisque déjà présente lors des débats sur la 4G. L’attitude des pouvoirs publics a toujours été la même : fixation de normes strictes d’émission de rayonnements, étude des effets sur longue période, synthèse des travaux menés à l’étranger et sur la base des résultats accumulés constat de l’inocuité des émissions radio électriques sur les fréquences accordées. Il en ira de même de la 5G avec une limitation évidente qui tient à la nouveauté du réseau et au manque de recul. L’ANSES saisie par le gouvernement n’a pu que constater « un manque important voire une absence de données relatives aux effets biologiques et sanitaires potentiels » mais le rapport des quatre administrations saisies en juillet dernier précise qu’« il n’existe pas selon le consensus des agences sanitaires nationales et internationales d’effets néfastes avérés à court terme ».

Si certaines collectivités locales persistaient dans leur opposition au déploiement des réseaux publics de 5G et si de surcroît on assistait à une zadisation de l’opposition à la 5G avec la multiplication d’actes violents de destruction des stations-relais, on pourrait assister à une dissociation entre logiques de développement du réseau public et des réseaux privés de 5G. L’usage de la 5G dans les applications industrielles induira un déploiement des réseaux privés et nombre d’entreprises y auront recours. Le paradoxe est qu’un déploiement public limité avec des trous dans le réseau public aggravera la fracture numérique qu’on dénonce par ailleurs.

Que conclure sur cette entrée de la 5G dans le débat politique ?

Les arguments produits par les administrations n’ont guère d’effets sur le débat, les élus hostiles et au delà l’opinion écologiste reste fermement hostile au déploiement de la 5G. Symétriquement le président de la République en opposant les amish écolo aux start uppers n’a pas l’air de croire davantage aux vertus de l’argumentation et ne se fatigue guère à plaider la cause technologique et industrielle de la 5G. Tout se passe comme si de part et d’autre on avait conclu par avance que les arguments ne servaient à rien, qu’il s’agissait moins de convaincre ou de rassurer que d’affirmer une conviction contre une autre. Pour les 70 élus écolo-socialistes il s’agit d’opposer un mode de vie décroissant ou frugal à une logique techno-industrielle sans contrôle. La nouveauté réside donc dans le fait qu’une partie de la gauche de gouvernement se soit rallié aux écolos et ait adopté dans un discours de défiance à l’égard du progrès technique, des exigences de la compétitivité et de la croissance économique.

Le poids de cette opinion est tel que le gouvernement a paru un moment céder à ces demandes puisque la Convention citoyenne a inscrit dans ses 150 propositions le moratoire sur la 5G sans que le président Macron ait fait usage de son joker.

L’affirmation politique d’un courant anti-technologique à potentiel majoritaire est une menace sérieuse pour l’avenir économique du pays d’autant que nos avantages compétitifs ont été longtemps concentrés dans le nucléaire, les télécoms mobiles (le GSM est une norme franco-allemande), l’agroalimentaire avec la génétique des plantes (OGM)… 

La 5G est aujourd’hui d’ores et déjà déployée en Corée en Chine et des offres commerciales sont proposées en Italie, en Espagne et ailleurs en Europe. Seule la France hésite, tergiverse, débat. C’est en soi un signe du poids des écologistes dans le débat public et dans les choix économiques du pays.