Mobilisation lycéenne: anatomie d’une folie française edit
Tradition folklorique française ou rite démocratique, le mouvement lycéen est à lui-même sa propre fin. Il prend certes la forme d’un cahier de doléances qui donne à la société l’occasion de se pencher complaisamment sur le malaise de sa jeunesse, mais chacun sait que seul importe en réalité pour les lycéens le bonheur d’être ensemble et de briser la monotonie du quotidien. On peut aisément présumer de la manière dont le mouvement actuel finira. Aucune prétendue « revendication légitime » ne pourra être ni ne sera satisfaite : le gouvernement s’en tirera sans doute par un peu de poudre aux yeux en attendant les vacances, issue fatale de toutes les mobilisations lycéennes et étudiantes.
Le cru 2026 se distingue cependant par le fait que le carnaval a tourné à l’émeute. S’il reste quelques adultes responsables dans la salle, la société va devoir faire son examen de conscience et s’interroger sur les conséquences de sa tolérance à l’égard des « blocus » lycéens : le prix à payer pour la liberté de désobéir consentie à la jeunesse lycéenne – les centaines de blessés, les milliers d’interpellations, les dizaines de millions d’euros de réparations matérielles – n’est-il pas cette fois-ci un peu trop lourd ? La dénonciation démagogique de la répression et des violences policières, qui prend l’effet pour la cause, est à cet égard un piètre cache-misère, dissimulant le fait que les tirs de mortier d’artifice et les incendies volontaires font désormais partie du rituel de la manifestation lycéenne au même titre que le blocage des lycées.
Ce triste bilan résulte de l’habitude qui est la nôtre de flatter et d’encourager l’illégalité des mouvements lycéens. Il faut rappeler que la grève lycéenne n’a aucun sens et que le blocage des lycées est illégal, ainsi bien entendu que la violence à l’égard des biens et des personnes. Les belles âmes et les cyniques s’accordent pour clamer que « seule la violence permet de se faire entendre » tout en prétendant distinguer, sans le moindre souci de cohérence, entre les lycéens et les émeutiers. Quel est le critère pour préférer la désobéissance civile (la protestation illégale non violente) à la « violence légitime » ? L’efficacité ? Mais comment prouver que la désobéissance civile est plus efficace que la violence, ou la violence plus efficace que la désobéissance civile pour « se faire entendre » ? Et comment prouver que ces deux méthodes sont préférables à la protestation légale si celle-ci n’a pas été tentée ? Il y a près de deux millions de lycéens scolarisés dans les lycées publics en France : largement de quoi organiser des manifestations de masse pacifiques.
Qu’y a-t-il donc à « entendre » ? On peut et il faut bien entendu « expliquer » la mobilisation lycéenne par les mille et un dysfonctionnements de l’Éducation nationale. Encore faudrait-il commencer par écarter les bobards misérabilistes que relaient sans vergogne moult commentateurs démagogues ou simplement mal informés. Le rat aperçu il y a deux ans dans les couloirs du lycée Paul-Eluard de Saint-Denis est devenu une star nationale, symbole des problèmes de maintenance qui pourrissent la vie des établissements scolaires au quotidien. Ces problèmes sont réels, mais ils ont toujours existé ; ils sont imputables à la mauvaise administration davantage qu’au manque de moyens. La vérité est que les départements de la région Île-de-France d’où le mouvement est parti sont aussi les mieux lotis sur le plan des investissements matériels. D’une manière plus générale, il faut le rappeler, le lycée est en termes de moyens l’enfant gâté du système éducatif français. Historiquement, et relativement à nos voisins, c’est l’enseignement primaire qui est en France sous-doté – un déséquilibre auquel les politiques, sous la pression du mouvement lycéen, seront probablement moins enclins que jamais à porter remède.
Plus sérieuses sont les revendications relatives au manque de professeurs et au non-remplacement des professeurs absents. L’honnêteté intellectuelle oblige cependant à admettre qu’elles ne pourront être satisfaites avant les vacances de la Toussaint. Ni le ministère ni les rectorats ne sont en mesure de fabriquer des professeurs inexistants d’un claquement de doigt ! S'il est possible d'apporter ponctuellement une réponse à telle ou telle carence locale, il est vain d'espérer surmonter la crise de recrutement en brûlant des poubelles. Le problème affecte plus particulièrement les lycées des quartiers populaires, dit-on, ce qui est injuste. C’est exact, mais la situation du secondaire n’est pas la pire. Dans l’enseignement primaire, où le recrutement se fait par académie, l’affectation des plus mauvais professeurs dans les académies et les départements les plus défavorisés est érigée en système (là où le ratio de réussite est de un pour un, il suffit de se présenter au concours pour être admis). Faut-il inciter les écoliers à « se mobiliser » pour éviter la focalisation exclusive de l’attention publique sur les problèmes du lycée ?
Il ne manque pas d’oreilles à l’écoute de la jeunesse pour entendre le cri d’angoisse d’une « génération abandonnée », « sacrifiée » et « privée d’avenir ». Nul besoin pourtant de recourir aux thèmes galvaudés d’une sociologie bas de gamme pour interpréter le ressentiment des lycéens à l’égard de Parcoursup. Pour nombre d’entre eux, Parcoursup est en effet le premier choc du réel, le moment où la promesse de l'ascension sociale par les études se heurte à la réalité d'une sélection fondée sur l'inégalité des performances scolaires ; beaucoup sont de ce fait destinés à échouer dans des formations non conformes à leurs aspirations. Un tel choc est cependant inévitable. Génération après génération, les lycéens sont de plus en plus nombreux à se présenter aux portes de l’enseignement supérieur avec un niveau de plus en plus faible. 530 000 néo-bacheliers se sont inscrits dans une formation de l’enseignement supérieur à l’automne 2025 ; ils étaient 140 000 de moins à l’automne 2000. Durant ce quart de siècle, la baisse de performance des élèves français à 15 ans, mesurée par PISA, a représenté l’équivalent de deux années d’études en mathématiques et l’équivalent d’un an et demi en compréhension de l’écrit[1]. On sait en outre, en dépit de la fausse impression de nivellement induite par le taux de réussite record au Bac (plus de 90%), que l’inégalité scolaire, qui est à la fois sociale et territoriale, ne cesse de se creuser. Dans ces conditions, on peut comprendre que les élèves, mal armés mais confortés par un système « bienveillant » jusqu’à leur arrivée au lycée, se sentent quelque peu inquiets devant ce qui constitue pour eux la première épreuve de compétition sociale. Parcoursup est un révélateur cruel : son tort principal est de ne pas mentir.
Dans un pays sérieux, le monde adulte tiendrait aux « lycéens en colère » un langage de vérité. Il rappellerait que si Parcoursup sera toujours là au printemps prochain, les élèves les plus fragiles des lycées publics auront perdu un mois de cours pendant que les lycéens scolarisés dans le privé continuaient d’étudier. Les grands vaincus du mouvement lycéen 2026 seront les élèves des quartiers populaires qui n’ont que l’école comme planche de salut. Dans ces quartiers, où pourtant la majorité des lycéens est studieuse, « blocus » et émeute se confondent, de sorte que les familles en sont réduites à garder leurs enfants à la maison pour leur éviter les violences. L’illusoire enseignement « en distanciel » mis en place après la fermeture des lycées n’est à cet égard qu’un piètre palliatif.
Cette mobilisation lycéenne nous apprend-elle quelque chose de nouveau sur la condition des jeunes ? Mon hypothèse est que ce mouvement lycéen, le premier de la « génération portable », est le chant du cygne de cette tradition, née en 68, de manifestations démocratiques de la jeunesse, mi-transgressives, mi-festives, tradition perpétuée par la nostalgie de sa propre jeunesse que chaque adulte nourrit en lui.
Tandis que le rectorat s’employait à répondre aux attentes légitimes du lycée Saint-Exupéry de Créteil, où de réelles carences étaient apparues lors de la rentrée, la viralité des mots d’ordre de blocage a généré quasi-instantanément une extension de la mobilisation, plus rapide que le temps nécessaire à la formulation d’une première revendication. Avant la récupération politique et syndicale, durant les premiers jours de la mobilisation, celle-ci était indiscernable de l’émeute urbaine. Bloquer le lycée signifiait et signifie encore, pour nombre de lycéens à l’origine du mouvement, vouloir y mettre le feu. Comme lors des émeutes de 2023, c’est le portable qui a permis la contagion. Les scènes d’émeute sont destinées à être filmées et diffusées via TikTok ou Instagram, afin de générer une émulation collective. Le médium est le message, comme on disait naguère. Le spectacle de la révolte tend à devenir la seule finalité de la révolte.
Le portable est le garant de la spontanéité de la mobilisation, indépendante des médiations syndicales et politiques. Il constitue un authentique outil de démocratisation, pour le meilleur, mais aussi pour le pire : la prise d’initiative est accessible à tous, la « canalisation » du mouvement plus difficile que jamais.
Les premières revendications mêlaient aux récriminations contre les conditions matérielles ou contre Parcoursup les protestations encore plus prosaïques contre le « 8h-18h » (la durée maximale de la journée du lycéen) ou l’interdiction des portables. Aussi décevantes paraissent-elles au regard des adultes enclins à chercher l’injustice majeure ou le malaise social susceptible de donner sens au mouvement, ces protestations étaient sans doute les plus authentiques, touchant au quotidien des lycéens et permettant d’impliquer la catégorie des lycéens d’ordinaire la moins concernée par les mouvements collectifs. On peut même émettre l’hypothèse selon laquelle le facteur déterminant, celui qui a réellement déclenché la « colère lycéenne », a été l’interdiction du portable au lycée décidée cet été, seule nouveauté de la rentrée 2026.
L’enquête PISA a pris la mesure, depuis 2022, de la place des écrans numériques dans la vie des élèves, indiquant notamment que 45% des élèves sont anxieux lorsqu’ils n’ont pas leur portable à portée de main. Cela corrobore ce que parents et professeurs peuvent observer : nos adolescents ne peuvent plus vivre sans cet objet, qui est à la fois leur principale source de divertissements et l’outil devenu indispensable de leur vie sociale. Il est pertinent de vouloir faire de l’école le lieu et le temps de la déconnexion, mais il ne faut pas s’étonner si la prohibition du portable génère chez les lycéens un ressentiment à la mesure de leur addiction. Les rapports PISA montrent également que la « distraction » par l'usage des écrans en classe concerne un tiers des élèves. Sans surprise, cet usage est corrélé à la baisse des performances scolaires. Le portable permet aux élèves les moins impliqués dans le travail scolaire de patienter en attendant la fin des cours, ce qui accentue leurs difficultés. C'est sans doute au sein de cette catégorie de lycéens que se recrutent les émeutiers : l'avant-garde révolutionnaire lycéenne est une arrière-garde intellectuelle ; les derniers de la classe sont les premiers de l'émeute.
L’actuelle génération de lycéens est celle des collégiens évalués dans le dernier rapport PISA, dont le constat alarmant avait fait sensation lors de la publication. Cette génération est la plus faible que la France ait connue depuis qu’il y a des évaluations internationales. Si la baisse du niveau scolaire est assurément la cause profonde de la révolte lycéenne, la réforme du lycée n’en est cependant pas le remède. C’est en amont qu’il faut chercher celui-ci, au niveau de l’enseignement primaire. Les Britanniques, pragmatiques, qui ont fait le bon diagnostic, ont commencé à redresser la barre, démontrant ainsi qu’il n’y a pas de fatalité. Espérons, en cette année électorale, que la crise actuelle incite les candidats à traiter sérieusement la question éducative, sans suivre les démagogues qui nous enjoignent de céder aveuglément aux revendications d’une jeunesse en difficulté scolaire.
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[1] OCDE, Résultats du PISA 2022 (Volume I) : L’état de l’apprentissage et de l’équité dans l’éducation, OCDE, Paris, 2023, tableaux I.B1.5.4 et I.B1.5.5. Entre 2003 et 2022, le score des élèves français de 15 ans en mathématiques est passé de 511 à 474 points, soit une baisse de 37 points. En compréhension de l’écrit, il est passé de 505 à 474 points entre 2000 et 2022, un recul de 31 points. L’OCDE utilise, pour certaines comparaisons, un ordre de grandeur d'environ 20 points pour une année d'apprentissage. Sur cette base indicative, les baisses françaises correspondraient à 1,9 année en mathématiques et 1,6 année en compréhension de l’écrit.
