Quel est le profil des jeunes qui tolèrent la violence? edit
Les scènes d’émeute et de pillage qui se sont déroulées le 17 octobre dans de nombreuses villes de France soulèvent évidemment la question du profil des jeunes qui y ont participé. Les interpellations qui ont eu lieu permettront peut-être de dégager quelques pistes, même si on peut craindre que les jeunes les plus déterminés, les plus organisés et les plus habiles y aient échappé.
En 2021 nous avions mené une grande enquête auprès d’un large échantillon représentatif de 8000 jeunes de 18-24 ans[1]. Elle est certes un peu ancienne mais on peut néanmoins en tirer quelques enseignements car elle comportait un volet assez étoffé sur les attitudes à l’égard de la violence. Un des premiers enseignements est le niveau relativement élevé de tolérance à la violence qui est celui des jeunes : 22% trouvaient ainsi justifié (tout à fait ou plutôt) « d’user de la violence pour protester, exprimer sa colère ou défendre ses idées » (plus que les membres de la génération des parents, 16% ou des baby-boomers, 10%, également interrogés dans l’enquête).
Figure 1. Tolérance à la violence politique (Source : enquête Jeunesse plurielle, 2021)

On interrogeait ensuite les jeunes sur une dizaine d’actes violents (dont certains ont émaillé la journée du 17 octobre), en leur demandant s’ils les jugeaient acceptables, pas acceptables mais compréhensibles ou jamais acceptables.
La figure 1 montre le pourcentage de jeunes et de membres des deux autres générations qui trouvent acceptables ou au moins compréhensibles ces différents actes violents. Les jeunes ont systématiquement un taux d’acceptation plus élevé que celui des adultes. Il en a peut-être toujours été ainsi mais sur certains items l’écart paraît important, par exemple 40% des jeunes trouvent acceptable ou compréhensible de s’affronter à la police, près de deux fois plus souvent que les générations plus âgées. Les pures dégradations de commerces ou d’établissements publics sont très massivement condamnées mais il y a toujours entre 12% et 18% des jeunes qui les justifient ou les comprennent.
Trois filières de socialisation à la violence politique
L’apport le plus important de l’enquête était de permettre d’identifier les facteurs associés à la tolérance pour la violence politique. Un indicateur composite construit à partir de l’ensemble des réponses aux questions de la figure 1 permet en effet d’évaluer le degré d’acceptabilité global de ces actes.
Trois matrices orientent vers l’acceptation d’un certain degré de violence politique : une filière proprement politique, une filière économique et sociale et une filière territoriale et d’origine.
La filière politique est la plus nettement associée à la tolérance pour la violence. En effet, alors que 26% de l’ensemble des jeunes se situent dans la tranche la plus élevée de l’indicateur de tolérance à la violence, c’est le cas de 46% des jeunes proches de LFI (30% pour ceux proches du RN, 27% pour ceux qui sont proches d’une autre formation politique, 23% pour ceux qui ne sont proches d’aucune formation). Être d’extrême-gauche ou proche de LFI est donc nettement associé à un degré élevé de justification de la violence politique. Notons que c’est nettement moins le cas des jeunes d’extrême-droite, même si leur taux de tolérance est légèrement plus élevé que le taux moyen.
La filière économique se manifeste par le fait que les jeunes en grande précarité financière montrent une tolérance plus élevée pour la violence (35% se situant dans la partie haute de l’indicateur). La colère et la frustration engendrée par ces difficultés peuvent conduire à justifier la violence. On notera cependant que les jeunes issus des classes populaires (parents ouvriers ou employés) ne sont pas surreprésentés dans le groupe le plus tolérant à l’égard de la violence. Les jeunes en très grande difficulté financière (disant « ne pouvoir y arriver sans faire de dettes ») représentent 6% de l’échantillon. Une partie des actes de prédation perpétrés le 17 octobre relève certainement de cette problématique.
La troisième filière est associée à l’origine territoriale et nationale des jeunes concernés. Elle concerne à la fois des jeunes d’origine étrangère et des jeunes résidant dans les quartiers prioritaires de la ville (QPV). Les premiers sont 38% à se situer dans la partie haute de l’indicateur, les seconds 34%. Cette filière est-elle associée à la précédente, les jeunes d’origine étrangère étant supposés plus exposés à la précarité financière ? Ce n’est que très marginalement le cas, les données de l’enquête montrant qu’ils ne sont que légèrement surreprésentés parmi les jeunes qui déclarent ne pouvoir y arriver sans faire de dettes (8% contre 6% pour l’ensemble).
Il y a plus de chances que cette filière territoriale et d’origine se combine à la filière politique via le thème de l’islamophobie véhiculé par LFI. Ce thème trouve un large écho parmi les jeunes d’origine étrangère et les jeunes musulmans. Ces deux catégories de jeunes, qui se recoupent en grande partie, sont assez massivement persuadés d’être victimes, en tant que groupe religieux ou ethnique, d’un ostracisme foncier et permanent de la société française et de ses institutions. En effet, à la question de savoir s’ils étaient d’accord avec l’affirmation selon laquelle « les sociétés qui ont un passé colonial comme la France, ont été et demeureront racistes », 60% des jeunes d’origine extra-européenne et 65% des jeunes de confession musulmane répondent par l’affirmative. Cette conviction d’un racisme systémique dans la société est un puissant facteur d’adhésion à la justification de la violence politique : les jeunes qui en sont persuadés (tout à fait d’accord avec cette assertion) sont 45% à situer dans la tranche haute de l’indicateur de violence politique (contre 26% pour l’ensemble).
Si ces facteurs peuvent se combiner ils jouent néanmoins également indépendamment les uns des autres. Une analyse statistique les prenant en compte simultanément montre qu’ils conservent chacun un pouvoir explicatif spécifique significatif[2].
Un dernier point mérite d’être relevé concernant le rapport à la police. Les jeunes, on le voit dans la figure 1, justifient assez fréquemment l’affrontement avec la police. Les jeunes qui le font le plus sont ceux qui d’une part sont souvent contrôlés par la police et qui d’autre part trouvent le plus souvent ces contrôles excessifs (les deux questions étaient posées dans l’enquête). Autrement dit, des rapports fréquents et tendus avec la police sont associés à la justification de la violence. Quelle est la poule, quel est l’œuf ? Des jeunes justifient-ils la violence parce qu’ils sont victimes de contrôles injustifiés ou sont-ils plus contrôlés parce qu’ils ont un comportement violent (et probablement dans ce cas commettent plus de délits) ? L’enquête ne permet pas de déterminer le sens de la causalité. Elle peut d’ailleurs fonctionner dans les deux sens. Notons néanmoins que la tolérance à la violence politique est corrélée à la tolérance à la déviance (un ensemble de questions était posé à ce sujet permettant de construire un indicateur du même type que celui concernant la violence politique) : le coefficient de corrélation entre ces deux indicateurs est de 0,35. Justifier certains comportements contraires à la loi (comme ne pas payer son billet de train ou conduire sans permis et assurance, deux questions posées dans l’enquête) est associé à la justification de la violence politique. Si une culture de la déviance s’installe dans certaines zones du territoire, il est probable qu’elle se combine à une culture de la violence et à une justification des affrontements avec la police et plus largement avec l’ensemble des institutions.
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[1] Une jeunesse plurielle. Enquête auprès des 18-24 ans, Institut Montaigne, 2022.
[2] Ibid., p. 81.
