Mobilisation lycéenne: derrière les revendications, une crise du sens de l’école edit

28 October 2026

La mobilisation lycéenne a été l’événement majeur de la rentrée politique et sociale. Les images des violences qui ont émaillé les différents moments de cette mobilisation posent certes la question essentielle des modalités d’expression du désaccord en France et des limites de l’usage de la force dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre, mais elles risquent de dissimuler ce qui est pourtant central dans les revendications des lycéens : une réflexion de fond sur les conditions de scolarité des élèves.

Une attitude responsable à l’égard de l’engagement des lycéens implique de rejeter dos-à-dos deux postures. La première est celle de l’ironie facile qui s’en tient volontiers à l’image caricaturale d’une jeunesse paresseuse, incapable de travailler de 8h à 18h, rétive à tout effort et à tout devoir. La seconde consiste en une bienveillance trompeuse, souvent mâtinée de psychologie facile, qui confond la sincérité avec laquelle sont énoncées les revendications lycéennes avec leur validité. Dans les deux cas, on fait l’économie d’un examen précis de ce que de nombreux élèves ont pourtant pris le temps de formuler, passant ainsi de leur malaise initial à l’élaboration progressive de revendications susceptibles d’être discutées dans l’espace public. La seule façon de prendre au sérieux ce qui s’est joué dans les blocus et dans les manifestations est l’exercice du jugement critique qui s’attache d’une part à discerner les différentes dimensions des revendications lycéennes et d’autre part à les rapporter à une analyse concrète du paysage scolaire français.

Au niveau local, les revendications ayant trait aux conditions de travail des lycéens peuvent et doivent être traitées. D’un établissement scolaire à l’autre, la situation est certes très différente. Pourtant, la réflexion sur les conditions d’un climat scolaire sain et propice au travail est légitime. Quand les lycéens évoquent l’état de leurs salles de classe, celui du mobilier scolaire ou encore des toilettes et de la cantine, ils alertent à juste titre l’opinion publique sur le manque d’entretien de certains lycées et des conséquences directes de cet état de fait sur leur quotidien. Chacun conviendra qu’il est plus heureux de travailler dans des locaux adaptés que dans des locaux vétustes. L’installation de toilettes en plus grand nombre ou de fontaines à eaux dans les couloirs, la réparation des stores abîmés et des volets cassés : rien de tout cela ne fait vraiment débat. D’ailleurs les équipes de direction et les équipes pédagogiques engagées sur le terrain auprès de leurs élèves se sont déjà rendues attentives à ce qui pouvait être fait rapidement dans les établissements pour répondre à ces demandes.

Certaines revendications n’ont de sens que rapportées au niveau national. La critique des emplois du temps répond à la réforme du baccalauréat entamée en 2018, à la difficulté d’alignement des enseignements de spécialité et de langues, à la multiplication des options ; la dénonciation de la plate-forme Parcoursup tient moins à son support matériel qu’au manque de places dans l’enseignement supérieur. On peut même relier certains affects négatifs associés à l’école – anxiété, perte de repères et de sens – à la dislocation de la classe au profit de groupes variables au gré de la journée et des enseignements.

Si les revendications locales peuvent être facilement satisfaites, les revendications nationales ne sauraient aussi aisément trouver de solution immédiate et satisfaisante pour les élèves, pour au moins trois raisons. D’une part, on voit mal comment le gouvernement reviendrait sur les réformes qu’il a lui-même entreprises ces dix dernières années, quand bien même les lycéens en dénoncent les conséquences indirectes. On peut d’ailleurs regretter qu’une étude objective et rigoureuse des premiers effets des réformes engagées ne soit pas d’ores et déjà entamée. D’autre part, les échéances de la vie politique française et l’élection présidentielle de 2027 réduisent considérablement les marges de manœuvre du ministère de l’Éducation Nationale pour répondre aux aspirations de la jeunesse. Enfin, la crise économique que traverse actuellement le pays semble empêcher l’augmentation significative et rapide du nombre de places dans l’enseignement supérieur. Il ne s’agit pas ici de dire que les revendications lycéennes ne peuvent pas trouver un réel débouché politique : installer dans le débat public une interrogation de fond sur le système éducatif français et orienter les échanges dans la perspective des élections présidentielles est une nécessité et peut être considéré comme une victoire si les principaux représentants politiques s’en emparent sans aussitôt chercher à instrumentaliser cette discussion. Néanmoins, elles semblent difficiles à satisfaire dans l’immédiat et il est à craindre que la reprise des cours ne s’accompagne nécessairement de frustration et d’espoirs déçus.

Respecter le mouvement social initié par les lycéens implique de tenir un discours de vérité qui heurte immanquablement le désir confus de voir toutes ses attentes comblées.

L’analyse des revendications lycéennes ouvre enfin un dernier champ de réflexion, qu’on voudrait dire « philosophique » ou « civilisationnel » et qui paraît tout à la fois plus caché mais plus fondamental que celui des requêtes locales ou nationales. Le fait décisif est ici le suivant : plus personne ne croit à l’école. Ici, le mouvement lycéen apparaît comme le symptôme d’un phénomène social plus vaste et qui ne concerne pas seulement les lycéens eux-mêmes. Ni les élèves, ni les parents, ni les professeurs, ni les ministres, ni la société ne parviennent à déterminer le but de l’école ni le sens de l’institution scolaire. La multiplication démesurée des attentes à l’égard de l’école – instruire, former des citoyens, donner un métier, préparer l’élève aux différentes dimensions de son existence future – témoigne moins du rôle central que les sociétés prétendent lui accorder que de la désorientation de l’opinion publique à l’égard du savoir.

Tous les lycéens le diront : on va à l’école pour apprendre. En ce sens, l’instruction est première, et toute subordination du savoir à un autre objectif contribue à effacer le sens de cette institution républicaine qui associe étroitement savoir et liberté. Or, quelle place accorde-t-on au savoir dans nos sociétés où la popularité, le divertissement et la réussite matérielle semblent l’emporter sur l’idéal de vérité ? Entre ceux qui attendent trop de l’école et ceux qui n’en attendent plus rien, il convient de réajuster nos attentes et de nous demander individuellement et collectivement ce que promet encore l’école. Poser cette question donne l’impression de défendre une conception nostalgique et archaïque de l’école. Pourtant, ce n’est qu’à la condition de revenir sur la fin véritable de l’école qu’une juste appréciation de ce qu’elle est susceptible d’apporter aux élèves est possible, comme l’a magistralement montré Jean-Michel Muglioni dans son article « Instruire d’abord ! » publié en juillet 2013 sur le blog-archives Mezetulle de Catherine Kinztler.

Au fond, la mobilisation lycéenne nous oblige à poser une question que nous cherchons trop souvent à éviter : voulons-nous encore que l’école instruise ? Derrière les revendications liées à l’état des locaux, aux emplois du temps, à Parcoursup, et plus généralement derrière les inquiétudes légitimes des élèves, une crise plus sérieuse apparaît : celle d’une institution à laquelle la société demande désormais tout, sauf peut-être de faire ce pour quoi elle existe d’abord.

La réponse à la mobilisation lycéenne doit être politique au sens le plus exigeant du terme. Il appartient à la collectivité de s’emparer de la question de l’école et décider de ce qu’elle veut transmettre, ce qu’elle considère digne d’être appris, quel fruit elle entend en recueillir. Si les sociétés démocratiques ne savent plus pourquoi elles instruisent leur jeunesse, elles finissent nécessairement par abandonner l’école aux impératifs du moment. À l’inverse, réaffirmer que l’école est d’abord le lieu où l’on apprend, c’est reconnaître en l’élève un être humain capable de jugement et digne d’être respecté. C’est peut-être cela qu’attendent d’abord les lycéens.