«Maïdan» à Washington? La présidentielle américaine vue de Moscou edit

Nov. 9, 2020

L’année politique 2016 avait marqué la fin d’une « exception américaine ». Suite aux campagnes de déstabilisation du parti démocrate par des hackers russes, les pouvoirs publics américains s’étaient donné pour priorité de disposer d’un système politique et électoral à l’abri de conflits intérieurs majeurs, et immunisé contre les ingérences étrangères. Loin de fermer la « parenthèse Trump », l’élection de 2020 accroît les divisions internes aux États-Unis, au détriment du rôle international de Washington. Et la Russie s’en réjouit explicitement.

La déception Trump

Il y a quatre ans Donald Trump avait suscité un intérêt incontestable en Russie. Cela avait été noté à de nombreuses reprises à l’époque, le nouveau président prétendait être en mesure de pouvoir améliorer les relations avec la Russie. Il préférait aussi ouvertement le style de leadership de Vladimir Poutine à celui de Barack Obama.

Ses prises de position pour une Amérique isolationniste allaient à rebours des souhaits d’un establishment américain (démocrate et républicain) insistant sur le rôle de gendarme du monde des États-Unis. Mais la défense et la promotion des intérêts nationaux américains rentraient davantage dans le logiciel de puissance du Kremlin.

La fin du multilatéralisme devait consacrer le retour des puissances nationales. La doctrine exprimée dans le discours de politique étrangère du candidat Trump au National Interest le 27 avril 2016 devait, de fait, laisser plus de place pour des États comme la Russie sur la scène internationale.

Pour Moscou, cela rendrait peut-être plus compatibles certains intérêts russes et américains, et à tout le moins remettrait en cause un système global d’institutions et unions dont la Russie pouvait se sentir exclue.

Les dirigeants russes ont donc observé avec intérêt l’extension de cette logique au sein du parti républicain, puis dans tout le pays à la faveur de l’élection de 2016. L’espoir de Moscou consistait ainsi à envisager que le leadership des États-Unis change sa perception du système afin de mieux servir ses intérêts et ceux de la Russie.

Force est de reconnaître, toutefois, que l’espoir russe de 2016 ne s’est pas matérialisé par des relations plus proches. L’enquête sur le soupçon d’ingérence russe a été un leitmotiv de la première partie du mandat présidentiel de Donald Trump, avec moult rebondissements. La nomination de personnalités avec des affinités avec la Russie, comme le Conseiller à la sécurité Michael Flynn (débarqué au bout de trois semaines) ou le secrétaire d’État Rex Tillerson (février 2017 – mars 2018), n’ont pas tenu dans la durée. Et de nouveaux jeux de sanctions sont apparus contre la Russie, notamment pour lutter contre la mise en place de Nord Stream 2, suscitant de l’agacement en Allemagne comme à Moscou. La Russie a continué à voir son centre de gravité migrer vers le Sud et l’Est.

La Chine s’est imposée comme l’adversaire principal à Washington au détriment de la Russie, qui perd sa place d’ « ennemi préféré ». C’est face à la Chine dorénavant qu’il convient de jouer les durs, c’est, pour ainsi dire, le nouvel étalon des faucons. Mais de façon symétrique le président russe ne fait plus de sa relation avec les États-Unis la clé de sa politique étrangère. De fait, il n’a que peu d’espoir d’amélioration de ses relations avec Washington, même si des points de convergence pourraient apparaître, par exemple en matière d’initiative de désarmement nucléaire (START III, FNI).

À Moscou, une présidence Biden est donc envisagée sans enthousiasme, mais sans alarmisme non plus. Les observateurs ont noté qu’Alexeï Navalny avait félicité Joe Biden pour sa victoire avant Vladimir Poutine. Le président russe n’a aucune sympathie particulière pour Joe Biden. Mais aucune acrimonie comparable à celle qu’il nourrissait à l’égard d’Hillary Clinton. En fait, il faut prendre un peu de champ pour comprendre la perspective russe sur l’élection présidentielle américaine.

Le pari de Moscou est qu’il n’y aura pas de changements significatifs dans les relations Russie-États-Unis dans les conditions actuelles, comme ont pu le démontrer les échecs du reset d’Obama et des nouvelles relations sous Trump. C’est uniquement dans l’affaiblissement et la remise en cause du rôle des États-Unis que viendra la possibilité de nouvelles relations, du point de vue de Moscou (qui oublie ici la véritable alternative, à savoir un profond changement de stratégie du leadership russe). C’est donc moins le futur président américain que les ratés du processus démocratique qui sont au centre des attentions et, incidemment, des discours.

Un «Maïdan américain» ?

En Russie, le 4 novembre est le jour de l’unité, célébrant l’expulsion des Polonais en 1612. Cet événement, qui a mis fin au « temps des troubles » ayant suivi le décès de Boris Godounov, ouvrit l’ère des Romanov qui s’étendrait jusqu’à 1917. Le 4 novembre 2020, vu de Russie, signifierait davantage pour les États-Unis l’arrivée dans leur propre « Temps des troubles ».

Ce « Temps des troubles » prend dans la culture politique stratégique contemporaine le nom de « Maïdan », du nom de cette place centrale de Kiev, lieu de deux manifestations de masse en 2004 et 2013-2014 s’étant soldées par le départ de Viktor Ianoukovitch – prélude à la guerre dans l’Ukraine de l’Est.

Maïdan, dans l’imaginaire géopolitique russe, ce n’est pas le peuple héroïque résistant à un pouvoir autoritaire, mais la tentative de renversement d’un pouvoir établi, généralement considéré comme téléguidé depuis une capitale étrangère attisant à dessin la division.

La communauté stratégique russe voit le ferment de la division en 2016. Et si on a pu croire qu’une nette victoire de Biden pourrait « enterrer » le trumpisme, les résultats des élections de 2020 balaient cette illusion, alors même que l’effet Covid-19 a rendu plus compliquée la campagne du président en exercice. Depuis le 25 mai, le mouvement « Black Lives Matter » a permis de catalyser une mobilisation populaire contre le trumpisme. Or Trump s’affaiblit en 2020 dans l’électorat des hommes blancs et progresse chez toutes les minorités, y compris les afro-américains ! Au total, la défaite de Trump n’est pas une fin du trumpisme, mais d’une certaine façon son exacerbation. À la forte polarisation (au plus niveau semble-t-il depuis plusieurs décennies) s’ajoute le fait que 14 millions d’armes ont été vendues aux États-Unis entre janvier et août 2020, soit presque deux fois le rythme de l’année précédente.

Les accusations de cyberattaques russes n’ont pas marqué cette campagne, et s’il conviendra d’être attentif au rôle des trolls et des bots dans l’agitation sociale si celle-ci ne se calme pas, il n’est pas question d’ingérence, cette fois-ci. Le chaos post-électoral aux États-Unis est offert à la Russie, comme sur un plateau, par l’intransigeance de certains Républicains dans leur soutien à Trump. De la polarisation de la campagne, on passe à l’augmentation d’une division populaire et à un affaiblissement des institutions, puisqu’il ne s’agit plus de jouer « selon les règles », mais « avec les règles ». La permanence du trumpisme semble remplir cette fonction de division du corps électoral américain, qui se continuera certainement dans les tribunaux, et peut-être dans la rue pour les prochaines semaines.

Alimentée par une attitude intransigeante des élites trumpistes républicaines, qui mettent en place la narration d’une « victoire volée » par des fraudes électorales et des trucages électoraux, les risques de manifestations post-électorales donnent à la transition un air de « révolution de couleur ». On ne s’étonnera pas si les responsables et les médias russes relaient volontiers les « inquiétudes » des trumpistes quant à l’honnêteté de l’élection, ni s’ils insistent sur les divisions et l’agitation. Tout autant que celle du président, c’est la légitimité du modèle démocratique qui est en jeu.