Madagascar face au mirage russe edit
À Madagascar, depuis le départ du président Andry Rajoelina, l’hypothèse d’un rapprochement stratégique avec Moscou s’invite de plus en plus au cœur du débat politique. Dans le sillage des offensives diplomatiques russes sur le continent africain, certains responsables voient dans la Russie une alternative aux partenaires traditionnels, jugés trop exigeants ou trop intrusifs. Mais au moment où la popularité de Moscou s’érode dans l’opinion publique africaine, la question centrale pour la Grande Île est simple : que vaut réellement ce « pari russe » au regard des intérêts de long terme du pays ?
Les enquêtes d’Afrobarometer montrent que la Russie ne parvient pas à s’imposer comme un partenaire plébiscité en Afrique. Une minorité seulement des personnes interrogées (36%) juge son influence positive, tandis que les opinions négatives progressent (23%) et que les indécis demeurent nombreux (plus de 40%). Malgré les sommets, les accords de défense et les campagnes d’influence, Moscou reste loin derrière d’autres puissances en termes de confiance et d’image.
Dans plusieurs pays où la Russie a cherché à s’implanter, l’enthousiasme initial laisse place au doute. L’idée d’un rapprochement automatique avec Moscou n’est plus perçue comme une évidence mais comme un choix risqué qui nécessite des preuves concrètes de sa valeur ajoutée. Madagascar arrive à ce moment charnière. Sa population et une partie de ses élites observent, comparent et constatent que le récit russe ne coïncide pas toujours avec les résultats annoncés.
Sur le papier, Moscou promet beaucoup : soutien sécuritaire, coopération militaire, discours de respect de la souveraineté, possibilité de s’affranchir de conditionnalités démocratiques. Dans la réalité, pour un pays comme Madagascar, ces promesses répondent mal aux besoins prioritaires (développement économique, infrastructures, lutte contre la pauvreté, résilience face au changement climatique).
Une alliance centrée principalement sur les armes et les conseillers militaires pèse peu face aux défis structurels malgaches. Elle ne construit ni routes, ni ports, ni réseaux électriques. Elle ne finance pas durablement l’éducation, la santé ou les services publics. À l’inverse, les partenaires qui investissent massivement dans ces domaines – en particulier l’Union européenne (UE) ou le Japon – contribuent directement à la stabilité et à la prospérité de long terme du pays, même lorsque leurs exigences en matière de gouvernance sont parfois ressenties comme contraignantes.
Le bilan de la Russie avec ses alliés interroge fortement. L’Arménie, malgré des liens de sécurité anciens, n’a pas été véritablement protégée lorsque le Nagorno‑Karabakh est tombé sous contrôle azerbaïdjanais. Le Venezuela, présenté comme un partenaire privilégié, n’a pas été sorti de l’impasse économique et politique par un appui russe face aux États-Unis (et quid de Cuba demain ?). La Syrie, où Moscou était militairement engagée depuis des années, est un pays brisé dont les Russes se sont retirés. L’Iran, enfin, illustre une relation avant tout tactique, sans garantie de solidarité durable. Aujourd’hui sous pression, Téhéran reçoit peu de soutien concret de son partenaire russe alors même que les Iraniens l’ont appuyé dans sa guerre contre l’Ukraine en lui fournissant notamment des drones.
Ces exemples dessinent un même schéma. La Russie soutient ses partenaires tant que cela sert ses intérêts immédiats mais ne s’engage ni à reconstruire, ni à porter un véritable projet de développement partagé. Pour Madagascar, compter sur un tel allié en cas de crise majeure serait un pari extrêmement incertain. À l’opposé, l’expérience montre que les partenaires européens, avec tous leurs défauts, restent présents sur la durée, via des programmes pluriannuels, des financements de projets et des mécanismes de soutien budgétaire qui ne disparaissent pas du jour au lendemain.
L’argument souvent avancé en faveur de la Russie est celui de la puissance militaire. Or la guerre en Ukraine a sérieusement écorné cette image. L’« ogre » russe, qui pensait pouvoir imposer rapidement sa loi à son « petit » voisin, ne parvient pas à le vaincre malgré une frontière commune, une connaissance fine du terrain et une supériorité initiale en armement. Ce théâtre a exposé au grand jour les limites des systèmes d’armes, de la logistique et des méthodes de commandement russes.
En Afrique, les résultats ne sont pas plus convaincants — sauf sur les réseaux sociaux, où la propagande russe flatte l’image de Moscou. Au Mali, au Burkina Faso, en République centrafricaine ou au Niger, sur le terrain, la réalité est beaucoup plus dure. La présence russe n’a pas entraîné de recul durable de la menace terroriste et des bandes armées. Les groupes violents y restent actifs, les attaques se poursuivent et les populations civiles continuent de souffrir.
Pour Madagascar, qui ne fait face ni aux conflits djihadistes du Sahel ni à une instabilité comparable mais qui demeure confrontée à des défis sécuritaires et politiques internes, ce constat est décisif. En effet, s’en remettre à un acteur dont l’efficacité militaire reste à prouver ne constitue pas une garantie mais un risque. Dans une certaine mesure, le président Andry Rajoelina l’avait compris, en misant sur une diversification des partenariats, afin de multiplier les options de coopération sans dépendre d’une seule puissance.
S’aligner sur la Russie ne se résume pas à signer quelques accords de coopération. Dans le contexte international actuel, c’est aussi envoyer un signal politique très clair. Or, un tel choix risquerait d’isoler Madagascar d’une partie importante de ses partenaires naturels : Union européenne, institutions financières internationales, certains États africains et asiatiques soucieux de ne pas être perçus comme partie prenante du camp russe.
Pour une économie insulaire dépendante des investissements étrangers, de l’accès aux marchés et de l’aide au développement, le danger est évident. Se lier étroitement à un acteur qui investit peu dans l’île risque de provoquer la méfiance (voire le retrait) de ceux qui y investissent beaucoup. À l’inverse, une relation avec l’Union européenne, par exemple, offre un accès à des financements importants, à des programmes de coopération technique, à des débouchés commerciaux et s’inscrit dans une logique de stabilité de long terme.
Plusieurs pays africains montrent qu’il est possible de défendre une ligne de souveraineté sans se placer sous la coupe de Moscou. Le Maroc, le Gabon, le Sénégal, la Guinée ou le Tchad, chacun à leur manière, ont choisi de diversifier leurs relations extérieures. Ils dialoguent avec tous mais ne se livrent à personne. Ils entretiennent des liens avec la Russie là où cela peut être utile, sans en faire le centre de gravité de leur diplomatie, tout en cultivant des relations étroites avec l’UE, des partenaires asiatiques, moyens orientaux et leurs voisins régionaux.
Ces trajectoires ne sont pas parfaites mais elles offrent une boussole. La souveraineté ne se conquiert pas en remplaçant une dépendance par une autre. Elle se construit en multipliant les options, en négociant avec fermeté et en privilégiant les partenariats qui apportent des bénéfices concrets et durables. De ce point de vue, le colonel Randrianirina risque de plonger Madagascar dans une logique de vassalité plus spectaculaire qu’efficace.
Pour Madagascar, le choix des partenaires ne peut plus se nourrir d’effets d’annonce. Il doit reposer sur des résultats mesurables. La Russie conserve une certaine capacité d’attraction, portée par une communication efficace et des promesses de soutien sécuritaire. Mais cette influence s’érode. À l’inverse, des partenaires comme l’Union européenne s’inscrivent dans le temps long (financement d’infrastructures, appui aux politiques publiques, accompagnement de la stabilité) avec, certes, des exigences de gouvernance parfois contraignantes.
L’enjeu n’est pas de rejeter Moscou mais de lui assigner une place juste et maîtrisée. La diversification diplomatique relève d’un calcul stratégique. Dans cette perspective, les partenaires capables de produire un impact durable s’imposent naturellement, tandis que d’autres peinent encore à démontrer leur efficacité au-delà du discours.
Au bout du compte, tout converge vers un point décisif : la visibilité. Pour l’Union européenne, produire des résultats ne suffit plus, il faut les rendre visibles. Faute de quoi, d’autres puissances occupent l’espace et façonnent les perceptions. Madagascar devient alors un terrain d’épreuve : si l’UE parvient à y conjuguer efficacité et lisibilité, en s’appuyant sur des réalisations concrètes, elle prouvera qu’elle peut imposer ailleurs en Afrique une influence fondée sur des faits — et non sur de simples mots ou des stratégies de communication.
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