De Marx ils ont surtout retenu la notion de capital... edit

April 20, 2009

Pour une fois, les élections législatives moldaves du dimanche 5 avril ont suscité un intérêt dépassant les frontières de cette ancienne république soviétique, du fait des manifestations sur la grande place de la capitale. Cette consultation s'avère importante dans la mesure où ce pays coincé entre la Roumanie et l'Ukraine conserve un avenir incertain à plusieurs niveaux et reste en quête d'arrimage géopolitique entre l'UE et la Russie.

En dépit des résultats du parti communiste (près de 50%), le spectre qui hante la Moldavie n'est pas celui du communisme. La victoire électorale du PC a plutôt consacré un parti installé qu'un parti révolutionnaire, bénéficiant en outre dans la foulée de la reconnaissance de la validité des élections législatives par l'OSCE.

Le paradoxe veut même, en Moldavie, que les communistes soient les candidats les plus riches. Cette grande bourgeoisie d'affaires semble contre toute attente attirer aux urnes une proportion importante de ruraux, de minorités et de retraités, effrayés par les conséquences des années 1990 durant lesquelles la population s'est considérablement paupérisée. Le programme des communistes insistait ainsi largement sur la libéralisation économique, les privatisations et les investissements étrangers. En un mot, pour paraphraser Jacques Brel dans L'aventure c'est l'aventure de Claude Lelouch, "de Marx, [ils] ont surtout retenu la notion de capital". Autre point étonnant, s'ils continuent de fêter rituellement l'anniversaire de Lénine le 22 avril, les communistes moldaves ont des liens très étroits avec l'Eglise orthodoxe.

Encore faut-il noter que ces communistes originaux ne forment pas un tout homogène, puisqu'à côté des affairistes et d'une vieille garde peu écoutée (la proposition de rejoindre l'Union Russie-Biélorussie est caduque), on trouve également des modernistes souhaitant changer le parti de l'intérieur. L'actuel président du Parlement, Marian Lupu, l'un des possibles présidents dans les semaines à venir, fait partie de ces "euro-communistes" pour lesquels le but déclaré reste l'intégration européenne et la modernisation de l'État, selon les standards européens. En un mot, le "rouge" proposé n'est pas celui auquel on pourrait penser.

Si ces communistes ne puisent pas leur inspiration dans le Manifeste, du point de vue de l'Union européenne, il est un appel qui devrait résonner, repris en cœur par l'opposition : "défenseurs de l'État de droit de tous les pays, unissez-vous !" En effet, les manifestants se retrouvent dans un front commun contre ce qu'ils perçoivent comme un déni de leur liberté d'expression et de leurs votes. Pour l'opposition, ce n'est pas tant le nouveau décompte des voix qui est en jeu que l'évaluation des listes électorales, dont l'opposition pense qu'elles ont été truquées en vue des élections, quantité d'électeurs inscrits étant par exemple décédés, tandis que des allégations concernant des votes multiples ont été formulées. Et ce d'autant plus que les pressions policières contre l'opposition et l'inégalité d'accès aux médias ont été manifestes pendant la campagne.

L'acte le plus marquant des journées succédant au dimanche électoral, et sur lequel l'UE doit enquêter, a sans doute été l'incendie du Parlement le mardi 7 avril. Qualifié de "coup d'État", par la majorité, qui désigne aussitôt la Roumanie comme commanditaire, il permet de justifier une vague de répression à l'intérieur contre les partis d'opposition, les manifestants et les journalistes indépendants. Les opposants proposent une autre explication de cet incident : elle incrimine les services intérieurs de sécurité, qui auraient participé à l'incendie afin de discréditer durablement les manifestants, et au delà l'opposition toute entière. Ainsi, le parallèle avec l'incendie du Reichstag de février 1933 est dressé, quand les dirigeants allemands avaient exploité l'incendie à des fins politiques pour interdire l'opposition. La chromatique moldave prend ici un ton gris, avec des perspectives repoussantes pour une grande partie de la jeunesse et de la population qui pense à l'émigration. Les événements récents ne risquent pas de l'estomper.

Si l'on a vu des drapeaux tricolores roumains lors des manifestations, cela ne reflète pas une revendication centrale dans le sens du rattachement : les quatre-cinquièmes de la population souhaitent en effet conserver leur État indépendant, en dépit d'une forte proximité avec la Roumanie. Certes, les tensions sont évidentes, notamment du fait du parti pris anti-roumain du président sortant Voronine, accusant véhémentement son voisin d'"ingérence". Quant aux déclarations de son homologue roumain Basescu, souhaitant offrir la citoyenneté à un million de Moldaves, elles participent d'une montée de tension dans la mesure où cette proposition revient à vider de sa substance l'État moldave. La détention de multiples passeports, y compris pour les candidats communistes, dont quatre ont la citoyenneté roumaine et un la bulgare, mine en effet la croyance collective dans l'État, même s'il s'agit d'une démarche individuelle rationnelle au vu des entraves à la mobilité pour accéder à l'espace Schengen. De ce point de vue, difficile de ne pas voir que la difficulté d'accès à cet espace encourage l'immigration illégale et la détention d'autres passeports, ce qui n'est pas sans influence sur la société de départ.

À quelques semaines du lancement du "Partenariat oriental", qui doit être à l'Est ce que l'Union pour la Méditerranée est au Sud, ces troubles internes en Moldavie tombent au plus mal pour l'UE. En effet, les Européens se retrouveront à la table avec le pays majeur en crise économique extrêmement grave (l'Ukraine), un autre sortant d'un conflit (la Géorgie), d'autres assez peu démocratiques de l'avis général (l'Azerbaïdjan, la Biélorussie et l'Arménie) et un Etat sortant de convulsions post-électorales (la Moldavie). Difficile, dans ces conditions, d'anticiper sur des résultats positifs à court terme, qui plus est dans un contexte de crise économique mondiale.

La capacité d'action de Bruxelles dans la crise moldave actuelle réside sans doute dans l'exportation de l'État de droit. L'UE s'avère pour l'heure le seul acteur crédible à même de trouver une solution politique à la crise post-électorale. C'est à elle de proposer avec fermeté un accord en plusieurs points - incluant le rejet de la violence par toutes les parties, le déploiement d'une mission européenne pour l'État de droit visant à réformer le ministère de l'Intérieur, une série de réformes visant à libéraliser l'accès aux médias pour l'opposition et un engagement du gouvernement et de l'opposition à coopérer et à s'entendre sur des règles du jeu politique.

Au fond, si l'UE ne peut imposer à un État frontalier ce que la communauté internationale a réussi à faire avec le président zimbabwéen Mugabe, c'est-à-dire partager le pouvoir avec l'opposition, ce sont bien au final les couleurs européennes qui risquent de pâlir.