« Bush le petit » edit

Feb. 1, 2006

Le Discours sur l’état de l’Union est un exercice incontournable, qui doit invariablement aboutir à la conclusion que cette Union est forte. Mais il est surtout l’occasion annuelle d’une opération de communication de grande ampleur dont les présidents successifs ont fait largement usage. Le président Bush a mis à profit cette tribune en 2002 pour apparaître en père de la nation au lendemain du traumatisme du 11-Septembre et dénoncer l’« axe du mal », pour se poser en chef de guerre en 2003, à quelques semaines de l’intervention en Irak, pour savourer sa réélection par l’annonce, en 2005, d’un ambitieux programme de réformes pour son second mandat.

Ce cinquième discours était celui d’un chef de l’exécutif au lustre terni par une année calamiteuse : les réformes annoncées sont restées ensablées dans les méandres d’un Congrès dont la majorité républicaine est paralysée par une succession de scandales et dont l’opposition démocrate a retrouvé sa pugnacité. Les maladresses et l’incompétence de l’Administration dans le traitement des séquelles de l’ouragan Katrina, les controverses autour des écoutes illégales, les insuccès de la guerre en Irak, et même le ralentissement observé au dernier trimestre de 2005 dans la croissance économique ont assombri la première année du second mandat, sanctionnée par une chute d’un vingtaine de points de la cote de popularité. Et l’année qui s’ouvre, traditionnellement éprouvante pour les présidents réélus, n’offre guère de perspectives enthousiasmantes : en une année de campagne pour les élections de mi-mandat, le centre de gravité politique de la vie américaine se déplacera vers le Congrès, poussant inexorablement le Président vers l’affaiblissement et sa condition ultime de « canard boiteux » (lame duck). Qui plus est, le surcoût de la guerre en Irak, le coût croissant du système public de protection sociale, le service de la dette (217 milliards de dollars) ne laissent à l’Etat fédéral aucune marge de manoeuvre budgétaire pour des initiatives ambitieuses.

Derrière l’optimisme de commande et les mouvements de menton d’un discours aux formules ciselées par les speechwriters, le discours du 31 janvier porte la marque d’une configuration politique qui n’est plus à l’avantage du Président. Les formules sur la pérennité de l’idéal démocratique et de l’aspiration à la liberté, sur la fermeté de l’engagement en Irak – « le retrait n’est pas gage de paix », « nous ne céderons jamais devant le mal » – claquent fièrement, certes, comme les professions de foi quant à l’issue nécessairement victorieuse du combat, assorties de quelques coups de griffe à l’adresse des démocrates, étiquetés « défaitistes ». Mais c’est là un discours d’autojustification que les Américains entendent depuis près de trois ans. Le bilan de satisfaction quant à la santé de l’économie ne convaincra probablement pas cette middle class américaine dont les salaires stagnent où régressent, qui n’a guère bénéficié des baisses d’impôt, et qui s’inquiète de la viabilité des systèmes de protection sociale.

Mais surtout, une fois retirée la rhétorique de la mobilisation, le catalogue des initiatives annoncées est singulièrement modeste : après avoir des années durant flatté les intérêts de l’industrie pétrolière, le Président, qui semble découvrir que « l’Amérique souffre d’accoutumance au pétrole », se borne à proposer un modeste renforcement du programme de recherche sur les sources alternatives d’« énergie propre », ambitionnant une baisse de 75 % des importations de pétrole du Moyen-Orient à l’horizon de 2025. Mais le pétrole est une matière première fongible qui s’échange sur un marché mondial, et ce qui fait problème n’est pas tant sa provenance que le fait que, avec moins de 5 % de la population de la planète, l’Amérique consomme le quart du pétrole produit dans le monde et est tributaire à 60 % des importations. Quant à l’initiative d’encouragement de la compétitivité, elle peut difficilement être rangée dans la catégorie de l’ambition : un soutien accru à la recherche en physique, la pérennisation d’un allégement fiscal en faveur de la recherche privée et un programme de renforcement de l’enseignement des mathématiques au lycée.

Au total, le cru 2006 du Discours sur l’état de l’Union renvoie celui qui l’a prononcé à sa vraie dimension, celle d’un président « sublimé » par les attentats et qui retrouve, à l’épreuve de la réalité politique, la stature peu convaincante qui était la sienne avant le 11 septembre 2001.

Pierre Buhler est professeur associé à Sciences Po.