Brexit: les conséquences d’un divorce difficile edit

24 June 2026

Cette semaine a eu lieu le dixième anniversaire du référendum sur le Brexit, mais aussi la démission du sixième Premier ministre britannique depuis cette même date. De nombreux observateurs évoquent une Grande-Bretagne devenue « italienne » ou, en tout cas, un Brexit qui aurait paradoxalement rendu le pays plus « européen ». Il y a du vrai là-dedans. Ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ont vécu les années de la présence britannique au sein des institutions européennes, se souviennent d’un pays difficile, souvent obstructionniste, mais toujours prévisible et lisible, quel que soit le parti au pouvoir. Cela contrastait avec la manière moins prévisible et souvent plus confuse dont se prenaient les décisions politiques dans de nombreux autres pays membres, y compris l’Allemagne et, bien sûr, l’Italie. Aujourd’hui, en revanche, bien malin qui pourrait prévoir avec un minimum de certitude les grandes lignes de la politique britannique, tant intérieure qu’extérieure, pour les années à venir. Le Brexit a certainement joué un rôle dans cette évolution peu réjouissante, mais la raison profonde réside dans la difficile transition que traversent toutes les démocraties libérales. Chacun devra essayer de soigner ce mal chez soi. Le problème collectif qui nous concerne tous, nous les Européens, est de savoir comment remédier aux conséquences d’un divorce difficile qui a fait du tort à tout le monde.

Une première phase a été celle des négociations sur les conditions du Brexit, qui ont duré près de cinq ans. Il est difficile de se souvenir d’un face-à-face plus asymétrique. En Grande-Bretagne, le référendum avait été remporté sur la base de mensonges et d’un appel aux émotions, qui s’était en réalité traduit par une manifestation collective contre les élites au pouvoir. Ce phénomène préfigurait celui qui allait porter au pouvoir Trump et le mouvement MAGA. La conséquence est que les vainqueurs du référendum se sont présentés à la table des négociations sans aucune stratégie concrète quant aux objectifs à atteindre. La seule ligne de conduite possible consistait à proclamer comme infranchissable la limite de la pleine souveraineté reconquise : « Brexit means Brexit ».

La stratégie des 27 fut quant à elle différente. Conscients de la disproportion objective des forces en présence en leur faveur, les « Européens » étaient en effet guidés par la préoccupation principale d’éviter à tout prix la contagion. À cette fin, aucune concession n’était possible face aux demandes du traître réprouvé. Aucun compromis ne pouvait porter atteinte au caractère sacré des règles européennes auxquelles la Grande-Bretagne avait décidé de se soustraire. Le résultat final a été une victoire totale de la position des 27, mais surtout de l’objectif stratégique que les institutions européennes s’étaient fixé. Toute velléité d’imitation a en effet disparu : fin des tentatives de « Frexit » ou d’« Italexit ». Même les souverainistes les plus fervents ont adopté la politique consistant à « changer l’Europe de l’intérieur ». Mais ce n’est pas tout. Aucun des pays traditionnellement proches des positions britanniques, comme les Pays-Bas, les pays nordiques ou certains pays de l’Est, n’a fait la moindre tentative pour assouplir la position de négociation intransigeante adoptée à Bruxelles.

Entre-temps, le monde a changé pour tout le monde. Il a changé de manière visible pour la Grande-Bretagne, qui a rapidement découvert qu’aucune des promesses du Brexit n’avait de fondement sérieux et que les effets du divorce se traduisaient par une perte visible de croissance et de bien-être. Compte tenu de la disproportion des forces en présence, il était normal que les effets négatifs du Brexit se manifestent plus tôt et avec plus de vigueur pour la Grande-Bretagne. Il n’est donc pas surprenant que le pays se soit livré à un examen de conscience sur l’erreur commise, au point de remettre en question, comme le montrent de nombreux sondages, la validité du résultat du référendum. Le comportement des autres Européens a en revanche été différent. Les négociations nous avaient donné raison, le traître avait été puni, personne n’avait plus envie de l’imiter ; nous pouvions donc le laisser se débrouiller tout seul et nous occuper d’autre chose.

En réalité, les enjeux à relever ne manquaient pas : la difficile transition climatique, la perte croissante de compétitivité et de capacité d’innovation par rapport aux États-Unis et à la Chine et, surtout, la profonde transformation des équilibres mondiaux, marquée par l’agression russe contre l’Ukraine et le désengagement progressif des États-Unis vis-à-vis de l’Europe, rendu encore plus évident par l’attitude hostile de Trump. Tous ces défis imposent de repenser la nature et le fonctionnement de l’Union européenne. Nous avons toutefois découvert qu’ils concernent de manière très similaire la Grande-Bretagne et que, à certains égards, il serait difficile de les relever sans une relation solide avec Londres. Il suffit de penser à quelques exemples. Aider l’Ukraine à défendre sa souveraineté et à renforcer son autonomie stratégique en matière de défense – ce qu’on appelle le « pilier européen de l’OTAN » – deviendrait beaucoup plus difficile sans la participation du Royaume-Uni. De même, relever le défi de la compétitivité, au cœur des discussions entre Draghi et Letta, nécessite une collaboration étroite avec le pays qui abrite certains des pôles d’innovation les plus dynamiques du continent. Enfin, tout le monde s’accorde à dire qu’un marché des capitaux moderne et efficace doit constituer un élément essentiel de la réponse européenne. Et, si le Brexit a entraîné un certain transfert d’activités de Londres vers certaines places financières européennes, la City reste de loin le marché financier le plus liquide, le plus dynamique et le plus efficace à la disposition des Européens. Un vaste champ d’intérêts communs se dessine donc. Des convergences qui se sont ensuite consolidées face à certains aspects de l’évolution de la politique américaine au Moyen-Orient.

La conscience d’un intérêt réciproque à ouvrir une nouvelle phase dans les relations s’est donc progressivement renforcée, des deux côtés de la Manche. Cette perspective s’est concrétisée avec la fin du dernier gouvernement conservateur en Grande-Bretagne. La question est de savoir comment procéder, et la difficulté est confirmée par le peu de progrès enregistrés depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement travailliste. La raison en est que les deux négociateurs, bien qu’animés de bonne volonté, restent prisonniers des « lignes rouges » tracées après le référendum. Du côté britannique, le nœud est évident : le refus catégorique d’accepter tout retour, même partiel, sous la juridiction des règles de Bruxelles. La position européenne est plus complexe. Comme la campagne référendaire a été remportée au nom du caractère sacré de ces règles, il n’est aujourd’hui pas jugé possible de faire des concessions sur ce point. Tout au plus peut-on imaginer pour la Grande-Bretagne une situation similaire à celle de la Norvège ou de la Suisse, ce qui implique un alignement automatique sur les normes décidées à Bruxelles. Cette intransigeance est également alimentée par un certain désir de revanche. Selon certains, nombreux dans la France gaulliste mais pas seulement, la Grande-Bretagne devrait payer non seulement pour le Brexit, mais aussi pour l’obstruction qu’elle a exercée pendant les longues années de sa participation au projet commun. En substance, elle devrait faire son chemin de Canossa. Cette attitude a une certaine justification, mais elle est largement exagérée. Un regard plus lucide sur le passé montre en effet que dans de nombreux domaines — du commerce international à la construction du marché intégré —, la contribution du Royaume-Uni a été très positive. De plus, cet obstructionnisme est parfois invoqué comme prétexte pour masquer des difficultés qui ont une autre origine, notamment la fragilité de la volonté commune des Européens. Lorsque nous l’avons vraiment voulu, nous avons en effet surmonté cet obstacle : lors de l’introduction du vote à la majorité pour les questions relatives au marché unique, à l’euro et à Schengen, autant de choix mis en œuvre malgré l’opposition britannique.

Le problème est que la Grande-Bretagne n’est ni la Norvège ni la Suisse et qu’il est difficile de débloquer la situation sans remettre également en cause les « lignes rouges » européennes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le domaine dans lequel les meilleurs résultats sont obtenus est celui de la défense et de la sécurité ; des domaines qui ne sont pas concernés par les règles européennes. Certains attribuent la lenteur des progrès à un manque d’ambition : en s’appuyant sur les sondages qui indiquent un profond changement dans l’opinion publique britannique, ils considèrent que nous devrions poser explicitement la question d’un retour dans l’UE. Ce serait une grave erreur qui pourrait entraîner des conséquences très négatives pour tous. Si la motivation principale du Brexit était une question d’identité, rien de ce qui se passe actuellement ne nous indique que cette question a été résolue. L’erreur à ne pas répéter est celle qui a conduit à la défaite, lors du référendum, de ceux qui défendaient la nécessité de rester dans l’UE en avançant l’argument selon lequel « en sortir, c’est pire ». D’ailleurs, l’Union européenne elle-même, confrontée à de nouveaux défis existentiels, traverse une crise d’identité. Dans ces conditions, il serait impossible d’accepter un retour de la Grande-Bretagne dans l’UE aux mêmes conditions qu’avant le Brexit, par exemple en ce qui concerne l’euro.

La voie à suivre consiste à aborder avec pragmatisme les questions concrètes les plus urgentes et d’intérêt commun : la défense, la sécurité, les relations avec les États-Unis, l’innovation — y compris l’intelligence artificielle — et la finance ; autant de domaines décisifs pour un bond en avant qualitatif de l’Europe. Pour y parvenir, les deux parties devront assouplir leurs lignes rouges. Du côté européen, sans pour autant imposer de contraintes aux souverainetés respectives, cela devrait se traduire par une volonté de discuter avec la Grande-Bretagne des nouvelles règles avant leur adoption définitive. Fonder la convergence sur des intérêts concrets permettrait en outre d’orienter la nouvelle relation entre l’Europe et le Royaume-Uni vers la construction de l’avenir, plutôt que vers la gestion des problèmes du passé. Bien sûr, personne ne peut prédire quel sera le futur équilibre politique en Grande-Bretagne, ni quelles seront, dans les mois à venir, les priorités du probable nouveau Premier ministre, Andy Burnham. Toutefois, le bon sens suggère qu’il reste encore suffisamment de temps pour réaliser des progrès qui, une fois accomplis, seraient difficiles à démanteler. Cela vaut en tout cas la peine d’essayer.