L’ère des centenaires edit

11 September 2026

Illustration spectaculaire de la progression de l’espérance de vie et du vieillissement de la population, l’augmentation du nombre de centenaires signe l’entrée de la France dans une société de longévité.  À l’ère des centenaires, les probabilités d’atteindre un tel âge grandissent significativement. Chacun peut faire ses calculs, en prenant en considération des disparités élevées, tout particulièrement entre hommes et femmes.

Quelque 1 000 en 1970, moins de 10 000 en 2000, 40 000 en 2026, vers 200 000 en 2070, la population des centenaires augmente très significativement[1]. Les centenaires contemporains sont 40 fois plus nombreux que leurs prédécesseurs un demi-siècle plus tôt. Selon la projection centrale de l’INSEE ils sont quatre fois moins nombreux que leurs successeurs dans un demi-siècle. Soulignons d’emblée que tous ces derniers sont nés : les personnes centenaires de 2070, comme celles de 2100, sont déjà sur Terre.

Si de fortes inerties sont à l’œuvre rien n’est définitivement écrit. Dans son scénario bas, en termes d’espérance de vie, l’INSEE projette le nombre de centenaires en 2070 à 100 000. Dans son scénario haut, 400 000 individus. Pour larges que soient la fourchette et les incertitudes, ces tendances concrétisent le vieillissement du pays.

La courbe des centenaires éclaire également l’histoire. Entre 2015 et 2019, leur nombre a reculé, ceci en raison du déficit des naissances lié à la Première Guerre mondiale. Les effectifs de centenaires ont également été affectés par l’épidémie de Covid. Ils le seront entre 2040 et 2045, absorbant la natalité réduite lors du second conflit mondial. Mais la dynamique globale ressort de l’amélioration des conditions de vie d’une population qui, depuis l’après-guerre, en huit décennies a vu augmenter de vingt ans son espérance de vie.

De l’exception à une certaine normalité

La population des centenaires croît certes fortement, mais elle demeure évidemment extrêmement minoritaire. Ces très âgés ne représentent, en 2026, que cinq personnes sur dix mille. Quand les nonagénaires comptent pour une personne sur cent et les sexagénaires plus d’une personne sur dix. Les centenaires de 2070 pourraient correspondre à 0,25% de la population.

Figure 1. Nombre de centenaires en France (1970-2070)

Champ : France métropolitaine jusqu'en 1993, France hors Mayotte de 1994 à 2013, France entière à partir de 2014. Source : INSEE

Ce qui était une extrême rareté devient de plus en plus commun. En France, 2 personnes nées en 1850 sur 10 000 sont devenues centenaires. C’est le cas de 2 personnes nées en 1920 sur cent. En un siècle la probabilité d’atteindre 100 ans a été multipliée par 100. Voyons l’avenir : 2% des hommes nés en 1940 pourraient devenir centenaires, et 6 % des femmes nées la même année. Pour les femmes nées en 1970, la probabilité de devenir centenaire est d’un sur dix, dans le scénario central de l’INSEE, et même d’un sur cinq dans son scénario haut d’espérance de vie. Devenir centenaire ne devrait concerner qu’un homme sur vingt né cette même année, un sur dix dans le scénario d’espérance de vie plus élevée.

Car les centenaires sont dans 85% des cas des femmes. Signalons tout de même qu’à l’horizon 2070, la part des hommes parmi les centenaires pourrait doubler (à 30 % donc). Parmi les centenaires, les démographes distinguent les supercentenaires, c’est-à-dire les personnes atteignant 110 ans. À ces âges, rares mais plus fréquents, on ne recense presque que des femmes[2].

Aujourd’hui, 100 ans est l’âge à partir duquel la moitié d’une génération se retrouve en institution. Plus de la moitié des centenaires vivent dans des établissements d’hébergement pour personnes âgées, souvent dépendantes et même très dépendantes. Avant 80 ans, la quasi-intégralité de la population vit chez soi ou chez un proche. Avec 10 ans de plus, cette proportion n’est plus que de 80 %.

Comme sur d’autres dossiers démographiques – cocorico – la France se distingue en Europe avec le nombre le plus élevé de centenaires[3]. Le deuxième pays est l’Italie (23 000 personnes de 100 ans et plus), suivie de l’Espagne et de l’Allemagne (17 000 environ dans les deux cas), puis de la Pologne (9 000). Ce classement ne serait pas bousculé à l’horizon 2070, quand Italie, Espagne, et Allemagne devraient chacun compter plus de 200 000 centenaires, mais toujours derrière la France. L’Union européenne dans son ensemble, rassemblant en 2026 146 000 centenaires (dont le quart en France) en compterait 1,4 million en 2070 (dont 21 % en France). Eurostat réalise même des projections pour 2100. L’Union recenserait alors 3 millions de centenaires, et la France un peu moins de 600 000. Elle ne rassemblerait plus alors que 19% des centenaires européens.

Progrès sanitaires, inquiétudes budgétaires

Les centenaires actuels ne ressemblent pas à leurs aînés ayant atteint de tels âges. Plus généralement, les personnes âgées contemporaines sont en bien meilleure forme que celles d’hier, sur la plupart des plans, moteur, psychologique, sensoriel, cognitif. Songeons au personnage de Jean Gabin dans « Le Président » (1961). L’acteur y incarne un retraité, à truculence intacte, mais dépeint, à 73 ans, comme grabataire. Des sexagénaires aux centenaires, les travaux académiques montrent les progrès dans la qualité de vie, la santé et l’autonomie. Une formule résume le tout : « seventy is the new sixty » (les septuagénaires sont les nouveaux sexagénaires). On ne doit pas en déduire que les centenaires deviennent mécaniquement les nouveaux nonagénaires. Cependant la tendance est bien aux progrès de la santé mentale et physique. L’âge, en quelque sorte, rajeunit.

Déclin de la mortalité infantile et recul de la mortalité aux âges avancés entretiennent une espérance de vie augmentée. En trame se trouvent les progrès de la médecine curative et de la médecine préventive, l’amélioration des modes de vie, une alimentation plus saine.

Jusqu’où ira-t-on ? Les records de longévité plafonnent. La première personne dépassant 110 ans recensée fut un Néerlandais, à la toute fin du 19e siècle. Une germano-américaine dépasse les 115 ans 1983. La célèbre Jeanne Calment, doyenne française de l’humanité décédée officiellement à 122 ans, serait la seule personne ayant dépassé les 120 ans. Tout de même loin de Mathusalem et de ses 969 ans, mais, en l’espèce, la science doute.

Des technoprophètes estiment que l’humanité s’engage vers l’immortalité. Transhumanisme et vitalisme ambitionnent, notamment grâce à l’IA, de vaincre la vieillesse et la mort. Avant l’immortalité, une première étape serait d’atteindre 150 ans. Nous en sommes encore très loin.

Le sujet du vieillissement se traite en France de façon plus prosaïque, avec des inquiétudes quant à la soutenabilité d’un modèle social aux paramètres assez figés et aux comptes déjà très déséquilibrés. Il retentit sur les problématiques de prise en charge de l’autonomie et de la dignité des personnes âgées (et pas uniquement des très âgées). Il se focalise sur la capacité à faire vivre des systèmes de retraite et d’assurance maladie quand les rapports entre nombre de cotisants et de pensionnés sont appelés à se dégrader : de 3 cotisants pour un retraité en 1970, on est passé à 1,7 aujourd’hui, et, à législation inchangée, on devrait atteindre 1,2 en 2070. Pas besoin d’une avalanche de chiffres pour saisir les enjeux.

Des EPHAD ou des crèches?

Une question provocante récapitule les défis contemporains[4]. Dans un contexte d’augmentation du nombre de personnes âgées, de baisse de la natalité et de pressions budgétaires, les politiques publiques doivent-elles se centrer sur les jeunes enfants ou sur les aînés dépendants ?

Pour extrêmes qu’ils soient, les termes de l’alternative crèches ou EHPAD ne sont pas si caricaturaux. Chute de la fécondité et augmentation du nombre de personnes âgées en perte d’autonomie ont nécessairement des conséquences importantes sur ces deux domaines du secteur médico-social. Un responsable politique habile ne tranchera pas. Il jugera les deux dossiers prioritaires. Les obligations financières pèsent cependant. Surtout, l’élu pense politiquement. Ses électeurs, concernés directement par la petite enfance, ne le sont que pendant trois ans, quand ils ont un enfant, un peu plus quand ils en ont plusieurs. Ses électeurs, s’ils sont retraités, le seront en moyenne pendant vingt-cinq ans.

Problème commun aux deux âges et aux deux politiques qui les traitent : les métiers sont peu attractifs et les prévisions de pénurie de professionnels, expliquées par de maigres rémunérations et des conditions de travail difficiles, sont préoccupantes. D’ores et déjà, des équipements – crèches ou EHPAD – doivent fermer ou limiter leurs capacités.

Pyramide ou kébab ?

À sa façon la courbe du nombre de centenaires révèle d’abord une excellente nouvelle. De plus en plus de monde accédera à une vie plus longue et, généralement, en meilleure santé. Mais la montée en âge de la population, quand la démographie se déforme avec un nombre d’enfants qui se réduit, ouvre sur des défis colossaux, encore insuffisamment pris en compte. Le thème amené par la progression du nombre de centenaires est celui d’une pyramide des âges qui n’a plus rien à voir avec celle sur laquelle a été formaté le modèle social à la française. Au milieu du 20e siècle il s’agissait bien d’une pyramide, avec une base large s'amincissant vers le haut. Ce n’est plus une pyramide, c’est maintenant une ogive, ou de façon plus imagée, un kébab. Moins aminci en haut qu’en bas, ce profil sera encore plus net en 2070. Voici, en définitive, le défi ouvert par la progression du nombre de centenaires, encore largement à venir : passer de régulations et couvertures sociales accordées sur une pyramide, à des mécanismes et des priorités ajustés à un kebab.

[1]. Pour les données INSEE, voir Nathalie Blanpain et Guillemette Buisson, « 21 000 centenaires en 2016 en France, 270 000 en 2070 ? », INSEE Résultats, n° 187, 2016 ; Nathalie Blanpain, « 30 000 centenaires en France en 2023, près de 30 fois plus qu’en 1970 », INSEE Première, n° 1943, 2023. Sur les retraités centenaires, du régime général, qui étaient moins de 10 000 en 2005 et plus de 30 000 en 2025, voir les données analysées annuellement par l’assurance retraite, https://www.statistiques-recherche.lassuranceretraite.fr/centenaires-2025/

[2]. Voir la note de l’INED, « L’inexorable augmentation des centenaires et supercentenaires », 2024, https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/focus/inexorable-augmentation-des-centenaires-et-supercentenaires

[3]. Sur les centenaires européens, voir l’étude Asterès réalisée pour Clariane publiée en juin 2026, https://www.clariane.com/sante-et-longevite/gerosciences-vieillissement-en-sante/les-centenaires-en-europe-portrait-et

[4]. Pour des développements, voir Julien Damon, « Démographie : des EHPAD ou des crèches ? », Telos, 20 décembre 2024. https://www.telos-eu.com/fr/societe/demographie-des-ehpad-ou-des-creches.html