Les «jours de dépassement» et l’équité intergénérationnelle edit

19 May 2026

Hasard du calendrier, ce sont deux notions de jour de dépassement qui ont eu les honneurs de la presse en ce printemps 2026. D’un côté le marronnier annuel du jour de dépassement planétaire, le jour à partir duquel nos activités productives dégraderaient l’environnement au-delà de sa capacité de régénération spontanée, avec pour conséquence le déclin tendanciel du patrimoine naturel que nous léguons aux générations futures. En 2026, pour la France, cela aurait été le cas dès le 24 avril [1]. De l’autre côté un petit nouveau : le jour de libération retraites, celui à partir duquel les actifs commenceraient à vraiment travailler pour eux-mêmes, une fois acquittée la charge annuelle consacrée à leurs ainés. En 2026, ce ne serait que le 4 mai que serait arrivé cet instant de libération [2].

Le télescopage de ces deux chiffres interpelle forcément. Signifie-t-il que, avant même d’avoir fini de financer leurs ainés et de pouvoir penser à leurs propres besoins, les générations en activité commencent à entamer le capital naturel qu’elles laissent aux générations futures, compromettant leurs chances de satisfaire demain à leurs propres besoins, pour reprendre les termes d’une définition bien connue du développement durable ? Tout cela invite à un peu de débat, occasion de revenir aussi sur l’ouvrage récent d’Hippolyte d’Albis [3], déjà commenté dans ces colonnes par Monique Dagnaud [4].

Le jour de libération «retraites»: rien d’inattendu…

D’abord deux mots pour relativiser, un peu, le message du jour de libération retraites. Il n’y a pas besoin de longs calculs pour comprendre que ce jour puisse arriver aussi tardivement dans l’année. On est habitué au message de retraites coutant 14 points de PIB, soit 14 jours de travail sur 100. Le chiffre est à peu près doublé si on les rapporte à la masse des rémunérations du travail, qui ne sont qu’une fraction du PIB : ce sont les 28 % de taux de cotisation du salarié-type consciencieusement surveillés, depuis la réforme de 2014, par le COR et le Comité de suivi des retraites. A partir de ce chiffre, on arrive vite à celui des quatre mois de travail sur douze en tenant compte d’autres transferts dirigés vers les plus âgés, dont les dépenses de santé dont ils profitent plus largement que les plus jeunes.

L’idée générale n’est pas inédite par ailleurs puisqu’elle ne fait que reprendre le principe du jour dit « de libération fiscale » dont l’origine, d’après sa notice Wikipédia remonte à 1948 [5]. Avec des prélèvements obligatoires supérieurs à 50 % du PIB, le même genre de calcul de coin de table dit que c’est à compter de mi-juillet que le français moyen commencerait à travailler pour satisfaire sa propre consommation.

Le biais de ce dernier raisonnement est bien connu. Laisser entendre que toute la production du premier semestre serait confisquée au contribuable ignore qu’une part importante de ce qu’il verse en prélèvements obligatoires de toutes sortes lui revient en prestations ou services publics. Pour un calcul correct, on a envie de tenir compte de la quote-part que chacun reçoit de ces dépenses collectives. C’est ce que font les calculs de redistribution élargie désormais proposés par l’Insee, au terme desquels 57 % de la population reçoit davantage que ce qu’elle contribue au système [6]. Cet autre calcul-là n’est pas non plus sans défaut car il peut y avoir débat sur le fait de savoir si le service public rendu vaut vraiment ce qu’il coûte, c’est une limite de mesures s’appuyant sur des valeurs monétaires constatées plutôt que les véritables consentements à payer pour les services concernés. D’autre part, il n’est pas neutre du point de vue de l’incitation au travail d’avoir trop de déconnexion entre l’effort productif individuel et ce qu’on touche individuellement en retour. Mais une notion de jour de libération fiscale qui ne regarde que le prélèvement est vraiment trop unilatérale.

… et une évaluation qui peut faire débat

Certes dira-t-on, mais cette objection ne s’applique pas aux retraites. La notion de jour de libération est pleinement légitime dans leur cas car, si l’actif verse des cotisations, il ne bénéficie d’aucun service instantané en retour. Ce qu’il paye profite uniquement aux retraités du moment, et il y a de quoi le décourager de travailler.

Là, c’est faire vraiment trop peu de cas de l’argumentaire classique des défenseurs de la répartition. En cotisant aujourd’hui, un actif cède certes aux retraités d’aujourd’hui une part de son pouvoir d’achat, mais il est réputé acquérir, par ce biais, le droit à profiter du même service demain. Si cet engagement est honoré, il ne perd donc pas le bénéfice de son travail, il est juste reporté dans le temps. Dans le cas idéal d’un système parfaitement contributif en régime stationnaire, ce retour sur effort ferait qu’il récupèrerait exactement sa mise, le jour de libération serait donc ramené au premier janvier, ce qui est « confisqué » au cotisant ne l’étant que de manière temporaire. On évite, du même coup, l’effet de désincitation au travail, car ce qu’il touchera demain sera proportionné à son effort productif individuel sur l’ensemble de sa vie active.

Cette représentation du fonctionnement de la répartition est très rose évidemment. Ce qui impose notamment de l’assombrir, c’est la perspective de décrochement par rapport à ce régime stationnaire, a fortiori sous l’effet de la baisse de la fécondité. Pour autant, même si décrochement significatif il devait y avoir, on resterait loin du cliché de l’actif forcé de contribuer à un système qui n’existera plus quand viendrait son tour d’en profiter et qui cotise donc intégralement à perte. Il faut tenir compte du retour attendu sur cotisations.

Pour ce faire, un meilleur calcul pourrait être de confronter le coût du système à celui du système par capitalisation équivalent dans lequel chaque individu aurait la totale conviction de ne vraiment contribuer que pour lui-même. Si le rendement de la capitalisation est supérieur à celui qui est attendu de la répartition il y a, de fait, un certain nombre de semaines pendant lesquelles le système de répartition lui coûte de l’argent en comparaison de l’effort qu’il aurait à fournir en capitalisation. Ceci est connu de longue date et pourquoi ne pas se livrer à un tel calcul en effet ? Il faudrait néanmoins que le calcul tienne bien compte des risques propres à chacun des deux systèmes et du fait que la capitalisation n’est pas non plus immunisée contre les effets des chocs démographiques encore à venir ce qui, là aussi, est connu de longue date [7].

Chiffrer le jour de dépassement planétaire ou chiffrer la dette écologique?

En tout cas, si une telle rectification nous faisait remonter bien en amont du 4 mai, on recréerait un espace entre ce jour de libération retraite et le jour de dépassement planétaire. Mais ceci n’empêcherait pas ce dernier d’être, à lui seul, un gros souci.

Sur ce souci, qui veut se rassurer pourrait justement trouver des éléments de tranquillisation dans l’ouvrage d’Hippolyte d’Albis.

Son propos principal est de prendre le contrepied du boomer-bashing en vigueur. Il le fait (a) en rappelant d’une part qu’il n’est pas vrai que c’était mieux avant car, jusqu’à présent, on a quand même eu de la croissance [8], et (b) en rappelant d’autre part que la question de l’équité intergénérationnelle ne peut absolument pas se réduire à ce qui passe par le système de retraite, car les transferts intergénérationnels sont à la fois ascendants et descendants, et à la fois publics et privés. C’est la résultante de tous ces flux qu’il faut analyser. On avait commencé à le faire dès les années 1990 [9], la démarche des comptes nationaux de transfert que présente Hippolyte d’Albis va encore plus loin dans ce sens, de façon argumentée et convaincante, et ceci va aussi dans le sens de la relativisation du jour de dépassement retraites.

Ce faisant, Hippolyte d’Albis aborde aussi la question environnementale. Il le fait sans recourir au vocabulaire du jour de dépassement planétaire, et sans retenir non plus une approche classique consistant à essayer d’évaluer les dommages que les comportements actuels risquent d’occasionner aux générations futures. L’intérêt d’éviter cette seconde approche par les dommages est que leur chiffrage prospectif est difficile. La proposition est de renverser la perspective. On part du fait qu’on a fait une promesse d’efforts progressifs pour contenir ces dommages, et ce qu’on va quantifier est uniquement le degré auquel on dévie ou pas de la trajectoire d’efforts ainsi annoncée. Tout va bien tant qu’on s’y conforme, il n’y a que si on en dévie qu’on reporte une charge sur les dates ou les générations futures. Or, à ce stade, les déviations passées nous font tomber sur des chiffres extrêmement modérés. Ce renversement de perspective interroge un peu, non sans raison, Monique Dagnaud.

Partageons ces interrogations à l’aide d’une analogie simple. Imaginons qu’il existe un risque de problème grave sur la structure de mon immeuble mais sans qu’on ait pu en chiffrer avec précision ni la probabilité ni les conséquences. En revanche, pour prévenir ce risque, la copropriété a programmé des travaux et les appels de fonds qui vont avec. Le raisonnement revient à dire que j’assure la soutenabilité si je lisse correctement le décaissement des frais à régler. L’avantage est bien que ce calcul-là est plus simple à faire et le critère de soutenabilité plus facile à vérifier. Mais on voit que satisfaire ce critère ne garantit la soutenabilité de mon mode de vie ou de ceux qui occuperont mon appartement à ma suite qu’à deux conditions supplémentaires : (a) que les autres co-propriétaires assurent eux-aussi leur part de l’effort, sans quoi les travaux n’iront pas jusqu’au bout et (b) que l’ampleur de ces travaux prévus ait été dimensionnée à la hauteur requise pour vraiment faire disparaitre le risque qui menace.

Cela fait deux « si » importants qui peuvent peser lourd. Transposé au cas du climat qui est un sujet mondial, ceci veut dire que notre respect national de nos engagements climat, si on y arrive, n’est au mieux qu’une condition nécessaire de soutenabilité. Celle-ci dépend à la fois de ce que nous-mêmes faisons, de ce que font les autres, et suppose que ce qu’il a été convenu de faire soit bien à la hauteur de l’enjeu. Sans doute est-ce parce qu’il en est conscient que la pensée d’Hippolyte d’Albis finit par se faire un peu plus inquiète sur ce que l’avenir réserve aux générations futures : avoir démontré que ce n’était pas mieux avant ne garantit en rien que, par prolongement, ce sera au moins aussi bien après.

Une troisième approche?

Faut-il du coup en revenir au message alarmiste du jour de dépassement planétaire ? Signalons une troisième approche qui, dans le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009 [10] avait été confrontée à celle de l’empreinte écologique dont découle cette notion de jour de dépassement. Alors que cette empreinte se centre sur la seule dimension environnementale, cette troisième approche se proposait de faire masse de l’ensemble de ce qui est légué aux générations futures, avec, comme pour les autres transferts intergénérationnels, à la fois des plus et des moins : en positif de l’investissement en capital productif au sens usuel du terme, mais aussi de l’investissement éducatif,  de la R et D, et du côté négatif ces atteintes à l’environnement et tout ce qui est consommation de ressources naturelles épuisables, tout cela s’agrégeant à l’aune de l’étalon monétaire qu’utilisent aussi les comptes nationaux de transfert. C’est ce que la littérature qualifie d’épargne nette ajustée.

Le problème, à l’époque, était que la façon dont on savait valoriser les atteintes à l’environnement leur donnait très peu de poids, d’où un message qui faisait très peu de place aux enjeux écologiques. Ayant repris ces calculs avec les valorisations actuellement disponibles des émissions de CO2, et moyennant quelques autres hypothèses, l’Insee arrive maintenant à un tout autre message, avec une épargne nette ajustée qui serait devenue négative [11]. Ceci veut dire que, même compte tenu de ce qui est investi positivement pour les générations futures, il y a dérive à la baisse du patrimoine « élargi » qui leur est légué pour assurer à leur tour leurs conditions de vie, environnement compris.

L’'indicateur reste expérimental et surement pas sans défauts lui non plus. Mais qu’un indicateur longtemps réputé trop optimiste se mette à son tour à envoyer ce genre de message ne peut qu’interpeller.

Un pont serait intéressant à jeter, en tout cas, entre l’approche des comptes nationaux de transferts et cette forme de comptabilité de la soutenabilité. La question de l’équité intergénérationnelle c’est, in fine, celle du solde de ce que chaque génération lègue à la suivante, une fois tenu compte de tout ce qu’elle a produit et consommé, construit et détruit. On n’affirmera pas que tout cela est parfaitement chiffrable en termes monétaires car, dans toute cette transmission intergénérationnelle, il y a beaucoup de choses qui échapperont toujours à ce mode de quantification. Un défaut supplémentaire du passage à la moulinette du monétaire est de pouvoir faire croire que les moins peuvent toujours être compensés par les plus, détruire du capital naturel pouvant se rattraper, comptablement, en investissant dans d’autres choses. Mais on tient tout de même un cadre de raisonnement à ne pas ignorer pour qui veut s’efforcer de bien « penser » les relations entre les générations [12].

[1] https://overshoot.footprintnetwork.org/newsroom/country-overshoot-days/

[2] Maxime Sbaihi et Erwan Tison, « Le 4 mai, jour de libération des actifs »

[3] Hippolyte d’Albis, Économie des âges de la vie. En finir avec la guerre des générations, Odile jacob, 2026

[4] « Penser les générations plutôt que les opposer », Telos, 11 avril 2026.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jour_de_libération_fiscale. L’Institut Molinari communique régulièrement sur l’application de ce concept à la France.

[6] Mathias André, Gabriel Buresi et Henri Martin, « Comptes nationaux par catégories de ménages en 2022 : transferts monétaires et services publics augmentent de 16 % le niveau de vie au milieu de l’échelle », Insee première n° 2022, 2024.

[7] Pour des rappels historiques sur le débat répartition-capitalisation, et plus généralement l’ensemble des 40 dernières années de débat sur les retraites voir par exemple notre « Retraites : quelques débats anciens et leur actualité », Retraite et société, 2023(2), n° 91.

[8] Thèse également soutenue dans ces colonnes par Eric Chaney : « À propos de «l’égoïsme crasse des boomers» », Telos, 18 mars 2025. La réponse qu’y avaient faite Charles Dennery et Maxime Sbaihi portait sur le besoin de réforme des retraites, auquel on ne peut qu’adhérer, mais ne contestait pas cette croissance passée : « Retraites: la responsabilité de François Mitterrand et des baby-boomers », Telos, 9 avril 2025.

[9] Voir, par exemple, les études qui avaient été rassemblées en 2002 dans un dossier « comptabilité générationnelle » du n° 154 de la revue Économie et prévision.

[10] https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/094000427.pdf

[11] Sylvain Larrieu et Sébastien Roux, « Peut-on prendre en compte le climat dans les comptes nationaux ?  L’épargne nette ajustée des effets liés au climat est négative en France », Insee analyses n° 98, 2024.

[12] Comme déjà plaidé ailleurs. Cf. « Ages et générations : une introduction générale », Économie et statistique, n° 491-492, 2017.