Keffieh: l’équivocité de la politique à la mode edit
Le 13 novembre 1974, Yasser Arafat, leader de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), prononce un discours à l’ONU. Trois symboles accompagnent son propos : le rameau d’olivier dans une main, symbole de la paix ; le fusil, inséparable de sa politique (« dans une main un rameau d’olivier et dans l’autre un fusil. Ne laissez pas tomber le rameau d’olivier », déclare-t-il) ; et le keffieh qu’il porte sur la tête. L’opération de communication d’Arafat, qui vise une audience internationale, a pour effet de transformer le keffieh en symbole d’une communauté de destin liée à des valeurs – marxisme, anticolonialisme, antisionisme, anti-impérialisme – et à des émotions comme la dignité blessée, la fierté, l’indignation.
Un demi-siècle plus tard, la top-model Bella Hadid pose en robe-keffieh signée par les stylistes new-yorkais Michael & Hushi, et Amazon, Shein ou Temu en proposent des modèles « pour tous les goûts ». Le keffieh, qui circule dans l’imaginaire politique et culturel occidental depuis le XIXe siècle, semble condenser aujourd’hui plusieurs significations. On peut faire l’hypothèse d’un anéantissement de son sens, à force de circulation et d’appropriation.
Une histoire longue
Les Européens en font état dès le XIXe siècle : l’orientaliste Reinhart Dozy, dans son Dictionnaire détaillé des noms des vêtements chez les Arabes (1845), en fait remonter l’emploi à avant l’empire mamelouk. Cette écharpe, unisexe, de soie ou de coton, est alors portée tant par des juifs que par des musulmans ou des Bédouins. Elle connote une infériorité paysanne face aux citadins, qui usent plutôt du tarbouche. Son usage revendicatif, politique et identitaire remonte à la Grande Révolte arabe de 1936-1939 contre le pouvoir colonial britannique : le 24 août 1938, les chefs rebelles interdisent le port du tarbouche pour imposer le keffieh aux citadins. À l’échelle locale, le keffieh signifie donc à la fois une lutte des classes, une distinction de genre et une revendication nationale. Pour l’historien Henry Laurens, la mosquée Al-Aqsa et le keffieh des paysans deviennent les deux symboles forts du nationalisme palestinien.
L’association entre keffieh et violence s’amplifie ensuite, notamment avec des figures comme Leila Khaled, membre du FPLP ayant participé à des détournements d’avions dans les années 1970, dont les photos la montrent le keffieh arrangé en hijab et une arme à la main, ce qui en fait un accessoire mixte. Les attentats commis ou revendiqués en Europe par différentes organisations palestiniennes contribuent à associer lutte palestinienne et violence armée, décrite selon les points de vue comme « terrorisme » ou comme « résistance ». En Cisjordanie et à Gaza, où l’ordre militaire n°101 interdit dès 1967 tout symbole et toute communication politiques, le keffieh en vient, dans les faits, à se substituer au drapeau. Son emploi par le Hamas, mouvement islamiste et nationaliste créé en 1987, en modifie encore la connotation en l’associant au rigorisme, au puritanisme et au djihadisme. Cet imaginaire de violence peut continuer d’exister en Europe et susciter des réactions défavorables : interdictions dans certains établissements scolaires, arrestations, ou encore récupération par des mouvements nationalistes. Dès la première Intifada (1987-1993), on observe toutefois un déplacement partiel : dans une partie des espaces médiatiques et militants, il tend à être lu comme signe de revendication de justice, et ce malgré la violence spectaculaire de la seconde Intifada. Puis vient la mode : Balenciaga, Isabel Marant, Diane Kruger. En 2008, Elle affirme que « cet hiver, le keffieh est partout », célébrant un accessoire polyvalent – indice d’un processus de neutralisation de ses connotations conflictuelles.
Cette accessoirisation est d’ailleurs revendiquée par les commerçants arabes ou ceux qui soutiennent la cause palestinienne. Comme l’a montré le philosophe Benoît Heilbrunn, les objets consommés ne relèvent pas seulement de la fonctionnalité mais participent à la construction de formes d’appartenance et de différenciation symboliques. La promesse de la publicité garantit tolérance et activisme grâce à la (sur)consommation, comme l’écrit la boutique Solivr : « porter ce foulard est une manière d’afficher votre soutien à la culture palestinienne et de porter un message d’ouverture sur le monde ». Pourtant, s’en vêtir en Occident reste un geste plus confortable qu’en Cisjordanie, où il expose toujours à la répression.
Mythologies politiques
Lisons maintenant le keffieh à l’aune des mythologies politiques théorisées par l’historien Raoul Girardet. Tout d’abord, le mythe de l’unité. Le keffieh matérialise le rêve d’une coalition mondiale contre les formes de domination et de destruction provoquées par le capitalisme et le colonialisme (et in extenso le racisme). Cette unité permet symboliquement de construire un « nous » universel auparavant faible face à un « eux » fort également unifié : l’Occident capitaliste et impérialiste incarné par l’alliance américano-israélienne. Le keffieh s’inscrit ainsi dans un système de connotation/dénotation équivoque et centrifuge : de la situation israélo-palestinienne au cadre oppresseurs versus opprimés ; de la résistance palestinienne à la résistance tout court ; du colonialisme au Proche-Orient au colonialisme global ; de la souffrance de musulmans à celle de personnes de couleur ; de la paix et de l’armement réunis. Certains agents prétendent, avec un symbole très singulier (palestinien, rural, masculin), à une portée universelle : l’émancipation et la justice sociale de tous les « peuples opprimés ». Cette signification est par exemple mobilisée aujourd’hui par la diplomate Leïla Shahid.
Ce symbole à circulation accrue passe par des personnes iconiques, comme Greta Thunberg (du climat à la Palestine), Bella Hadid (du luxe et de la mode vers le politique et l’affirmation identitaire) ou Rima Hassan (du Levant au Parlement), qui lui permettent de circuler entre des champs a priori éloignés. Il s’agit pourtant d’un universalisme sélectif : l’identification aux victimes palestiniennes ne favorise pas celle d’autres victimes, au Soudan, au Congo ou au Yémen par exemple.
Ensuite, le mythe de l’âge d’or. Pour le monde arabo-musulman, le keffieh évoque la nostalgie d’un temps précolonial où les sociétés rurales vivaient en harmonie avec leur terre, avant leur destruction par le colonialisme occidental. Pour les Occidentaux qui l’adoptent, il représente l’authenticité perdue d’un monde pas encore corrompu par la marchandisation généralisée. Cette dimension mythique contribue à expliquer son adoption récente par plusieurs personnalités écologistes : au-delà du point de convergence des militantismes « décoloniaux », il incarne le retour à une relation organique à la terre. Son port systématique depuis le 7 octobre 2023 par Greta Thunberg caractériserait ainsi, selon l’essayiste Fatima Ouassak, une « intersection » entre les « luttes » écologiques et celle des Palestiniens.
Enfin, le mythe du sauveur se réincarne par des figures iconiques et à fort capital de visibilité. Yasser Arafat représente d’abord le chef qui transforme une communauté piégée par la confrontation de plusieurs dynamiques de pouvoir (nations arabes et musulmanes, Israël, Europe et États-Unis principalement) en nation présentée comme résistante. La députée Rima Hassan, le portant sur les épaules au Parlement européen, veut incarner une figure contestataire forte. La maire écologiste de Strasbourg Jeanne Barseghian exprime un sauvetage en le portant lors de la cérémonie de jumelage de sa ville avec le camp palestinien d’Aïda. Greta Thunberg a réinvesti son capital politique dans une « intersection » entre la Palestine et l’écologie, à l’instar du militant Andreas Malm. Le sauveur n’est plus seulement celui qui émancipe la Palestine, mais celui qui sauve l’humanité des maux conjugués du colonialisme, du capitalisme et du réchauffement climatique. Pour les Occidentaux qui le portent, le keffieh devient alors un marqueur de vertu qui peut accroître leur capital culturel ou atténuer le sentiment de bénéficier de privilèges injustes. Pour une partie des Occidentaux d’origine arabe ou de confession musulmane, il devient aussi l’expression d’une fatigue accumulée face aux expériences de racisme, de marginalisation et de suspicion dont ils font l’objet.
Surcharge sémiotique
Ce récit a son envers. Du point de vue des Israéliens, des juifs ou des personnes qui s’en sentent solidaires, le keffieh connote le refus de l’existence de l’État hébreu, ou un discours confusionniste. Sur Instagram, des visuels satiriques comme le « Keffiyeh Karen starter kit » du compte Instagramm dr_jewess construisent ainsi ses porteuses et porteurs comme des figures d’ignorance politique et morale : peu informés, incohérents dans leurs revendications, potentiellement antisémites et animés par un double standard moral. Selon le rapport de l’ONG Combat Antisemitism Movement, il fait désormais partie des symboles antisémites, du fait de son emploi par des organisations ouvertement hostiles aux juifs et de sa récupération par l’islamisme politique. Le journaliste américain Eric Rozenman va jusqu’à y voir une « néo-svastika » : selon lui, ceux qui veulent violenter des juifs ou les priver de toute souveraineté nationale le portent de façon continue depuis un siècle, des révoltés de 1936 au Hamas, jusqu’aux étudiants des campus occidentaux.
La charge sémiotique du keffieh rime alors socialement avec exclusion ; émotionnellement avec peur ; politiquement avec la sensibilité activée par plus d’un siècle de guerres au Levant. Cette universalisation s’accompagne aussi d’angles morts : l’attention accordée à la Palestine ne se traduit pas par une sensibilité équivalente à d’autres injustices qui affectent les espaces arabo-musulmans (répression d’autres minorités ou de la société en général, antisémitisme, droits des personnes LGBT+), et l’influence des Frères musulmans dans le soutien à la cause palestinienne n’est pas toujours saisie. Cette asymétrie rappelle que le keffieh concentre des affects et des identifications sélectifs.
Quand certains choix de consommation vestimentaire deviennent, voire se substituent à des actes politiques, cela révèle plusieurs mutations de notre société. L’industrialisation du keffieh à des fins politiques semble assumée par les Palestiniens, sauf quand une entité considérée comme dominante s’en sert : Louis Vuitton a été poursuivi pour une version à 582 euros, mais le styliste marocain Aziz Bekkaoui affirme que « la résistance ne se démode pas » et propose des pièces coûteuses ornées du fameux motif. Intéressant oxymore que d’associer la mode (liée à la société de consommation, au conformisme et au capitalisme honni) à une résistance qui affirme son opposition au système établi. La marque suédoise Jebalia vend même un « Palestine Cola », dont 100% des bénéfices iraient « pour la Palestine », avec pour slogan « Savourez l’excellence éthique ». Et lorsque Amazon, Shein, Alibaba ou Temu – entreprises reconnues pour leur manque d’éthique en matière d’ESG – s’en emparent, la question des limites de l’esthétisation politique se pose. Ces ventes massifiées renforcent sans doute la circulation discursive de la cause palestinienne. La question est : à quel coût ? Pendant ce temps, Hirbawi, l’unique fabricant de keffiehs encore installé à Hébron, vend sa production en ligne comme n’importe quelle marque de prêt-à-porter. Au même titre que le « World Keffieh Day » du 11 mai, qui s’inscrit dans une longue liste de fêtes commerciales, les symboles de la Palestine ne risquent-ils pas de se banaliser, pour servir de simples accessoires ?
D’un vêtement rural marquant une appartenance de classe, le keffieh est devenu symbole national, emblème de guérilla, accessoire de mode, icône humanitaire et militante, et enfin signe de fragmentation politique. Il interroge la manière dont nos sociétés utilisent les symboles de lutte politique : comme gages de bonne conscience, comme marqueurs de camp, loin d’une compréhension réelle des dynamiques sociales et politiques.
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Références
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dr_jewess, « Keffiyeh Karen – starter kit », Instagram, 11 février 2024. https://www.instagram.com/p/C3OA4tPPovB/
Dozy, R., Dictionnaire détaillé des noms des vêtements chez les Arabes, Amsterdam, J. Müller, 1845.
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