De Saint-Simon aux Lumières sombres edit

11 October 2026

Le mouvement néoréactionnaire (NRx) s’est développé aux États-Unis depuis le début du siècle, notamment dans la Silicon Valley, sous l’impulsion de plusieurs personnalités dont Nick Land, Curtis Yarvin, Peter Thiel et Alex Karp[1]. Arnaud Miranda en a donné récemment une remarquable analyse dans son ouvrage Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire[2]. Selon lui, la néoréaction s’est construite sur cinq piliers : « le constat et la valorisation des hiérarchies naturelles (d’où l’obsession du QI et des génies créateurs que seraient les patrons de la tech), le pessimisme anthropologique (d’où la nécessité d’un État hobbesien pour canaliser la violence), le rejet de la démocratie (qui nivellerait toute la société et déposséderait les forts au profit des faibles), la technophilie (d’où la fascination pour l’innovation, le solutionnisme technologique et le tropisme transhumaniste) et enfin le droit à l’exit (qui permettrait au “client” d’un État de “démissionner” en le quittant s’il n’est pas satisfait des services fournis.) »

Ayant travaillé jadis sur les écrits de Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon (1760-1825), j’ai été étonné de constater que les spécialistes de la néoréaction (NRx) n’ont que très rarement établi de lien entre la pensée des néoréactionnaires et la sienne[3]. Plus étonnant encore les néoréactionnaires eux-mêmes n’y font pas référence non plus. Parmi les spécialistes qui ont attiré l’attention sur l’existence d’un tel lien il faut citer le nom de Pierre Charbonnier. Dans son article intitulé « La nouvelle technocratie : 2025, année du néo-saint-simonisme »[4], il insiste sur la proximité entre les deux pensées, rappelant la fameuse parabole de Saint-Simon : « Supposons que l’on élimine l’élite technique, artisanale et scientifique d’un pays ; la nation en sortirait ruinée, un “corps sans âme” vulnérable et sans ressort. Supposons par contraste que la même nation perde son élite aristocratique et juridique, ses officiers, ministres, conseillers, cardinaux, préfets, juges et propriétaires terriens. Il n’en résulterait aucun mal politique. » « Deux cents ans plus tard, écrit Pierre Charbonnier, dans les nouveaux centres géographiques de la promesse moderniste et développementaliste, de nouvelles versions de cette parabole émergent. […] Personne ne fait plus référence au philosophe français mais tous analysent l’ensemble des problèmes politiques, économiques et écologiques de la modernité tardive à l’aune de cette scission entre élites productives et parasitaires. Saint-Simon est oublié mais son idée reste opérante dans le contexte de polycrise – où l’ancien pèse sur le nouveau de tout son poids. » Pierre Charbonnier a raison, selon moi, de comparer la pensée néoréactionnaire à celle de Saint-Simon, tant les similitudes entre elles sont nombreuses. Je m’attacherai ici à les identifier d’une manière systématique[5].

Une manière commune d’envisager le siècle nouveau.

Les périodes de l’histoire au cours desquelles ces deux pensées se sont développées, en France puis aux Etats-Unis, présentent des caractéristiques communes. S’y sont produits en même temps une révolution technique – la révolution industrielle au XIXe siècle et la révolution numérique dans la période actuelle – et des crises des régimes politiques – la série des crises de régime survenues dans la période postérieure à 1789 et la crise actuelle de la démocratie représentative. Ce sont les réactions à ces deux types de situations simultanées qui ont orienté le développement de ces deux pensées.

L’intuition fondatrice de ces réactions, c’est que le siècle nouveau doit rompre radicalement avec le siècle précédent, le XIXe avec le XVIIIe et le XXIe avec le XXe. La révolution technique ouvre une ère nouvelle. Elle rend obsolètes les valeurs et institutions politiques qui se sont développées au siècle précédent. La réorganisation de la société doit être pensée désormais uniquement à partir du progrès scientifique et technique. Le XIXe siècle sera le siècle industriel, le XXIe le siècle numérique. Ni le libéralisme et son individualisme ni la démocratie et son égalitarisme, idées qui sont responsables du déclin de la société, ne peuvent être d’une quelconque utilité dans le siècle nouveau.

Saint-Simon, qui rejette le siècle des Lumières, donne une définition négative du libéralisme : « la dénomination d’industrialisme fixe l’attention sur les intérêts et elle est par conséquent très préférable à celle de libéralisme ou à toute désignation qui n’indique que des sentiments ; car les intérêts sont beaucoup moins variables que les sentiments ». Le libéralisme économique est antinomique d’une société industrielle bien organisée et harmonieuse. La compétition économique est une perte d’énergie et une source de désordre et de chaos, générant des divisions graves et inutiles dans la société. Quant aux libertés, rendues pour partie responsables des extrémités de la Révolution, il les perçoit comme l’ennemi de tout pouvoir établi et donc, d’une certaine manière, comme anarchisantes : « C’est avec l’industrie et par elle, écrit-il, que le besoin et l’amour d’être libres ont pris naissance ; la liberté ne peut croître qu’avec elle, elle ne peut se fortifier que par elle. » Quant au régime représentatif, il est inefficace et ne peut être considéré comme le régime de l’avenir.

D’une manière générale Saint-Simon s’intéresse peu à la question des régimes politiques : « nous attachons trop d’importance, écrit-il, à la forme des gouvernements. Il semble que toute la politique soit concentrée là et qu’une fois la division des pouvoirs bien établie, tout soit organisé le mieux du monde. » Ailleurs, il précise : « Ce sont les légistes et les métaphysiciens qui dirigent les affaires publiques. Ils s’occupent beaucoup plus des formes que du fond, des mots que des choses, des principes que des faits ; ils ne sont point habitués à diriger leur attention et leurs travaux vers un but unique ». Ils s’égarent vers des idées abstraites alors que « « la science politique consiste essentiellement à faire un bon budget ». Dans les nombreuses lettres qu’il adresse au roi Louis XVIII, qu’il espère être le grand réformateur, il prône le rejet définitif des terminologies constitutionnelles : « Sire, le nom de monarchie constitutionnelle donné à votre gouvernement suffit pour faire connaître la situation politique actuelle de la France. Cette épithète de constitutionnel, qui est horriblement métaphysique, désigne un état d’organisation social bâtard, un état social où les faiseurs de phrases et les écrivassiers forment la classe dominante et, en effet, la pauvre nation française et sa pauvre royauté ont été dévorées par eux pendant tout le XVIIIe siècle et depuis près de quarante ans l’avocacerie qui est la quintessence du parlage et de l’écrivasserie domine la royauté et la nation. Il est temps, Sire, de terminer la grande transition politique qui occupe la nation et la royauté française depuis plus d’un siècle, il est temps de proclamer le régime industriel, la monarchie industrielle. »  

Les conceptions développées au sein de la NRx sur ces questions sont très proches de celles de Saint-Simon. Nombreux en son sein y sont ceux qui, comme lui, rejettent à la fois le libéralisme économique et le libéralisme politique. Dans sa recension du livre d’Arnaud Miranda, Gwendal Châton rappelle que Peter Thiel, l’une des personnalités les plus marquantes de ce mouvement, « rejette la concurrence et lui préfère le monopole, la première stérilisant l’innovation et le second la récompensant, ce qui incite à l’action des surhommes que seraient les patrons de la Tech. À ce stade, nul doute que Friedrich Hayek et Murray Rothbart se retournent dans leurs tombes. » Concernant le libéralisme politique, Pierre Thiel développe, dans son essaide 2004 intitulé « The Straussian Moment », une critique radicale du libéralisme des Lumières qu’il juge inadapté face aux menaces existentielles actuelles. Il estime que la démocratie libérale souffre de paralysie et affirme la nécessité d’adopter un cadre politique qui opère en dehors des checks and balances de la démocratie représentative.

L’accent mis sur l’efficacité génère au sein de la NRx un profond mépris pour les systèmes représentatifs, jugés lourds et inefficaces. Selon Arnaud Miranda, ce mouvement repose d’abord sur un constat partagé selon lequel l’Occident est en train de mourir d’une sclérose démocratique et progressiste. Peter Thiel exprime sa frustration envers le système démocratique américain, déplore « les mécanismes constitutionnels américains », et en particulier les contre-pouvoirs qui empêchent la « reconstruction de l’ancienne République par une seule personne ambitieuse ». Dans son Manifeste en 22 points publié en avril 2026 il expose clairement sa vision post-libérale et appelle à la domination de la Tech. Comme le souligne Pierre Charbonnier, le principal reproche qu’il adresse à la démocratie libérale est son inefficacité, une maladie mortelle parce qu’elle sape les fondements de sa légitimité. L’égalitarisme brouille les hiérarchies naturelles, essentielles à la stabilité d’une société, et freine la destruction créatrice nécessaire à l’innovation techno-capitaliste. Quant à la liberté elle-même, Peter Thiel écrit dans un article publié en 2009 qu’elle est incompatible avec la démocratie. Nick Land considèrera que cette déclaration a marqué un moment charnière dans l’émergence de la Néoréaction.  

Substituer les élites techniciennes aux élites libérales au pouvoir

Saint-Simon estime qu’il faut mettre « le pouvoir dans les mains de la classe la plus forte et la plus utile qui est aujourd’hui celle des producteurs et qui, en s’accroissant, deviendra la classe unique ». Dans la lutte entre la classe dirigeante d’hier et  celle de demain, il s’agit de remplacer les bourgeois, « qui ont fait la révolution et qui l’ont dirigée dans leur intérêt, ont anéanti le privilège exclusif des nobles d’exploiter la fortune publique ; ils se sont fait admettre dans la classe des gouvernants, de manière que les industriels doivent aujourd’hui payer les nobles et les bourgeois  ». Les industriels constituant la seule classe utile car la seule véritablement intéressée à la liberté et à l’économie et connaissant les besoins des individus, « le parti national et industriel peut réclamer le monopole du pouvoir. Il se trouve, dans la réalité, investi de la principale puissance politique, est par conséquent le maître de donner à la charte l’organisation qu’il préfère, celle qui peut le plus satisfaire ses besoins et ses désirs ».

Logiquement, c’est dans le milieu de l’industrie que ces idées vont se répandre, notamment chez les ingénieurs. Saint-Simon, lui-même, est un ingénieur de formation. S’il n’est pas issu de l’École polytechnique, nombre de ses disciples le seront. L’un d’entre eux, Michel Chevalier, enseignera au Collège de France avant d’être le conseiller économique de Napoléon III.

La NRx a adopté une vision très proche de celle de Saint-Simon. Une nouvelle élite technicienne, celle qui appartient au siècle numérique, doit remplacer l’élite libérale qui a failli. Sa légitimité repose sur son utilité, sa compétence et son efficacité. Sa mission est de conquérir le pouvoir. C’est dans ce milieu de la Tech, notamment dans la Silicon Valley, que ces idées se développent, chez les bloggeurs, les ingénieurs informaticiens, les startuppers reconvertis dans le numérique et les investisseurs financiers.

Du gouvernement des hommes à l’administration des choses

L’idée centrale de Saint-Simon, que la NRx réinventera, concerne la vision de la politique et de l’exercice du pouvoir : il faut passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses, le pouvoir politique sur les individus devant céder la place à la simple gestion technique de la production (cette idée sera reprise, mais dans une tout autre perspective, par Friedrich Engels dans l’Anti-Dühring (1877) sous la forme suivante : « le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des opérations de production »). La technique permet désormais de connaître le véritable intérêt de la société.

Dans la vision libérale, la diversité des intérêts et des valeurs doit être gérée dans le but d’éviter la guerre civile et le despotisme. Pour Saint-Simon, l’administration rationnelle des choses n’aura plus à gérer les conflits qui traversent la société puisque qu’elle supprimera les causes qui les ont produits. S’opposent ici deux visions fondamentalement opposées de ce qu’est la politique. « Autrefois, écrit-il, la principale capacité politique consistait à savoir gouverner, c’est-à-dire à savoir se faire craindre et se faire obéir ; la science de l’administration était encore dans l’enfance et n’avait qu’une influence secondaire. Aujourd’hui, celui qui montrera le plus de capacité en administration, celui qui saura le mieux combiner les intérêts des diverses classes de producteurs, celui qui saura donner le plus d’activité à la production, celui qui saura faire passer le plus promptement le pouvoir des mains des oisifs dans celles des travailleurs, ce sera celui qui conduira les affaires publiques ». Il ajoute : « La France est devenue une grande manufacture et la Nation française un grand atelier. Cette manufacture générale doit être dirigée de la même manière que les fabriques particulières ». Et enfin : « Toutes les lois et mesures administratives doivent être jugées sous cet unique rapport : sont-elles utiles ou nuisibles à l’industrie ? » La politique devient ainsi une science de la production. « L’économie politique sera à elle seule toute la politique et le gouvernement ne sera plus que le chargé d’affaires de la société. » En adressant en priorité ses réflexions et ses projets au roi de France, Saint-Simon opte pour un système politique dans lequel un monarque dirigera le pays en s’appuyant sur l’élite industrielle. 

Chez les néo-réactionnaires le pouvoir sera directement ou indirectement exercé par les spécialistes de la Tech. Le pays devra être dirigé selon les principes de l’efficacité managériale et devra appliquer au pays les recettes qui ont assuré le succès d’Apple ou de Tesla. L’État devra être centralisé et hiérarchique. Curtis Yarvin, qui a beaucoup influencé Nick Land, considère l’État comme une entreprise dont les citoyens sont les clients. Une préoccupation commune anime ainsi Saint-Simon et les néoréactionnaires : la technique doit être branchée directement sur le sommet de l’État afin de pouvoir l’influencer efficacement.

Dans son essai The Technological Republic (2025), Alex Karp, co-fondateur avec Pieter Thiel de Palantir, géant de l’informatique et du renseignement et vaisseau amiral qui lie la Silicon Valley au mouvement MAGA, insiste sur le fait que l’innovation technologique doit bénéficier du soutien total de l’État — et donc d’une libération à l’égard des contraintes réglementaires — en échange d’une contribution directe à l’effort de sécurité nationale mise en œuvre par une élite dont le statut politique en devient quasi-divin, thaumaturgique. Palantir prétend fournir au pouvoir souverain un contact étroit avec la réalité, autrement dit de l’information stratégique, ce qui attesterait sa capacité à façonner l’ordre social de fond en comble. Il s’agit d’un véritable pacte techno-politique : l’innovation est désormais au service d’une mission politique. La NRx promeut ainsi une refondation autoritaire de l’ordre politique. Curtis Yarvin souhaite ainsi l’instauration d’une monarchie numérique 2.0, qui évoque à bien des égards la monarchie industrielle de Saint-Simon. Comme pour lui, l’administration des choses remplacera le gouvernement des hommes. Cette administration ne pourra être réformée que grâce au progrès technique et notamment à l’IA.

Des pensées utopiques et dangereuses

Cette pensée commune de l’inutilité du « gouvernement des hommes » qui sera remplacé par une élite technicienne est une pensée utopique. La sociologie et l’histoire nous ont appris, en effet, que la pluralité des valeurs, des opinions et des intérêts est intrinsèque à toute société. Tout régime politique qui confie le monopole du pouvoir à un seul homme ou à un seul groupe ne peut fonctionner que de manière autoritaire et finira nécessairement par détruire les libertés. Nous ne saurons jamais comment aurait fonctionné la société rêvée de Saint-Simon puisque Louis XVIII n’a jamais répondu favorablement à ses sollicitations et que le mouvement saint-simonien, animé par ses disciples après sa mort, s’est engagé dans une tout autre voie. Quant à la NRx, une expérience menée récemment à partir de son idée du pouvoir de la technique a échouée avant même d’avoir été menée à son terme mais son caractère doublement utopique et dangereuse semble confirmer notre analyse. Il s’agit de la création du DOGE, « Department of Government Efficiency » et de son action menée au sein du pouvoir américain sous la direction d’Elon Musk.

Pierre Charbonnier présente ainsi cette expérimentation : « La création d’un DOGE par Donald Trump dès son retour au pouvoir en janvier 2025 est à ce jour l’expérimentation la plus avancée pour éliminer la bureaucratie parasitaire en exploitant les technologies de l’information. Ici, le culte de l’efficacité correspond à une remise de la puissance publique entre les mains d’une élite technique, incarnée par Elon Musk, qui entend faire bénéficier le citoyen ordinaire de coupes budgétaires drastiques tout en démontrant le transfert de légitimité du cadre procédural vers l’expertise ».

Philippe Silberzahn, qui  pense que l’État entrepreneurial est une chimère, a analysé les raisons du fiasco de cette tentative sur son blog le 2 juin 2025 : « Le brillant entrepreneur n’aura pas tenu longtemps dans les hautes sphères gouvernementales américaines pour réformer l’administration avec son fameux programme DOGE. Donald Trump le 29 mai l’avait congédié publiquement, arguant « qu’il devait retourner s’occuper de ses voitures. (…) Elon Musk avait pourtant l’ambition de réformer profondément l’administration américaine. Mais son action a entraîné un chaos tel qu’elle a rapidement été freinée puis stoppée par le cercle proche de Donald Trump qui a obtenu gain de cause. Une réforme n’est possible que lorsqu’elle est menée par un acteur crédible, sincère et au fait des réalités du système qu’il veut faire évoluer. Cela explique pourquoi les dirigeants d’entreprise font souvent de mauvais ministres, et les entrepreneurs, obnubilés par la disruption et la gestion du chaos où le démiurge fait table rase du passé, de mauvais réformateurs. Des aventuriers comme Elon Musk portent un tort considérable à la cause de la réforme du gouvernement. »

Ce fiasco confirme que chez Saint-Simon comme chez les néo-réactionnaires il existe une fâcheuse ambiguïté sur la question de savoir qui doit gouverner réellement, un homme politique ou un technicien ? Trump a donné sa réponse personnelle : l’administration des choses passera après le gouvernement des hommes. L’IA ne remplacera pas ses tweets ! C’est en ce sens que le président américain est un populiste et non pas un élitiste comme le sont les penseurs de la NRx. Comme l’explique Arnaud Miranda, la pensée néoréactionnaire est une tentative de concilier l’innovation techno-capitaliste avec la stabilité d’une société hiérarchique. Un objectif qui restera utopique sauf à imaginer l’établissement d’un régime autoritaire aux États-Unis.

Il est heureusement probable, comme le pense Gwendael Châton, que « si les institutions résistent au trumpisme la NRx n’aura sans doute été qu’un feu de paille rendu possible par la digitalisation du monde. » En attendant, les idées développées au sein de la NRx n’ont sans doute pas fini de faire des ravages au sein de l’administration et de la société américaines[6].

[1] Nick Land, The Dark Enlightenment, Imperium Press, 2022 (texte initialement diffusé en ligne en 2012-2013), trad. fr. Les Lumières sombres, Hétaïrie, 2026 ; Curtis Yarvin, sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, « From Mises to Carlyle », Unqualified Reservations, série d’articles publiée en ligne ; « The Magic of Symmetric Sovereignty », Unqualified Reservations, 20 mai 2007; Peter Thiel, « The Straussian Moment », dans Robert Hamerton-Kelly (dir.), Politics and Apocalypse, Michigan State University Press, coll. « Studies in Violence, Mimesis & Culture », 2007 ; Alexander Karp et Nicholas W. Zamiska, The Technological Republic: Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, Crown Currency, 2025.

[2] Arnaud Miranda, Les lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire », Gallimard/Le Grand Continent, 2026. Voir le compte-rendu qu’en a donné Gwendal Châton, à paraître dans la Revue Française de Science politique, vol. 76 n°2, 2026 sous le titre « De quoi la pensée néoréactionnaire est-elle le nom ? »

[3]  Voir Gérard Grunberg, La Loi et les prophètes. Les socialistes français et les institutions politiques, CNRS éditions, 2013.

[4] Pierre Charbonnier, « La nouvelle technocratie : 2025, année du néo-saint-simonisme », Le Grand Continent, 18 décembre 2025.

[5]  Les passages de mon article qui concernent la néoréaction sont tirés des textes cités dans les notes 2 et 4 ainsi que de l’entretien de Gilles Gressani avec Arnaud Miranda et Andrea Venanzoni, Le Grand Continent, 28 juin 2025.

[6] Il n’était pas dans mon intention de m’intéresser ici aux différences qui existent entre la pensée foisonnante de Saint-Simon et les idées de la néoréaction. Elles sont pourtant nombreuses. Je ne ferai que rappeler la plus importante parmi celles qui n’ont pas de correspondance directe avec la NRx, la dimension morale et religieuse.  Dans le Nouveau christianisme (1825), Saint-Simon écrit : « Dieu a dit : Les hommes doivent se conduire en frères à l’égard les uns des autres. Ce principe sublime renferme tout ce qu’il y a de divin dans la religion chrétienne ». Le commandement divin de la fraternité est au fondement du contrat social. Le Nouveau Christianisme sera ainsi une religion laïque de l’amour fraternel. Reprenant les principes moraux du christianisme, il doit être considérée comme un nouveau code moral et devenir le fondement spirituel de la société : « aimez votre prochain comme vous-même » et « les Hommes doivent se regarder comme frères ». Il a pour but déclaré « l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », faisant ainsi de Saint-Simon le précurseur du socialisme spiritualiste. Dans ces conditions, la politique ne doit être que l’application de la morale et doit donc être motivée par l’amour du prochain, soit la charité.