La quête d’excitation comme fin en soi edit

23 October 2026

 

La sociologie peut-elle nous aider à comprendre les débordements dont les rues de nos villes ont été les témoins et les victimes en marge des manifestations du 17 octobre ? Peut-être, à condition de ne pas se laisser aveugler par des rationalisations pseudo éclairantes sur « les jeunes », « les quartiers », les « manipulateurs » ou encore le « manque de perspectives » offertes à « la jeunesse ». Plus utile est l’un des concepts les plus puissants mais les moins bien connus du sociologue allemand Norbert Elias : celui de « quête d’excitation », qu’il évoque dans l’un de ses ouvrages majeurs, Sport et civilisation : « Si l'on considère les tensions simplement comme des troubles dont les gens veulent se débarrasser, pourquoi chercheraient-ils alors dans leurs loisirs une augmentation spécifique des tensions ? Au lieu de condamner les tensions et d'y voir des fléaux, ne ferait-on pas mieux d'étudier le besoin qu'ont les individus de ressentir une certaine dose de tension à titre d'ingrédient normal de la vie ? », écrivait-il en 1986.

C’est dire que, loin d’être une pathologie ou une simple formation réactionnelle, la recherche de l’excitation est une activité autotélique, c’est-à-dire n’ayant d’autre finalité qu’elle-même. La prendre au sérieux permet d’en observer l’omniprésence dans maintes sociétés, sous des formes extrêmement variées : du football aux jeux vidéo, de la pornographie aux films d’horreur et aux romans policiers, des sports à risque aux bagarres et aux vidéos d’accidents en tous genres. On peut même en observer l’activation dans l’éducation moderne de « l’enfant roi », hyper-stimulé, soumis en permanence à l’obligation d’être en activité, en tension – les activités de loisir étant, selon Elias, « en position instable entre deux dangers fatals, l’ennui et la violence ». L’être humain, selon le philosophe François Flahault, a besoin d’éprouver « le sentiment d’exister », et c’est pourquoi il a besoin aussi d’être en proie à l’excitation, qui lui procure au plus haut point ce sentiment.

L’excitation est donc une valeur en soi, que l’on recherche pour elle-même. Mais c’est une valeur faible, une valeur sujette à suspicion, et que l’on ne peut guère invoquer publiquement comme justification des actions. Ainsi le puritanisme ne peut que minimiser son importance dans l’expérience humaine – que ce soit sous la forme de l’émotion ou de la sensation – en faisant d’elle une anormalité. Le rationalisme tend à la subordonner à des motivations individuelles telles que, prosaïquement, l’acquisition illicite de biens ou, plus subtilement, le délestage de tensions difficiles à gérer. Quant au fonctionnalisme, il impute à « la société » sa raison ultime, en tant que l’excitation aurait pour effet – et donc, implicitement, pour cause – la nécessité d’une « catharsis », une purge des passions permettant de se débarrasser de ce qui menace l’ordre social.

Eh bien non : les émeutiers qui ont attaqué, incendié, cassé, pillé n’ont pas agi prioritairement pour « faire entendre leur voix », ni pour oublier leurs malheurs, ni même pour accumuler des butins à revendre sur Internet. Ils ont avant tout recherché l’excitation que procure la transgression de l’interdit et (y compris pour ceux qui se contentent de regarder) le spectacle de la violence, les cris, les flammes, les explosions.

Il est donc inutile de chercher des pseudo-explications à ces déferlements de violence : ils ne servent à rien, sinon à ressentir cette excitation qui procure, enfin, le sentiment d’exister. Ce n’est pas la protestation politique qui les motive fondamentalement : tout au plus le contexte économique et social fournit-il le terreau qui en favorise l’explosion. Ce qui les motive, c’est la transgression jubilatoire, qui ne relève pas de la politique mais de la psycho-sociologie. La quête d’excitation n’est pas la conséquence de quoi que ce soit d’autre qu’elle-même : c’est une cause du comportement.

Et bien sûr, les réseaux sociaux jouent un rôle crucial dans le partage de ces images apocalyptiques et donc dans l’intensification de l’excitation. On l’avait vu avec les exactions commises par les auteurs du massacre de masse du 7 octobre 2023 en Israël, s’encourageant mutuellement et se félicitant de leur abjection dont ils partageaient les images sur les réseaux avec des hurlements de joie. Si l’on a changé d’échelle dans les émeutes urbaines, déployées avec une rapidité et une intensité inédites, c’est parce que les nouveaux médias numériques fournissent désormais des instruments formidablement puissants à la contagion émotionnelle. Là où les organisations syndicales et les partis encourageaient la formation de foules tout en les cadrant, la communication horizontale immédiate permet la mobilisation de meutes anomiques.

Reste à imaginer les remèdes à ce comportement humain, trop humain – si humain qu’il pousse parfois à l’inhumanité. La première, la principale parade à la quête frénétique d’excitation a été inventée depuis bien longtemps : c’est l’intériorisation des contraintes, par la loi morale, que les parents sont censés inculquer aux enfants – ce processus d’auto-contrôle ayant été précisément décrit par Elias au niveau à la fois individuel et collectif comme un « processus de civilisation ». Faute de cet apprentissage du contrôle des pulsions, c’est la contrainte extérieure qui prend le relais, par l’exercice de la force, dont les institutions d’État détiennent seules la légitimité. Mais il existe aussi des moyens de détourner l’excitation vers des objets sans prise sur le réel : c’est le rôle de l’imaginaire, de la fiction. Et il existe également des moyens de la canaliser vers des activités sans effets destructeurs : l’activité sportive, l’activité sexuelle. Et donc, mieux vaut inciter à s’affronter sur un terrain de foot qu’à se battre dans la rue, à faire l’amour plutôt qu’à faire la guerre civile.

Il serait bon aussi d’expliquer aux parents que les enfants peuvent avoir besoin de tranquillité et, surtout, de limites clairement affirmées, sans lesquelles ils sont privés de repères et d’outils de socialisation : l’éducation dite « positive », qui évite à tout prix la frustration, constitue une forme de maltraitance par privation de supports et de contenants psychiques. Il serait bon également d’éduquer les amateurs de sport à apprécier la beauté du jeu plutôt qu’à soutenir inconditionnellement son équipe préférée. Il serait bon d’apprendre à regarder des films de qualité plutôt qu’à se vautrer dans l’addiction aux écrans. Et il serait bon d’initier à la sensualité plutôt qu’au vortex de la pornographie. Car l’excitation ne se mesure pas seulement à sa quantité mais aussi à sa qualité, laquelle s’obtient par la culture : culture sportive, culture esthétique, culture relationnelle.

C’est ce qu’on n’a pas appris aux émeutiers, en quête de toujours plus d’excitation, de toujours plus de destructions – pour notre malheur à tous.