Les ruptures du parti démocrate américain edit
En juillet et août, plusieurs primaires dans des États aussi différents que New York, la Floride ou le Wisconsin ont mis en lumière les divisions et les conflits internes au sein du parti démocrate, à deux mois de midterms qui pourraient lui donner la majorité à la Chambre et peut être au Sénat. Au fil des mois la gauche du parti démocrate, qui se qualifie fréquemment de socialiste, s’est affrontée souvent avec succès aux centristes qui sont aujourd’hui largement majoritaires dans le parti, à la grande satisfaction des républicains MAGA qui espèrent éviter la déroute grâce à ces dissensions. L’enjeu est important : la progression des démocrates socialistes constitue-t-elle une menace ou un atout pour un parti qui ambitionne de reconquérir le pouvoir législatif et présidentiel ?
Cette question appelle une réponse nuancée dans la mesure où la gauche démocrate est un ensemble hétérogène dont la composition et l’électorat varient considérablement en fonction des spécificités des Etats de ce vaste pays et qui ne bénéficie pas d’un leader incontesté.
Une gauche démocrate minoritaire mais en progression
Le premier succès de la gauche démocrate a été la victoire de Mamdani qui a conquis aisément la mairie de New York. Il a ensuite profité de sa popularité pour faire gagner plusieurs de ses candidats dans des primaires new-yorkaises contre des députés démocrates sortants jugés trop modérés. Toutefois, New York qui est une ville cosmopolite où les démocrates bénéficient d’une écrasante majorité n’est pas représentative de l’opinion publique américaine. Il est significatif qu’Alexandria Ocasio Cortez (également connue sous son acronyme AOC), qui est une élue de gauche de Brooklyn mais qui a des ambitions nationales a fait preuve de prudence dans son soutien à Mamdani.
Plus révélateur a été le succès d’un candidat musulman très marqué à gauche, Abdul El Sayed, à l’occasion d’une primaire pour le siège de sénateur du Michigan. Cet Etat est à majorité démocrate mais les Républicains y sont beaucoup mieux implantés qu’à New York. Dans ces conditions, l’élection d’El Sayed au Sénat n’est pas garantie en novembre prochain.
Nate Cohn, le spécialiste des élections du New York Times, dresse en effet un bilan mitigé de cette victoire d’une gauche autrefois très minoritaire. Il souligne qu’El Sayed ne l’a emporté que d’un point sur son adversaire centriste alors que les sondages lui annonçaient une large majorité. Il montre aussi que dans le Michigan comme dans d’autres États, les suffrages de gauche proviennent des quartiers où vit une population blanche très éduquée, alors que les zones rurales et les quartiers afro-américains avaient préféré la candidate centriste. Pour gagner aux midterms, El Sayed devra donc séduire un électorat populaire qui, paradoxalement, le trouve trop à gauche et sans doute trop élitiste.
La comparaison avec les autres primaires qui ont eu lieu dans le Colorado, en Floride ou au Wisconsin montre qu’en dépit des différences de comportement de l’électorat, les États bleus où les démocrates sont les plus puissants sont aussi ceux où les démocrates socialistes réussissent le mieux. En revanche, dans les Etats pourpre, ceux où républicains et démocrates sont à égalité, leurs chances sont réduites face à un électorat globalement plus conservateur.
Des campagnes électorales efficaces, un programme contesté
Au vu de ces résultats, le débat au sein du parti démocrate porte sur le mode d’organisation des campagnes électorales et surtout sur le contenu du programme.
Il semble que les relatifs succès des candidats de la gauche démocrate tiennent en partie à la manière dont ils ont mené leurs campagnes. Alors que leurs adversaires plus traditionnels ont dépensé des sommes considérables dans des spots télévisés et quelques grands meetings, les démocrates socialistes ou apparentés ont fait massivement appel aux réseaux sociaux, seul moyen de contacter les jeunes et beaucoup moins coûteux que la télévision. On estime que la victoire surprenante de la candidate Nixon à la primaire pour le poste de sénateur de Floride s’explique par une campagne s’appuyant sur Internet. L’autre méthode, s’inspirant de la campagne de Mamdani à New York, a consisté à mobiliser des milliers de jeunes qui, pendant des semaines, ont fait du porte-à-porte pour inciter les gens à voter. Là encore, El Sayed et Nixon ont bénéficié de cette mobilisation de jeunes qui a considérablement accru leur notoriété et permis de récolter des voix d’abstentionnistes.
Cependant l’essentiel du débat dans les instances du parti a porté sur le contenu des programmes. On a beaucoup reproché aux candidats de gauche d’utiliser le mot socialiste qui enthousiasme les jeunes électeurs fraîchement issus des universités mais effraie les catégories les plus modestes de la population, celles qui sont tentées depuis dix ans de voter pour Trump et les républicains et craignent un État trop dirigiste. Il semble qu’El Sayed en ait pris conscience car il a déclaré le lendemain de sa victoire qu’il fallait répondre à la principale préoccupation des Américains qui concernait l’inflation. Il a aussi indiqué qu’il ne comptait pas insister sur ses critiques du comportement d’Israël à Gaza, un sujet qui divise profondément le parti démocrate.
En effet, tous les candidats proches des démocrates socialistes ont affiché à la suite du maire de New York des positions très hostiles à Israel, accusé de génocide des Palestiniens. Cette attitude qui tranche avec la position du parti démocrate traditionnellement soutien de Tel Aviv a profondément heurté les dirigeants actuels du parti. Toutefois, les enquêtes menées notamment par le Pew Research Center montrent que cette hostilité à Israël est un phénomène qui dépasse les clivages politiques puisqu’il se manifeste aussi chez les Républicains. On constate que les plus de 65 ans aussi bien républicains que démocrates soutiennent massivement Israël alors que les moins de 35 ans des deux partis lui sont tout aussi massivement hostiles. Le débat sur le soutien à Israël n’est donc pas prêt de disparaître du paysage politique américain.
L’enjeu de l’unité
En définitive, l’enjeu pour le parti démocrate est de montrer au moment du scrutin de novembre qu’il est uni et qu’il est capable de défendre un programme qui peut être approuvé par une majorité d’électeurs.
Ces deux objectifs ne seront pas aisés à atteindre. Le fait que la gauche du parti persiste à se qualifier de socialiste divise l’électorat. Les électeurs des principales métropoles qui bénéficient d’un niveau élevé d’éducation et de revenus y sont paradoxalement favorables mais ils votent dans des bastions démocrates où le risque d’échec est inexistant. En revanche pour conquérir de nouvelles circonscriptions, les démocrates doivent élargir leurs assises en faisant appel à un électorat indépendant issu des classes moyennes et qui est surtout préoccupé de son niveau de vie et d’une meilleure couverture des soins médicaux. Dans ce cas seuls des candidats plus modérés qui évitent notamment de s’attaquer à la police et sont prudents sur la question de l’immigration ont une chance de l’emporter.
La tentation pour les démocrates, en raison de ces dissensions, est de concentrer sur le seul sujet qui fait l’unanimité dans leur camp : l’hostilité à Trump. Certes, celui-ci est au plus bas dans les sondages avec moins de 35% d’opinions favorables, mais on peut augurer que les électeurs indépendants qui représentent plus du tiers du corps électoral réclameront des positions plus concrètes qui prennent en compte leurs soucis quotidiens.
Toutefois, l’enjeu le plus important est le choix du candidat pour la présidentielle de 2028. La gauche socialiste est trop minoritaire pour imposer un des siens. Il appartiendra donc à celle ou celui qui remportera les primaires de réunifier le parti afin de vaincre le successeur républicain de Trump.
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