L’éthique discutable des revues d’éthique médicale edit
Selon la plate-forme PubMed, sur les 6600 articles parus dans le Journal of Medical Ethics depuis cinquante ans, plus de 800 concernent les enfants ; il en est de même pour 230 articles sur 1750 parus dans BMC Medical Ethics depuis vingt-cinq ans. Deux articles concernant des pratiques contestées exercées sur des mineurs sont parus récemment dans ces revues présentent un contenu essentiellement militant, contraire à la notion même d’éthique médicale. Le premier porte sur les mutilations génitales des fillettes et jeunes filles d’origine africaine en Europe, le second sur la « transition de genre » chez les adolescents.
Le premier, intitulé « Harms of the current global anti-FGM campaign » est récemment paru dans le Journal of Medical Ethics[1], revue appartenant au groupe du British Medical Journal, organe majeur de la British Medical Association qui regroupe l’ensemble des médecins britanniques. Rappelons que l’excision est originairement une mutilation génitale majeure pratiquée dans plusieurs pays d’Afrique contre laquelle l’OMS a statué de façon claire. Des cliniques, partout en Europe, ont ouvert des services de chirurgie réparatrice. En France, cette mutilation est un crime puni de dix ans de prison et de 150 000 euros d’amende, et la simple incitation à commettre ce crime sur une mineure est puni de sept ans de prison et de 100 000 euros d’amende, même si la mutilation n’a pas été réalisée (Article 227-24-1 du code pénal). Or l’article en question constitue un plaidoyer en faveur de cette mutilation.
Les auteurs en sont nombreux (26 au total), provenant de divers départements d’anthropologie, de sociologie, d’éthique biomédicale, ou non précisés, et relevant de diverses universités de Suisse, Suède, Royaume-Uni, Espagne, Belgique, Australie, Canada et États-Unis. Le premier auteur, Fuambai Sia Nyoko Ahmadu, travaille au Department of Legal Studies de la faculté de Droit de l’université de Sierra Leone ; elle est la seule des auteurs originaire d’Afrique. Comme l’a relevé Lonni Besançon, elle est cofondatrice du groupe « African Women are Free to Choose » et assimile fréquemment l’excision à la chirurgie génitale féminine. De plus, il semblerait qu’elle ait elle-même subi cette intervention à l’âge adulte. Deux des auteurs, Brian D. Earp et Arianne Shahvisi, sont eux-mêmes rédacteurs en chef de la revue, ce qui constitue un conflit d’intérêt majeur qui n’est pas mentionné. En effet, si des voix s’élevaient pour demander que cet article soit rétracté, qui pourrait juger du bien-fondé de cette demande ?
Sur la forme, le vocabulaire utilisé est tout d’abord euphémisé. Le terme de « mutilation sexuelle » (female genital mutilation [FGM]) est mis entre guillemets, et parfois remplacé par le terme euphémistique et inapproprié de « circoncision féminine ». L’article fait aussi l’amalgame entre les mutilations pratiquées sur des enfants et des jeunes filles mineures d’origine africaine et les chirurgies génitales pratiquées en Occident sur des femmes majeures volontaires dans un but esthétique. Or la finalité de la chirurgie esthétique est d’améliorer la jouissance féminine, alors que, selon l’OMS, la finalité de l’excision est exactement inverse et vise au contrôle de la sexualité féminine.
L’article affirme que l’action entreprise en Europe et souvent en Afrique même pour lutter contre la pratique de l’excision relèverait d’un « discours » qui serait « alimenté par un cadre fortement racialisé et ethnocentrique » et aurait « engendré des conséquences imprévues mais graves », comme une perte de confiance dans les systèmes de santé ou une surveillance excessive des familles de migrants. Il serait donc nécessaire « de réévaluer les stratégies de plaidoyer [contre les mutilations génitales] pour garantir qu’elles ne reproduisent pas les injustices mêmes qu’elles visent à contester ».
L’article avance une série d’arguments pour justifier le plaidoyer en faveur de l’excision : « Des recherches menées par des gynécologues et d’autres spécialistes ont démontré qu’un pourcentage élevé de femmes ayant subi une chirurgie génitale ont une vie sexuelle satisfaisante, notamment en termes de désir, d’excitation et d’orgasme, et que la fréquence de leur activité sexuelle est aussi généralement comparable à celle des autres femmes ». Cette assertion, présentée dans un encadré, ne s’appuie sur aucune référence, et Lonni Besançon a rapidement identifié des études bien documentées qui démontrent le contraire ; ces études ont fait l’objet de deux méta-analyses publiées en 2020 et en 2021[2], qui ne sont pas citées dans l’article du Journal of Medical Ethics.
Les auteurs développent un argumentaire anthropologique pour s’opposer aux campagnes de lutte contre les mutilations génitales féminines menées entre autres par l’OMS, affirmant que ce seraient les colonisateurs qui veulent faire cesser cette pratique ; la volonté décolonialiste et le relativisme culturel qui lui est associé servent de socle aux auteurs pour justifier leur attitude. « Il faut respecter les coutumes ancestrales », « Il faut respecter le libre choix qu’ont les femmes de s’y soumettre », écrivent-ils. Que des anthropologues se posent des questions sur l’intégration de pratiques rituelles africaines en Occident est une chose ; qu’une revue d’éthique médicale les justifie est étonnant. Où est passé le primum non nocere du serment des médecins ? Ces derniers ne peuvent tolérer ces mutilations et doivent les dénoncer comme la loi les y oblige devant toute maltraitance sur des enfants que leur devoir est de protéger.
Le deuxième article, consacré à la « transition de genre » chez les adolescents et intitulé « Gender-affirming medical treatment for adolescents: a critical reflection on “effective” treatment outcomes », est paru dans BMC Medical Ethics[3]. Les auteurs appartiennent au Centre d’expertise de la dysphorie de genre (Center of Expertise on Gender Dysphoria (CEGD) de l’université libre d’Amsterdam et aux départements de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent ou de psychologie médicale de cette université. Les deux premiers auteurs, Ezra D. Ooshoek et Skye Stanwich, sont des doctorants (PhD students) à l’université libre d’Amsterdam.
L’article présente d’abord une revue des publications qui ont évalué le bénéfice des prises en charge « transaffirmatives » : sentiment de bien-être, taux de regret post-transition, etc. Seulement, ces critères ne les satisfont pas, car certains aboutissent à des résultats négatifs : pas d’amélioration de l’état psychique, taux de regret élevé par exemple. Alors, pour soutenir la prise en charge « transaffirmative », les auteurs considèrent qu’il est nécessaire de ne pas tenir compte de ces critères et de se placer « au-delà de la logique de l’amélioration[4] ». Après tout, écrivent les auteurs : « les états affectifs négatifs, tels que le regret, sont inhérents à toute vie, y compris celle des personnes transgenres. [Donc], la transition n’a pas besoin d’être entièrement curative, ni même minimalement source de bonheur, pour être impérative ». Ainsi, les échelles de mesure de qualité de vie, d’équilibre psychique et autres critères permettant d’évaluer un traitement ne devraient plus être utilisées : c’est l’accès au désir qu’ont des personnes de changer de sexe qui est primordial aux yeux des auteurs.
Si l'on se place dans le champ de l'éthique médicale, cette assertion pose un sérieux problème. Toute intervention médicale nouvelle doit se plier à une évaluation des bénéfices et des risques qu’elle comporte, tant sur le plan objectif (mesure de la pression artérielle, régression du volume d’une tumeur, par exemple) que sur le plan fonctionnel (comme la disparition d’une douleur ou d’une angoisse, grâce à des échelles d’auto-évaluation). Ces critères permettent de juger de l’opportunité de poursuivre ou d’arrêter le développement d’une prise en charge thérapeutique originale. Ils relèvent de la médecine reposant sur les preuves, l’evidence-based medicine. Or l’article du BMC Medical Ethics propose d’abandonner ces critères au profit de la seule satisfaction d’un désir. Il vise ainsi à mettre en œuvre pour la vie ce qu’un enfant ou un adolescent souhaite à l’instant t. Que de telles considérations puissent être publiées dans une revue intitulée BMC Medical Ethics est en complète contradiction avec l’éthique médicale. Les mineurs doivent être protégés contre l’emprise des adultes, mais aussi parfois contre eux-mêmes.
La composition du comité de rédaction (editorial board) de la revue ayant publié cet article est surprenante. La rédactrice en chef (editor-in-chief), Anastasia Widyadari, a une et une seule publication d’après PubMed, en 13e position sur 20 co-auteurs, et porte sur une protéine impliquée dans certaines maladies. Elle est PhD « in medicine » (?) et elle est editor de trois revues de Springer (BMC Medical Ethics, BMC Complementary Medicine and Therapies et BMC Proceedings). Les deux assistant editors ont un MSc (équivalent de notre master) et les 13 associate editors ont un PhD et travaillent tous chez Springer Nature, India. Aucun des 15 n’est docteur en médecine. Un senior editorial board member a 18 publications dans le domaine de la santé publique en Afrique mais n’est pas non plus docteur en médecine. Seuls 13 le sont sur les 85 simples editorial board members. Certes, l’éthique médicale ne doit pas être réservée aux médecins : les philosophes, sociologues, psychologues, biologistes et autres sont les bienvenus dans le comité de rédaction d’une revue consacrée à l’éthique médicale. Mais ceux qui sont confrontés professionnellement à des questions éthiques devraient disposer d’une responsabilité éditoriale majeure dans une telle revue – ce qui aurait peut-être permis d’éviter qu’un article contraire à l’éthique ait pu y être publié.
Le cas de ces revues d’éthique qui n’hésitent pas à publier des articles militants n’est pas isolé ; plusieurs revues médicales prestigieuses ont été gagnées par ce que Nathalie Heinich appelle « l’académo-militantisme »[5] : c’est le cas par exemple du vénérable Lancet qui définit les femmes comme des « corps avec vagin », tout en prétendant qu’on a trop longtemps négligé ces « corps » ; c’est le cas également du New England Journal of Medicine, dont un article affirme qu’il ne faut plus « assigner » un sexe à la naissance pour en laisser le libre choix ultérieur à l’enfant[6]. Que ce dévoiement de la déontologie académique atteigne à présent les revues d’éthique médicale constitue un degré supplémentaire dans un processus profondément délétère pour toute l’activité scientifique et, en médecine, pour la santé publique.
L’auteur remercie vivement Nathalie Heinich pour son aide et ses conseils dans la rédaction de cet article.
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[1] Ahmadu FSN, Bader D, Boddy J, et al., « Harms of the current global anti-FGM campaign », J Med Ethics, 2025, sous presse.
[2] Pérez-López FR, Ornat L, López-Baena MT, Pérez-Roncero GR, Tajada-Duaso MC, Chedrau P., « Association of female genital mutilation and female sexual dysfunction: A systematic review and meta-analysis », Eur J Obstet Gynecol Reprod Biol, 2020, 254, pp. 236-244 ; Nzinga AM, De Andrade Castanheira S, Hermann J, Feipel V, Kipula AJ, Bertuit J., « Consequences of female genital mutilation on women's sexual health - Systematic review and meta-analysis », J Sex Med, 2021, 18(4), pp. 750-760.
[3] Oosthoek ED, Stanwich S, Gerritse K, Doyle DM, de Vries ALC, « Gender-affirming medical treatment for adolescents: a critical reflection on “effective” treatment outcomes », BMC Med Ethics, 2024, 25(1), p. 154.
[4] « Moving beyond the logic of improvement » est un des sous-titres de la Discussion.
[5] Heinich N., « La liberté académique à l’épreuve de l’académo-militantisme », Sciences de la Société, 2022, 109
[6] Shteyler VM, Clarke JA, Adashi EY., « Failed assignments – Rethinking sex designations on birth certificates », N Engl J Med, 2020, 383(25), pp. 2399-2401.
