Comment en finir avec la dictature des mollahs? edit
Après avoir encouragé les opposants au régime à descendre massivement dans les rues à travers tout le pays, et malgré le déploiement de forces navales et aériennes considérables face aux côtes iraniennes, Donald Trump tergiverse depuis plusieurs semaines. Jusque-là, le président américain a interdit à Israël de lancer son supposé plan d’attaques ciblées en territoire iranien, de même qu’il a mis fin abruptement à « la guerre des 12 jours » en juin 2025, manifestement contre le souhait des Israéliens d’attenter plus durablement au programme nucléaire iranien. L’administration américaine redouterait-elle, par de nouveaux bombardements, de semer le chaos dans le pays et même dans toute la région ?
Le parallèle avec les interventions passées en Irak, en Afghanistan ou en Libye est pourtant peu pertinent à plusieurs égards. D’abord, parce que l’Iran des mollahs est lui-même depuis longtemps un facteur de grave déstabilisation globale utilisant notamment le Hezbollah et l’unité Al Qods du corps des Gardiens de la révolution pour mener des actions terroristes, d’infiltration et d’espionnage à travers le monde[1]. Ensuite, parce que la dictature des mollahs est désormais rejetée par une large majorité de la population iranienne et que l’intervention militaire (sans intrusion de forces terrestres) se ferait en corrélation avec la mobilisation contre le régime. Il faut prendre en compte également le niveau culturel remarquable de la population, notamment de la jeunesse ainsi que le haut degré de sécularisation de la société (47% des Iraniens affirment avoir rompu avec la religion musulmane selon une récente enquête de la Fondapol[2]). Enfin, il existe à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du pays des acteurs susceptibles de constituer une alternative politique au régime, qui serait construite sur la base d’un compromis pluraliste et non pas sur le fantasme d’un peuple « Un ».
Une question essentielle demeure cependant : en quoi une attaque américano-israélienne en Iran consistant uniquement à décapiter la dictature des mollahs pourrait-elle participer à la chute de ce régime ? D’un côté, on sait en effet que la succession de l’imam Khamenei est planifiée, et l’immense appareil des Gardiens de la révolution qui a la haute main sur la répression féroce de milliers de manifestants ne semble pas vaciller pour le moment. D’un autre côté, on a vu que si l’intervention des forces spéciales nord-américaines au Venezuela pour capturer Nicolas Maduro a été un succès, elle n’a manifestement pas visé à renverser la dictature qui affame et martyrise le pays depuis trois décennies, pas plus qu’elle n’a contribué à la fracturation du dictatorship chaviste, indispensable pour ouvrir une brèche vers une véritable transition à la démocratie.
Comment tombent les dictatures
Au XXe siècle, on a connu six scénarios de sortie de dictature : quatre violents, deux pacifiques. Le schéma le plus marquant et qui resta longtemps la grande référence, c’est la chute des puissances de l’Axe (Italie fasciste en 1943, Allemagne nazie et Japon impérial en 1945) et de leurs régimes croupions (de la Croatie oustachie au Mandchoukouo) par la victoire militaire des forces alliées à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Une autre représentation, souvent idéalisée, de la chute d’une dictature est constituée par la lutte armée de guérilla comme cela a pu se produire à Cuba en 1959 (en association toutefois avec une mobilisation de la société civile, évacuée de la mémoire officielle castriste) contre Fulgencio Batista, ou au Nicaragua lorsque le FSLN chassa Somoza junior du pouvoir en 1979.
Troisième modèle, moins connu mais plus fréquent en Amérique latine que les guérillas victorieuses, le coup d’État de la part de militaires favorables à la démocratie, comme ce qui s’était passé au Venezuela en collaboration avec l’opposition politique avec Rómulo Betancourt, lors de la chute du dictateur Carlos Pérez Jímenez en 1958, ou en 1968 au Panama avec Omar Torrijos, et encore en 1989 au Paraguay avec la conspiration militaire conduite par le général Andrés Rodríguez contre Alfredo Stroessner.
Quatrième schéma : plus violente et davantage contestée, l’intervention militaire étrangère qui met fin à une dictature plus ou moins impopulaire, comme au Panama contre Manuel Noriega en 1989, et bien sûr en Irak en 2023 contre Saddam Hussein ou en Libye contre Mouammar Kadhafi en 2011.
Enfin, deux autres modèles, pacifiques ceux-là, ont étonné la fin du millénaire, l’un connaissant un cas unique : le système soviétique s’auto-sabordant, s’effondrant sur lui-même du seul fait de ses dirigeants ; l’autre qui fit flores dans les années 1980-1990 : ce qu’on a appelé la « transition à la démocratie » c’est-à-dire une sortie pacifique de la dictature, négociée entre certains acteurs du régime et l’opposition.
Le concept de «transition à la démocratie»
Ce scénario avait émergé en Europe du Sud dans les années 1970 sous diverses formes. En 1976 au Portugal, la dictature salazariste a cédé davantage à la menace qu’à la mise en œuvre d’un véritable coup d’État. Quelques mois après, la Grèce connaissait une sortie de dictature plus rapide mais également globalement pacifique : l’échec de son entreprise militaire calamiteuse à Chypre a obligé la dictature installée depuis 1967 à négocier le retour à un régime démocratique par l’organisation d’élections libres. Enfin, en Espagne après la mort du général Franco en novembre 1975, le glissement progressif d’une organisation politique autoritaire prévue par le dictateur aboutit en 1978 à l’instauration d’une démocratie sous la forme d’une monarchie constitutionnelle.
Lorsque, près d’une décennie plus tard, l’Amérique du Sud devient à son tour le théâtre de chutes de plusieurs dictatures, surprenantes chacune à sa manière, la science politique inventa le concept générique de « transition à la démocratie ». À partir de 1978 en effet, les dictatures de la région vont tomber l’une après l’autre : Équateur 1978, Pérou 1980, Bolivie 1982, Argentine 1983, Uruguay 1984, Brésil 1985, Chili 1988. Et le mouvement se poursuivit en Afrique (au Bénin notamment en 1990) et en Asie (en Corée du sud notamment) et dans tout le « Bloc de l’Est » où l’élément-clé de la démocratisation s’est situé à Moscou, l’acteur déterminant en étant Mikhaïl Gorbatchev.
Dans un premier temps en effet, le nouveau Secrétaire général du PCUS imposa en URSS à partir de 1986 une réforme impressionnante au double mot d’ordre de glasnost (transparence) et perestroïka (restructuration). Puis lorsqu’il acquiescera à l’ouverture de la frontière entre l’Autriche et la Hongrie en août 1989, les pays satellites ont pris leur indépendance parallèlement à la démocratisation-démantèlement du « grand frère » soviétique.
Le cas polonais, avec le grand mouvement Solidarnosc, a marqué tout particulièrement cette époque de la chute du système soviétique, la transition se clôturant avec l’élection de Lech Walesa à la présidence en 1990, la chute du communisme étant suivie de près sinon soutenue, voire aidée par le pape Karol Wojtyła, natif de Cracovie. Mais chacun à sa façon singulière, et à la fois d’un même mouvement, tous les pays de l’ancien Pacte de Varsovie se sont libérés : la RDA, par une décision hasardeuse de l’ouverture de sa frontière avec la RFA, la Hongrie à travers la mobilisation du Forum civique, le Tchécoslovaquie en renouant avec l’esprit du printemps de Prague et de la Charte 77 derrière de grandes figures comme Václav Havel qui fut élu président en 1989, la Roumanie mêlant mobilisation populaire et manipulations de la Securitate, ou la Bulgarie en traînant les pieds.
Mais ce type de sortie pacifique de dictature est aujourd’hui presque surréaliste, tant les dictatures actuelles semblent solides. A fortiori la renonciation volontaire à la dictature, sur le modèle de l’URSS de Gorbatchev, de la part des autocrates actuels est exclue. La Russie de Poutine et la Chine bien sûr, mais aussi la Biélorussie, pas plus que les autocraties du Caucase et d’Asie centrale ou la Corée du Nord, comme le régime taliban en Afghanistan, les monarchies du Golfe ou la dictature des mollahs iraniens, ne donnent de signes de fragmentation du fait que certains acteurs seraient disposés à renoncer pacifiquement à la dictature. Tous ces régimes, aussi différents soient-ils, penchent désormais du côté du totalitarisme plus que de la dictature de type autoritaire polyarchique comportant des clans rivaux, des personnages tenant chacun un rôle propre nécessaire au système. Les régimes totalitaires visent à l’unification de tous les pouvoirs dans les mains d’un seul ou d’un groupe compact très restreint, et leurs dirigeants pratiquent régulièrement des purges au sein du régime lui-même afin de préserver leur pouvoir.
Articuler mobilisation locale et intervention extérieure?
Par ailleurs, revenir au schéma classique de la seconde guerre mondiale, celui de la chute des totalitarismes par un conflit armé international de haute intensité, est devenu très improbable. D’une part, parce que le souci du respect du « droit international » qui s’est imposé avec la création de l’ONU en 1945 proscrit la guerre comme manière de régler les conflits. D’autre part, la multiplication des puissances nucléaires parmi ces totalitarismes, et les complicités, certes à géométrie variable mais d’autant plus inquiétantes, des différentes dictatures à travers la planète est un frein considérable. Enfin, les opinions publiques des pays démocratiques, souvent sous influence de ces totalitarismes, font pression sur leurs gouvernants. Aussi faut-il sans doute envisager des modèles hybrides combinant notamment transition négociée à la démocratie et pressions internationales plus ou moins militarisées.
Si les transitions à la démocratie sont bien le fait en premier lieu des acteurs locaux capables de construire un compromis transitoire mais consistant, il faut pouvoir imaginer des éléments déclencheurs plus puissants que leur seule mise en mouvement interne comme on l’a constaté déjà en 2022 en Iran. La mobilisation initiée par les Iraniennes fin septembre 2022, qui a touché l’ensemble de la population et pas seulement dans les grandes villes, a finalement dû capituler. Alors qu’à la mi-novembre 2022 on dénombrait au moins 326 personnes tuées par les forces de sécurité et des milliers d’arrestations et donc de personnes maltraitées ou torturées, les manifestations s’étaient poursuivies et le régime sembla même lâcher du lest en annonçant la suppression de la police des mœurs début décembre. Mais la dictature s’est révélée indéboulonnable.
Aujourd’hui, tandis que tous les secteurs de la société civile iranienne, des commerçants aux étudiants, hommes, femmes, citadins et ruraux, se sont mobilisés contre le régime, le pouvoir théocratique s’est lancé dans une répression sanglante massive encore plus féroce qu’en 2022, faisant semble-t-il, entre 30 000 et 50 000 morts en quelques jours. Serait-ce le fait d’un régime aux abois, l’animal blessé étant, dit-on, plus dangereux encore ? Difficile de le conjecturer, car comme toute dictature, le totalitarisme iranien est très opaque. Certains spécialistes du pays estiment que des fissures s’élargissent au sein-même de l’appareil des Gardiens de la révolution, et qu’il existe des dissentions entre certains de ces groupes et les religieux. On entend aussi des spéculations à propos d’infiltrés par Israël au cœur du régime. Quoi qu’il en soit, la mobilisation incroyablement courageuse des Iraniens contre la dictature qui après un temps d’arrêt semble redémarrer en ce début de février 2026, à partir des campus universitaires cette fois, ne pourra probablement pas seule abattre à court terme la tyrannie.
Contrairement à la dite « révolution islamique » de 1979, la population iranienne n’est pas unie par un élan mystique totalitaire, une aspiration à cette unité envoûtante évoquée par les interlocuteurs des deux journalistes de Libération, Claire Brière et Pierre Blanchet, correspondants en Iran durant cette « révolution au nom de Dieu[3] » qu’ils ont relatée quasiment en temps réel dans un ouvrage paru l’année même de l’arrivée de Khomeini au pouvoir. L’opposition au régime des mollahs est sécularisée et donc composite en effet, juxtaposant partisans de Reza Pahlavi, anciens du parti communiste Tudeh ou des Moudjahidin du Peuple, autonomistes kurdes, baloutches ou azéris, et un nombre encore plus grand de révoltés inorganisés. Ce pluralisme politique, qui est la base-même de la démocratie, doit cependant se structurer pour, sans nier les particularités de chaque groupe, faire front uni contre la dictature et proposer un chemin vers la démocratie : calendrier électoral, propositions constitutionnelles alternatives, annonce de réformes immédiates et à plus long terme, notamment.
Cette opposition devrait recevoir un appui solide des démocraties occidentales. Car le régime des mollahs est non seulement une tragédie pour la population iranienne, mais aussi une menace pour la stabilité et la paix de nombreux pays, de l’Argentine à la France et pas seulement pour Israël ou l’Arabie Saoudite. Pourtant une coalition militaire internationale contre cette dictature n’est pas à l’ordre du jour. Seuls les États-Unis et Israël semblent donc susceptibles de mener une attaque qui pourrait déstabiliser suffisamment la dictature pour faciliter un processus de changement de régime. Encore faudrait-il d’abord que la chute du régime soit un des objectifs visés par l’intervention, ce dont on peut douter étant donné le précédent vénézuélien qui n’a pas remis réellement en cause le régime chaviste, ensuite, que l’attaque ciblée sur des responsables-clés et des lieux stratégiques du régime soit articulée avec un projet précis de processus de démocratisation du pays, et étroitement coordonnée avec les acteurs locaux qui le mettront en œuvre. Cette organisation complexe est peut-être en cours, mais étant donné son caractère nécessairement secret pour le moment, on ne peut que l’espérer.
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[1] Voir Emmanuel Razavi et Jean-Marie Montali, La Pieuvre de Téhéran. L’enquête sur les espions et les agents d’influence iraniens en Europe et aux États-Unis, Éditions du Cerf 2025.
[2] Christophe de Voogd, « Iran : un mouvement révolutionnaire comme le confirment de nouvelles données », Fondapol, 13 janvier 2026, p. 2.
[3] Claire Brière et Pierre Blanchet, Iran : la révolution au nom de Dieu. Éditions du Seuil 1979
