Défense européenne: les débats d’hier éclairent les défis d’aujourd’hui edit

27 January 2026

« La tendance des États-Unis à adopter une politique d’égoïsme sacré est chaque jour plus marquée. La tradition isolationniste des républicains, les promesses électorales de réduction des charges fiscales... contribuent au même résultat : un détachement spirituel progressif, mais qui pourrait un jour devenir politique et militaire, vis-à-vis de l’Europe ». C’est ce qu’écrivait Luigi Einaudi, président de la République italienne, au Premier ministre Mario Scelba en mars 1954, l’invitant à ne pas perdre de temps dans la ratification du traité instituant la Communauté européenne de défense (alors fortement soutenu par l’administration américaine). Pour un homme né en 1881 et formé au début du XXe siècle, l’isolationnisme est la tendance naturelle des États-Unis ; tendance renversée après la Seconde Guerre mondiale par le choix de miser sur le processus d’intégration européenne qui devait partir précisément de la construction d’une capacité militaire commune, les Forces européennes de défense encadrées par l’OTAN.

Quand la NSS américaine relance des débats anciens

La Communauté européenne de défense n’a jamais vu le jour, mais la roue tourne et les questions posées en 1954 reviennent au premier plan, à mesure que se dessine le virage isolationniste d’une Amérique trumpienne recentrée sur son hémisphère. Dans le paragraphe consacré à l’Europe de la National Security Strategy of the United States of America en novembre 2025, on peut lire entre autres que la politique américaine doit être orientée de manière à « permettre à l’Europe de voler de ses propres ailes et de fonctionner comme un groupe de nations souveraines alignées, notamment en assumant la responsabilité principale de sa propre défense, sans être dominée par aucune puissance antagoniste ». Le même document affirme : « nous voulons que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en sa civilisation et qu’elle abandonne son obsession malheureuse pour une réglementation étouffante ». Un jugement certes abrasif, mais qui ne peut être archivé de manière simpliste. Car derrière les outrances, certains éléments de ce texte font écho aux inquiétudes des pères fondateurs de l’Europe.

Dans un célèbre discours prononcé en 1951 devant l’Assemblée du Conseil de l’Europe, Alcide De Gasperi avertissait : « si nous ne construisons que des administrations communes, sans volonté politique supérieure [...], nous risquons que cette activité européenne apparaisse, par rapport à l’activité nationale, comme particulière, sans chaleur, sans vie idéale, voire, à un certain moment, comme une superstructure superflue et peut-être même oppressive ».

C’est précisément cette considération qui a motivé à l’époque le choix de placer au centre du processus d’intégration des éléments fondamentaux tels que la défense. Dans ce même discours, De Gasperi rappelait que « les forces armées sont aussi l’un des corps moraux les plus élevés des nations, l’école des plus hautes vertus militaires et civiles ». Pour De Gasperi, « il faut faire quelque chose qui soit attrayant pour la jeunesse européenne », et dans cette perspective, l’unité des forces militaires était considérée par l’homme d’État du Trentin comme le bon outil pour construire « une mentalité européenne de masse et pas seulement une conviction de quelques hommes d’avant-garde ».

Les défis d’aujourd’hui soulignent à nouveau l’urgence d’une dimension européenne de la défense. Et ici, nous pouvons rappeler les paroles très actuelles de Luigi Einaudi à la veille de la non-ratification de la CED par l’Assemblée nationale française : « Les États existants sont de la poussière sans substance. Aucun d’entre eux n’est en mesure de supporter le coût d’une défense autonome. Seule l’union peut leur permettre de perdurer. Le problème ne se pose pas entre l’indépendance et l’union : il se pose entre exister unis et disparaître. » Einaudi rappelait alors l’expérience de l’histoire italienne : « Les hésitations et les discordes des États de la péninsule à la fin du XVe siècle ont coûté aux Italiens la perte de leur indépendance pendant trois siècles. » Et c’est également la conscience de cette histoire d’humiliation nationale qui a inspiré l’européisme des classes dirigeantes de l’Italie républicaine.

L’agression russe en Ukraine a accéléré une prise de conscience des fragilités européennes et on observe aujourd'hui une tendance marquée à l’européisation des questions de défense. Un livre blanc sur la défense européenne a été publié au printemps dernier, et la Commission européenne a présenté, le 19 mars 2025, le plan « ReArm Europe », qui vise l’horizon 2030. Elle promeut une stratégie complexe « visant à garantir la préparation de la défense et le maintien de la paix ». Mais inévitablement, en raison notamment des limites imposées par les traités, les efforts conjoints au niveau européen visent avant tout à construire une dimension européenne de l’industrie de la défense. Or, pour garantir cette préparation, il apparaît de plus en plus nettement qu’il faut également renforcer les effectifs des forces armées. Comment ?

Une conscription européenne?

Les grands pays européens ont depuis longtemps abandonné la conscription obligatoire. Mais dans plusieurs États membres, un débat s’est ouvert sur l’opportunité de réintroduire des formes de service militaire a été ouvert dans les principaux pays européens. En décembre, le gouvernement allemand a approuvé un nouveau modèle de recrutement militaire. À partir de cette année, tous les jeunes de 18 ans recevront un questionnaire visant à évaluer leur disponibilité à effectuer le service militaire et, à partir de 2027, ils seront soumis à une visite médicale. Cela permettra de créer une base de données des personnes susceptibles d’être mobilisées en cas de besoin. Le mois précédent, le président Macron a proposé dix mois de service militaire volontaire rémunéré pour les jeunes de 18 à 25 ans, à partir de 2026 (le service militaire a été aboli en France en 1997). Depuis le 1er janvier 2005, l’Italie a suspendu le service militaire obligatoire (sans toutefois l’abolir, car il est prévu par la Constitution). Mais Guido Crosetto, ministre de la Défense, a déclaré son intention de présenter au Parlement un projet de loi visant à réintroduire une forme de service militaire, bien que sur une base volontaire, afin de combler le manque de personnel dans les forces armées.

La Finlande et la Norvège ont quant à elles un service militaire obligatoire depuis des décennies. Tous les Finlandais sont appelés sous les drapeaux à l’âge de 18 ans et sont censés contribuer à la défense collective du pays. En 2018, dans le cadre de sa stratégie de « défense totale », la Suède a réintroduit un système selon lequel tous les hommes et toutes les femmes doivent s’enregistrer à l’âge de 18 ans. Les forces armées en enrôlent une petite partie pour une période de service militaire de 11 mois.

Si un service militaire doit faire son retour sur notre continent, pourquoi ne pas envisager de le coordonner au niveau européen ? Il existe déjà aujourd’hui des formes d’échange entre les officiers des différentes forces armées : une sorte d’Erasmus de la défense. Mais on pourrait aller plus loin en prévoyant que les jeunes conscrits, regroupés en contingents nationaux, soient affectés à la formation de corps plus larges et multinationaux (portant des uniformes communs qui associent au drapeau national celui aux douze étoiles, symbole par excellence d’une histoire de paix et de dépassement des conflits).

La conscription – dans les pays où elle existe – est un instrument politique et social de cohésion nationale et démocratique. Cette conscription « européenne » pourrait donc devenir l’instrument permettant de construire ce sentiment d’appartenance lié à la défense commune. Un premier embryon d’une armée de paix qui, en réunissant des jeunes de nations qui se sont combattues pendant des siècles, serait le témoignage visible de la cohésion européenne face aux menaces extérieures et, à terme, un instrument de dissuasion.

Cela pourrait être un pas vers la construction visible d’une véritable autonomie stratégique, qui ne se fait pas par le haut, mais à partir de l’expérience concrète des jeunes Européens.

En octobre 1950, quelques mois après la déclaration de Robert Schuman qui allait lancer officiellement la construction européenne, le Premier ministre René Pleven présentait à l’Assemblée nationale le projet d’une armée européenne présenté à l’Assemblée nationale. Face aux développements de l’actualité internationale, le gouvernement français, « aussi confiant dans les destinées pacifiques de l’Europe et pénétré de la nécessité de donner à tous les peuples européens le sentiment d’une sécurité collective, (...) propose la création, pour la défense commune, d’une armée européenne rattachée aux institutions politiques de l’Europe unie ». Le compte rendu de la séance indique ici : « Applaudissements sur de nombreux bancs à gauche, au centre et à droite. » Pleven poursuit : « La mise sur pied d’une armée européenne ne saurait résulter du simple accolement d’unités militaires nationales, lequel, en réalité, ne masquerait qu’une coalition du type ancien. » Selon le Premier ministre, en revanche, « à des tâches inéluctablement communes, ne peuvent correspondre que des organismes communs. Une armée de l’Europe unie, formée d’hommes issus de diverses nations européennes, doit réaliser, dans toute la mesure du possible, une fusion complète des éléments humains et matériels qu’elle rassemble sous une autorité européenne unique, politique et militaire. (…) Un ministre de la Défense serait nommé par les gouvernements adhérents et serait responsable, devant ses mandants, et devant une assemblée européenne. (…) Le financement de l’armée européenne serait assuré par un budget commun (…) ». Le Premier ministre précise ensuite : « Le gouvernement ne se dissimule pas les difficultés techniques et psychologiques qu’il faudra vaincre pour atteindre l’objectif qu’il propose aux nations européennes. Mais tous les obstacles peuvent être surmontés avec de la volonté, de l’imagination et de la foi ». Le rapport constate ici : « Vifs applaudissements à gauche, au centre et à droite ».

Pleven conclut ainsi son discours, sous les applaudissements des députés : « Il faut que personne ne puisse avoir aucun doute sur l’inébranlable détermination des démocraties occidentales à défendre leur territoire contre toute agression et le régime des peuples libres contre toute subversion. (…) La France prend aujourd’hui l’initiative d’une proposition constructive pour l’édification de l’Europe unie. Celle-ci ne doit pas oublier les leçons de deux guerres mondiales et, au moment où se reconstituent ses forces, elle doit s’organiser pour qu’elles ne servent jamais qu’à la défense de la sécurité internationale et de la paix ».