Match Fillon-Macron: thatchérisme versus libéralisme? (1) edit

28 mars 2017

Parmi les nombreuses idiosyncrasies françaises, l’une des plus flagrantes est l’apparente allergie de notre pays au « libéralisme », cette abstraction filandreuse qui sert de bouc émissaire idéal à une partie de notre classe politique ainsi qu’à bon nombre de nos intellectuels. Cette allergie hexagonale est d’autant plus étrange que notre pays est historiquement l’un des principaux berceaux intellectuels de cette tradition philosophique.

Dès l’époque moderne en effet, le pays de Colbert et du Roi-Soleil a aussi donné naissance à l’une des écoles libérales les plus éclatantes ; ce que les Français sont à vrai dire les seuls à ignorer, puisque beaucoup de ces penseurs sont étudiés dans le monde entier (tout particulièrement aux Etats-Unis). Reste qu’au pays de Turgot, de Benjamin Constant, de Frédéric Bastiat ou encore de Jacques Rueff, il n’est pas toujours aisé de se réclamer ostensiblement du libéralisme. C’est vrai du champ intellectuel (pour lequel n’est pas si éloigné le temps où il convenait de préférer avoir tort avec Sartre que raison avec Aron) ; mais ce biais intellectuel est encore plus flagrant dans la vie politique.

À gauche, le tropisme antilibéral est une évidence, qu’ont naguère illustré les déboires de Bertrand Delanoë, pour qui le simple fait de vouloir réhabiliter une forme de libéralisme a quasi instantanément annihilé tout espoir de présidentiabilité. « Oui, je suis libéral et socialiste ! », déclarait-il crânement dans L’Obs en mai 2008. Aussitôt, la plupart de ses amis politiques ont vu dans cette audace la transgression d’un tabou.

Pour une bonne partie de la gauche française, le qualificatif de « libéral » est synonyme de liberté du renard dans le poulailler. Certains vocables collatéraux (capital, patrons, finance, marché, etc.) agissent aussi comme des chiffons rouges, que les politiciens en mal de popularité agitent allègrement pour mieux électriser les foules militantes. C’est ainsi qu’en janvier 2012, il a suffi à M. Hollande de se donner donquichottesquement comme « principal ennemi » le « monde de la finance », pour provoquer un semblant d’orgasme collectif dans les masses en fusion du Bourget ; faisant miroiter l’espace d’un instant le rêve d’une prochaine prise du Palais d’Hiver du Capitalisme. Avant que la réalité ne reprenne ses droits et que chacun se rende compte qu’il n’y a plus guère que des défilés de mode au Palais Brongniart (tout comme place du colonel Fabien…).

Et pourtant, si l’antilibéralisme pavlovien de la gauche hexagonale ne nous surprend plus (tant résonnent encore à nos oreilles les grandes envolées lyriques mitterrandiennes sur la rupture avec le capitalisme et ses diatribes enflammées contre l’argent « qui corrompt, qui achète, qui écrase, qui tue »), il faut souligner que cette posture n’est en rien naturelle : historiquement, le libéralisme est une valeur de gauche.

En effet, cette philosophie s’est largement bâtie dans notre pays contre l’Ancien Régime ; ce mélange à géométrie variable d’absolutisme sur le plan politique, de colbertisme et de mercantilisme sur le plan économique, de privilèges sur le plan social, et enfin d’intolérance catholique sur le plan culturel. Rien d’étonnant dès lors à ce que quelques-uns des plus grands penseurs libéraux français aient été d’indéniables hommes de gauche ; à l’image de Benjamin Constant, d’Yves Guyot, d’Alain, et de bien d’autres.

Malgré cela, il semble acquis dans notre pays que « libéral » et « de droite » sont synonymes, comme l’illustrent nombre de commentaires consacrés à l’actuelle campagne électorale et aux programmes de certains candidats. Pourtant, là encore, il est facile de montrer qu’historiquement la droite française a très rarement été libérale. Si l’on se réfère en effet à la canonique taxinomie de René Rémond, les droites légitimiste et bonapartiste ont été largement allergiques au libéralisme, sur le plan politique, économique et culturel. Seul l’orléanisme peut se revendiquer de cette philosophie ; encore qu’il faille être prudent, tant ce libéralisme-là s’avère aussi retenu qu’un quarteron de nonnes en goguette. Il s’agit en effet de ce que Lucien Jaume a appelé le « libéralisme par l’Etat » (ou « libéral étatisme »)[1], et dont les plus éminents représentants ont été Guizot et les doctrinaires au XIXe siècle ; Poincaré et Pinay sous les IIIe et IVe Républiques ; Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre sous la Ve. Bref, autant de personnalités qui s’accommodaient parfaitement d’un Etat puissant, centralisé et interventionniste, tout en nourrissant souvent une certaine méfiance à l’égard du libre-échange et du marché.

En fait, le seul moment où la droite française a majoritairement paru souscrire à un libéralisme promouvant les initiatives de la société civile en lieu et place d’une tutelle bienveillante de l’Etat ; c’est le milieu des années 1980. Soit un moment tout à fait singulier de notre histoire récente, où la concomitance du rejet de l’expérience socialiste mitterrandienne et une puissante mode intellectuelle thatchéro-reaganienne ont pu faire croire que les législatives de 1986 sonnaient l’heure de la vraie alternance, c’est-à-dire de la rupture avec un modèle social et une idéologie technocratique hérités de la Libération. Mais outre que cette volonté de rompre avec l’étatisme ambiant a fait long feu : cette « parenthèse libérale » n’a jamais fait l’unanimité au sein d’une droite où certains n’ont cessé de dénoncer ce qu’ils appelaient une dérive « ultra-libérale ». A commencer par le gaulliste Philippe Séguin (le mentor de François Fillon), qui était le contempteur en chef de ce qui était à leurs yeux une funeste « libéralomania »[2].

On le voit, identifier droite et libéralisme ne résiste pas à l’examen, d’autant que l’on a trop tendance à cantonner l’analyse à la dimension économique, en délaissant les aspects politiques et culturels, pourtant tout aussi essentiels. Car, n’en déplaise à ses nombreux détracteurs, le libéralisme n’est en rien un économisme ; mais c’est au contraire une philosophie complète, qui touche à tous les aspects de la vie en société. Il est du reste facile de constater qu’aujourd’hui en France, la gauche se montre libérale sur le plan des mœurs et antilibérale sur le plan économique ; tandis qu’à l’inverse, une grande partie de la droite est devenue libérale (tout au moins dans le discours) sur le plan économique, mais reste conservatrice sur le plan des valeurs morales (il suffit de se remémorer l’isolement complet de la courageuse Roseline Bachelot à l’époque du PACS, ou encore de voir l’emprise actuelle de Sens Commun sur la campagne de François Fillon).

Bref, la droite et la gauche incarnent chacune à leur manière une forme de libéralisme hémiplégique. C’est pourquoi le pari politique d’Emmanuel Macron, lorsqu’il prétend transcender les vieux clivages, pourrait se résumer ainsi : réconcilier la gauche avec la liberté économique, et la droite avec le libéralisme culturel. Mission impossible ?



[1] Lucien Jaume, L’Individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997.

[2] Jérôme Perrier, « La parenthèse libérale de la droite française des années 1980. Le phénomène politique de la ‘‘bande à Léo’’ ou l’échec de la promotion d’un libéralisme contre l’État », Histoire@Politique, 1/2015 (n°25), pp. 176-196.