L’État face à la complexité: alerte rouge edit

21 October 2026

Nous savons que le monde est complexe mais réalisons-nous à quel point la complexité a changé de visage ? Depuis que des ordinateurs battent aux échecs et au jeu de go les meilleurs joueurs du monde, nous avons la preuve que la complexité des artefacts déborde les capacités du cerveau humain. La complexité des systèmes (souvent figurés par des réseaux) peut être appréciée à partir du nombre et de la diversité des éléments et des interactions qui les constituent et les assemblent. À cette aune, la complexité des objets que nous fabriquons (voitures, avions, ordinateurs, IA…) a dramatiquement augmenté.

L’éléphant dans la pièce est qu’en parallèle, et en raison notamment de la massification des données (les « big data »), la complexité sociale a explosé. Et ce n’est qu’un début. Sans instruments, nous sommes désormais incapables de gérer des systèmes sociaux de plus en plus complexes. Les entreprises, mais aussi la décision publique et l’ensemble de l’État sont concernés.

L’incapacité à gérer la complexité est l’une des raisons pour lesquelles tant de pays et de démocraties sont en difficulté.

Le cas français

C’est particulièrement grave dans un pays aussi étatisé et centralisé que le nôtre où, par exemple, en multipliant les réglementations, on augmente la complexité qu’on voudrait dominer.

L’État français a perdu le contrôle de la dette publique et ne parvient plus à mener des réformes aussi évidentes qu’essentielles (retraites, médecine, justice, etc.). Le voilà souvent vécu comme oppressant, paralysant, impotent, inintelligible et peu crédible. Pire : les citoyens perdent confiance dans ses fondements démocratiques. Leur recherche éperdue de simplicité et d’efficacité les rend perméables aux sirènes populistes, dont l’écoute croissante complique plus encore la tâche de l’État démocratique.

Il faut à coup sûr engager une refonte radicale de l’État. Un préalable majeur est d’éviter le contresens fatal de la simplification à outrance. On peut élaguer la complexité (par exemple, dans notre corpus juridique redondant et hypertrophié). On ne peut, comme beaucoup de populistes le prétendent, l’éliminer. Puisque la réalité est intrinsèquement complexe, la gommer revient à la nier.

Il faut à l’inverse la rendre intelligible et manipulable. C’est possible. Nos voitures, bientôt semi-autonomes, sont de plus en plus complexes. Pourtant elles sont utilisables par tous. Grâce à quoi ? À l’ajout de couches de complexité (automatisation) qui les rendent intelligibles et manœuvrables. Elles n’ont pas été simplifiées mais « simplexifiées ». Les utilisateurs ont pourtant conservé et même accru leur liberté et leur capacité d’usage.

Mutatis mutandis, il en va de même pour la gestion de l’État. La politique et l’administration de l’État ne relèvent plus seulement de l’art et de l’habileté. Elles requièrent de plus en plus de technique. Et celle-ci évolue très vite. Les personnels politiques et administratifs sont-ils armés et choisis pour cela ? Non. Il y a un profond problème de définition des compétences, de formation, et de sélection. Il doit être pris à bras le corps, indépendamment des affinités politiques.

Le rôle problématique de l’IA

Désormais, une part croissante des instruments de gestion de la complexité relève de l’IA. Or celle-ci est très majoritairement conçue et produite à l’étranger. Cela crée des dépendances idéologiques et commerciales incompatibles avec la souveraineté nationale ou européenne, et assorties de risques démocratiques avérés. Au-delà des applications militaires, c’est un enjeu de défense nationale. Il faut ici distinguer l’IA commerciale de l’IA à vocation étatique et démocratique, qui doit rester sous contrôle de l’État.

Les spécifications et les ordres de grandeur des investissements nécessaires ne sont pas du même ordre. L’élaboration de modèles (ou « jumeaux numériques ») robustes de ministères et d’administrations publiques permettrait de mieux prévoir leurs évolutions possibles, donc de les réformer, et d’optimiser leur fonctionnement tout en les rendant intelligibles aux citoyens. Elle ne nécessite ni les puissances de calcul colossales ni les développements les plus sophistiqués faits au sein d’entreprises étrangères qui capitalisent des trilliards de dollars.

L’impact sur nos vies de la complexité croissante du monde des objets et des groupes sociaux a bien d’autres facettes1. À quelques mois d’élections capitales pour notre pays, les considérations qui précèdent sont essentielles à prendre en compte au plus tôt.

1 Philippe Kourilsky, La démocratie malade de la complexité, Chemins de Tr@verse, 2025.